气 Où est mon bol de riz ?

Ce billet est une traduction, avec son aimable autorisation et sa relecture attentive, de 气 Where is my Bowl of Rice? , un texte de Wondering Taoist, pratiquant et animateur du blog 飛塵 Dust In The Wind, traitant essentiellement de notions martiales chinoises (en anglais) que je vous engage à consulter. Ce texte discute du sinogramme 气, ch’i, traduisant une notion que l’on retrouve dans de nombreuses pratiques martiales asiatiques. J’ai pris la liberté d’insérer quelques liens supplémentaires, illustrations et notes de bas de page, pour une meilleure compréhension du texte.

練劍莫先於煉气1
S’exercer à l’épée ne peut se faire sans d’abord raffiner le Qi.

« Écoutez, l’escrime est la discipline et l’entraînement de la Grande Vitalité. Vous commencez donc cette étude à entraîner le ch’i par le biais de la technique. Après vos premiers pas dans l’étude, vous disciplinerez votre ch’i, mais délaisserez la technique ; cependant, il ne devrait pas avoir d’occasion de laisser votre main se distraire. Vous devriez devenir mature dans votre maîtrise du ch’i, et contrôler votre esprit. »2

气 est une notion très particulière pour la culture chinoise, non seulement un terme polysémique,, mais également une énigme à résoudre dans les pratiques anciennes. Cela en fait une notion complexe et difficile à traiter. Mais comme elle est, dans la plupart des cas, une partie intégrante des arts martiaux chinois, écarter cette notion reviendrait à élaborer un vin en France sans tenir compte du terroir.

气 ou 氣 ?

Discutons d’abord de ce qui se dit de ce dernier idéogramme : 氣 représenterait la vapeur s’échappant d’un bol de riz.

Ki.

Qi, ch’i, ki. Source inconnue.

Il y a quelques chausse-trapes lorsqu’on souhaite comprendre les origines d’un sinogramme, l’une d’entre elles étant que la forme simplifiée, et même si la simplification s’est produite au siècle dernier en Chine continentale, peut être également le caractère original, plus vieux, voire même le plus ancien. De fait, l’une des méthodes utilisées pour cette simplification a été de regarder si, dans une version plus ancienne, l’idéogramme ne s’écrivait d’une manière plus simple. 气 relève exactement de ce cas de figure, un pictogramme représentant de la vapeur de nuage, « 雲气也。象形 ». Ici ni riz, ni bol.

氣 n’est pas seulement arrivé après 气, mais ne l’a pas non plus remplacé immédiatement. Il signifiait à l’origine quelque chose de différent, « offrir des provisions à un invité » comme cela est généralement admis ou, peut-être, « offrir un festin à ses invités », « 饋客芻米也 », selon le sens conféré à 芻, foin ou bétail nourri au fourrage. 米, riz, apparaît dans cette définition, mais sans doute plus dans son acceptation de grain, le riz n’étant pas la seule céréale utilisée dans l’alimentation en Chine. 氣 n’était pas un pictogramme à l’origine, définitivement plus un caractère créé plus tard pour exprimer un nouveau concept. C’est seulement avec le temps qu’il a remplacé l’original, 气, y ajoutant le sens d’ « offrir des provisions à un invité », bien qu’un nouveau caractère pour cette signification fut inventé par la suite : 餼. Le seul pictogramme reconnu étant 气, représentant des vapeurs de nuage, et la signification originale de 氣 étant « offrir des provisions à un invité », l’on peut se demander d’où vient ce bol de riz. Pour éviter toute confusion, dans ce blog3 气 sera écrit de cette manière et non sous sa forme complexe.

Si étudier les arts martiaux en Chine revient à arrêter la hallebarde4 avec de la vapeur provenant d’un bol de riz, ou même de nuages, que ne sacrifierions nous pas à l’art… de la poésie. Alors, quel rapport peut bien avoir cette notion à faire avec l’entraînement aux arts martiaux ?

Commencer avec une idée basique

L’une des significations de 气 est vigueur, vitalité. Les arts martiaux chinois considèrent habituellement que la puissance vient à la fois de la force physique et de la vigueur. La force physique vient du corps, sa partie la plus visible étant les muscles, alors que la vigueur influence la force mais reste essentiellement invisible. Comme mentionné auparavant, la vigueur fait que le corps peut atteindre un pic de performance, ou l’opposé, sans changement visible (comme la masse musculaire). Elle est généralement liée à notre style de vie (repos, nourriture…) et peut changer promptement durant la journée. Les émotions ou la fatigue mentale peuvent avoir un impact direct sur la performance physique. Pour les pratiques anciennes, ces émotions et la rumination mentale réduisent la vigueur en épuisant le 气, ce qui diminue la force. Corps identique, performance moindre.

Donc, 气 est ou conduit à la vigueur, une grande partie de la force de quelqu’un, mais qu’est-ce et comment la produire ? 气 étant invisible et impalpable, et une notion évolutive, il est très difficile d’en donner une définition précise et définitive. Il y a des écrits sans fin sur le sujet, faisant qu’on peut s’y perdre, sinon dans la traduction, au moins dans la compréhension de base.

Alchimie intérieure (tiré du « Recueil des principes essentiels sur le xing et le ming », 1790)

Néanmoins, parce que 气 comme origine de la vigueur est l’une des deux notions centrales autour desquelles les arts internes s’articulent, on y reviendra forcément dans de futurs billets5. D’où la nécessité de comprendre la logique derrière cette notion, au moins de manière grossière. L’alchimie interne, par laquelle 气 entre autres est produit, est aussi un processus assez complexe incluant des concepts tels que les champs de cinabre ou foyers qui nécessitent à eux seuls une explication distincte. 气 étant une notion évolutive définie par des tendances, il semble plus adéquat de débuter avec sa version la plus simple. Donc, on proposera ci-dessous une explication la plus sommaire possible, une parmi d’autres, et non une étude exhaustive sur l’intégralité des sens possibles de 气 en général ou appliqués à l’entraînement. Afin de faire aussi simple que possible, on commencera par traiter de la relation étroite entre le 气 et le sang. Ce dernier nourrit le corps quand le premier nourrit l’esprit/l’âme. Le sang apporte des éléments vitaux au corps, le  气 à l’esprit/l’âme. En ce qui concerne le 气, il peut être difficile de savoir exactement ce que sont ces éléments vitaux, mais on peut en avoir une idée de leur provenance principale si l’on considère la phrase « 精能化气 », « l’essence peut se transformer en vapeurs ». Alors, qu’est ce que cette essence et comment transforme-t-elle ? L’une des explications que l’on peut parfois voir est que 精 est une abréviation pour 精液, sperme. Afin de rééquilibrer cette vision machiste, on pourrait étendre la considération aux ovaires pour la gent féminine. L’idée serait alors, pour les hommes, de conserver leur semence et de trouver un moyen de la retourner à l’organisme avant qu’elle ne meure ou en utiliser/produire le moins possible, et pour les femmes, d’atteindre un état sans menstruations. Une autre explication est que 精液 relève de  » 猶津液  » et  » 猶精華 « , les fluides corporels et la quintessence, 精 étant la quintessence des fluides corporels que l’on trouve principalement dans les organes, et plus particulièrement dans les reins. Afin de débuter par le plus facile, considérons juste cette dernière explication. L’essence correspond aux fluides que contiennent les organes. Liquides, ils nourrissent le corps, vaporisés, ils nourrissent l’esprit/l’âme. Le liquide nourricier correspond plus ou moins aux nutriments créés par certains organes lors de la digestion. Afin de le transformer en vapeur, ils nécessitent de la chaleur6, afin que le l’essence liquide puisque effectivement se transformer en vapeur, c’est-à-dire un processus actif et non automatique. Alors, comment créer cette chaleur ? Tout simplement par le biais de tout exercice physique faisant suer, comme courir, soulever des poids… en fait, pas besoin d’utiliser des postures étranges pour créer de la vapeur. si vous créez de la vapeur à l’extérieur du corps en suant, il y a de fortes chances d’en créer à l’intérieur où il fait encore plus chaud.

Retour aux dictionnaires, et plus particulièrement à l’explication du pictogramme. Il est dit que 气 a l’apparence de nuages levants :  » 象雲起之皃 « . Pour certaines pratiques, cette phrase est importante car elle peut renvoyer aux brumes (vapeurs) s’élevant d’un champ tôt le matin. Ce moment de la journée était considéré comme une bonne heure pour s’entrainer dans le passé, l’aube étant le temps durant lequel « ciel et terre » permutent. Rosée et brouillard matinal, ou simplement des vapeurs s’échappant du sol, sont les résultats d’un tel échange. C’est ce procédé que l’on tente de recréer dans son propre corps en chauffant les organes par l’exercice, d’où 气. Recréer dans le même temps et à l’identique le processus subit par le ciel et la terre pour faire un avec Mère Nature. Pour ceux qui connaissent la théorie des Huit Trigrammes, le propos est de faire changer la chauffe des organes de ☲, 離, en ☵, 坎.

Il y a bien d’autres définitions de 气, y compris dans les pratiques martiales, d’autres manières de l’écrire, comme le très taoïsant 炁, ce qui conduit à une autre approche et  contient un indice pour la pratique afin d’améliorer la respiration cutanée. Les arts qui font passer en premier la vitalité et/ou la mettent au centre de leur entraînement, à l’exemple des deux citations en début de texte, sont par essence des arts internes.

Au final, comme il est indiqué dans « à propos de ce blog »5 sur le côté droit, ici aucune vérité ou démonstration scientifique, mais juste une tentative d’expliquer une certaine logique et de donner certains indices à ceux qui sont intéressés par les méthodes anciennes.

Notes

1. Epée du chaos, Bikun, dynastie Ming – 渾元劍經, 畢坤, 明朝.
2. The Demon’s Sermon on Martial Arts and Other Tales, Issai Chozanshi, traduit par William Scott Wilson. 天狗芸術論, 佚斎 樗山子.
3. (NdT) Le blog de l’auteur, Dust in the wind.
4. (NdT) 武 (sinogramme Wu) qui peut se traduire par martial et se compose des pictogrammes « hallebarde » et « arrêter ». On le retrouve en japonais (Bu), utilisé par exemple dans le terme Budô.
5. (NdT) Sur le blog de l’auteur, voir note 3.
6. (NdT) L’auteur traite ici d’alchimie taoïste.

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A propos G.

Pratiquant lambda.
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Un commentaire pour 气 Où est mon bol de riz ?

  1. Justin Ternet dit :

    C’est très intéressant !
    Je retrouve ici la superstition asiatique, qui mélange le spirituel et le naturel (ou matériel). Par exemple, cette idée que nos fluides corporels les plus précieux(?) nourrissent l’esprit.
    Et ce qui m’amuse, c’est que, dans nos cultures occidentales modernes très rationalistes (où l’on s’accommode peu de ce qui sors du scientifiquement prouvé), on puisse encore entendre de tels discours empreints de superstitions asiatiques. C’est en tout cas ce que j’ai pu observer chez nombre d’instructeurs d’arts martiaux et de pratiquants.
    Bref, je sors complètement du sujet. ^^

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