La flèche, l’arc et le philosophe

Compétition de kyûdô. Source inconnue.

Compétition de kyûdô. Source inconnue.

Il est un livre dont j’avais vu circuler le titre intrigant à plusieurs reprises, et auquel je n’avais pu accéder jusqu’à il y a peu : Le Zen dans l’art chevaleresque du tir à l’arc, de l’allemand Eugen Herrigel. Publié initialement en Allesmagne de l’Ouest en 1948 sous le titre Zen in der Kunst des Bogenschießens puis traduit en anglais américain et en français (1953) et en japonais (1955). L’édition à laquelle j’ai pu avoir accès est celle de 1984 chez Dervy-livres, comptant 56 pages (première, deuxième et troisième de couvertures incluses), réédition de 1953 avec préface de D.T. Suzuki1. Des rééditions plus récentes existent.

Un peu de contexte

Kenzô Awa (1880-1939). Source non identifiée.

Kenzô Awa (1880-1939). Source non identifiée.

Ce livre ne se place ni dans la catégorie des ouvrages techniques, ni dans celle des ouvrages historiques, mais constitue plutôt un témoignage (sans doute romancé) d’un apprentissage du kyûdô, même si cet art apparaît au prime abord comme secondaire devant la volonté affichée de l’auteur de s’initier au zen japonais, par l’entremise effective du daïshadôkyô2 du maître de kyûdô Kenzô Awa (1880-1939). Il doit être mentionné dès maintenant que toutes les écoles de kyûdô/kyûjutsu ne s’inscrivent pas dans cette relation entre bouddhisme zen et tir à l’arc3.

Avant d’aborder le contenu, je souhaiterai indiquer que le Le Zen dans l’art chevaleresque du tir à l’arc est un ouvrage qui a suscité beaucoup de débats entre spécialistes, en raison d’une part de la personnalité de l’auteur et de ses relations au nazisme, et d’autre part de l’intrication zen-kyûdô (voire à l’ensemble des arts martiaux japonais4) présentée comme allant de soi, à la fois dans le récit lui-même5. L’un de ses détracteurs majeurs, l’universitaire japonais Shoji Yamada, y a d’ailleurs consacré un article6 devenu lui-même un « classique » du contre-argumentaire sur ce sujet, qui fait encore débat à l’heure actuelle.

Le contenu – le début

Eugen Herrigel (1884-1955). Source inconnue.

Eugen Herrigel (1884-1955). Source inconnue.

La suite ne se basera (quasiment) que sur une lecture personnelle, et non dans l’objectif d’apporter une pierre supplémentaire à un débat de spécialistes.

Comme indiqué plus haut, l’ouvrage présente une courte préface (3 pages) rédigée par D.T. Suzuki, qui permet au lecteur de se « familiariser » rapidement avec le propos développé par l’auteur, et amène quelques pistes de réflexion sur celui-ci. Allant au-delà de la « simple » expérience du daïshadôkyô présentée par la suite, la préface, plaçait dès ses premières lignes le tir à l’arc comme un moyen de « former le mental, et même de le mettre en contact avec la réalité ultime » (1er paragraphe). Le deuxième paragraphe de cette préface soulève la question de l’intériorisation/restitution de la pratique martiale (ou sportive) : « Si l’on veut vraiment maîtriser un art, les connaissances techniques ne suffisent pas. Il faut passer au-delà de la technique, de telle sorte que cet art devienne « un art sans artifice », qui ait ses racines dans l’Inconscient. ». La suite de cette préface donne des éléments de compréhension (ou plutôt appréhension) de l’univers du zen, ou tout du moins à l’objectif initial d’Eugen Herrigel.

C’est d’ailleurs par un avertissement que commence le récit proprement dit, visant à le démarquer d’une compilation d’indications techniques ou historiques sur le tir à l’arc japonais, et à l’ancrer dans une démarche spirituelle, presque cultuelle, par opposition à une pratique « sportive »7. Une démarche qui, par ailleurs, semble pour l’auteur intrinsèque au tir à l’arc8, relevant de son essence même… C’est sans doute dès ce point que le « mythe » (si on reprend ce terme de S. Yamada) prend racine, puisqu’au-delà de la thématique que l’on retrouve souvent abordées dans les budô (et pas seulement), la pratique est présentée comme outil de compréhension de la « Grande doctrine », comme l’écrira E. Herrigel tout au long du livre. Cependant, le doute subsistera dans l’esprit du lecteur : la « Grande doctrine » désigne-t-elle le zen ou la seule approche proposée par le maître-archer Awa ? Et les paragraphes qui suivent, jusqu’à ce que l’auteur aborde les motivations de son cheminement, ne le lèveront pas9. De même, la description même de l’environnement d’apprentissage sera, selon l’auteur, volontairement écartée, comme le seront également les anecdotes de cet apprentissage : « Ici, il ne sera question que de tir à l’arc ».

Voyage entre l’arc et la flèche

Kyûdô. Domaine public.

Le décor étant planté, quelques paragraphes sont consacrés à cette entrée en apprentissage, qui ne surprendra pas le lecteur : on assiste à l’arrivée de l’étranger (déjà en position respectable) dans une pratique jugée de prime abord trop ardue pour lui et sans doute trop austère. Et à sa promesse de persévérance, malgré les épreuves à venir10 imposées par un maître qui ne l’acceptera pas immédiatement. Introduction à l’effort qui en rappelle bien d’autres, plaçant l’œuvre dans le cadre du récit initiatique.

Sans s’attarder sur le détail, la suite – si l’on considère l’évolution de l’auteur et à la comparaison à celle que peut suivre un pratiquant « engagé », et sans trop se focaliser sur le zen – interpelle plus facilement le lecteur. On y retrouvera en effet plusieurs problèmes bien concrets, qui semblent assez transversaux à certaines pratiques japonaises (parmi bien d’autres), le premier d’entre eux étant la coordination du geste et de la respiration, l’un n’allant pas contre l’autre, la seconde préparant, accompagnant et achevant le premier. Décontraction musculaire. Apaisement de l’esprit et projection de l’acte par la pensée. Concentration. Rôle du moniteur comme éducateur. L’intention comme frein à l’acte. Immersion dans la pratique. Forger/donner les outils puis laisser la liberté. La beauté du geste comme critère d’excellence. Écarter le superflu. Spontanéité. Esprit du débutant. Et quelques autres… Mais d’autres aspects, relevant sans doute de la transcription du daïshadôkyô par E. Herrigel, sortent du champ de l’utilisation du corps, et s’inscrivent dans la dimension purement spirituelle11.

Pour quelle cible ?

Si l’on s’en tient à la seule œuvre, sans la livrer à une analyse critique et contextuelle poussée, Le Zen dans l’art chevaleresque du tir à l’arc  est sans doute trop vague (ou trop précis, peut-être, comme l’insinue l’auteur) pour démontrer une intrication entre le zen – ou plutôt ce que l’auteur croît être le zen – et le tir à l’arc japonais, en tout cas pour un néophyte. Il reste néanmoins, à mon sens, un bon roman initiatique basé sur une expérience réelle : les questionnements posés, et parfois les réponses entrevues, peuvent être utilisés par le pratiquant martial comme un bon point de départ pour appréhender sa propre discipline (ou du moins, les problèmes qu’elle peut poser).

Notes

1. Daisetz (ou Daisetsu) Teitaro Suzuki (1870-1966) était un auteur japonais, dont le sujet de prédilection était le bouddhisme zen et shin. Il fut également traducteur, et professeur dans plusieurs universités.
2. Approche spécifique du tir à l’arc, se démarquant des approches plus « kyûjutsu » de l’époque. Cette expression peut se traduire par Grand dogme de la Voie du tir.
3. L’Ogasawa ryû est, par exemple, proche du shintoïsme.
4. Cette généralisation est, de fait, fausse (cf. note précédente). Les contre-exemples sont nombreux, à commencer par l’utilisation du dô / michi (道) taoïste comme suffixe « martial ». Autre exemple, l’aïkidô, selon Henry Kono, n’était pas vu par son fondateur comme une pratique du zen.
5. « Il faut cependant considérer que, depuis que cet art n’a plus à s’affirmer dans des compétitions sanglantes, son esprit particulier ne s’en est manifesté que plus spontanément et avec une force plus convaincante ; il n’a pas été nécessaire d’introduire récemment et artificiellement dans la pratique du tir à l’arc cet esprit qui depuis longtemps y est associé. ». (p.9).
6. Yamada Shoji. 2001. « The Myth of Zen in the Art of Archery. » Japanese Journal of Religious Studies 28, nos. 1-2.
7. « Faut-il alors s’attendre à une description de la façon dont se pratique de nos jours le tir à l’arc comme sport national au Japon ? Rien ne saurait être plus éloigné de la réalité. » (première page du récit).
8. « Il faut cependant considérer que, depuis que cet art n’a plus à s’affirmer dans des compétitions sanglantes, son esprit particulier ne s’en est manifesté que plus spontanément et avec une force plus convaincante ; il n’a pas été nécessaire d’introduire récemment et artificiellement dans la pratique du tir à l’arc cet esprit qui depuis longtemps y est associé. »
9. Septième page du récit, « Durant près de six années de séjour au Japon (…) ».. On notera que l’auteur ne fournit pas réellement de contextualisation, en particulier historique, telle qu’évoquée plus haut, mais reste dans le cadre d’un cheminement personnel.
10. « Dès la première leçon, nous devions nous rendre compte que le chemin qui mène à « l’art sans art » était rude » (p.10 du récit).
11. « Après un coup particulièrement réussi, le Maître me demanda un jour : « Comprenez-vous à présent ce que cela veut dire : Quelque chose tire ! Quelque chose touche le but ! » (p.43 du récit).

On pourra, pour plus amples informations, consulter deux fils du forum e-budo (en anglais), l’un initié à partir de l’article de Shoji Yamada (cf. note 6), l’autre à partir du livre « Zen Bow, Zen Arrow » de John Stevens sur Kenzô Awa, qui abordent cette thématique du zen et du kyûdô.

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A propos G.

Pratiquant lambda.
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2 commentaires pour La flèche, l’arc et le philosophe

  1. ndelalondre dit :

    Merci pour l’article. Pas encore eu le temps de le lire mais je sais qu’il a été beaucoup dans la propagation d’une certaine idée du zen mêlé aux arts martiaux en occident (et donc aussi amené un public avec une certaine attente envers les arts martiaux…). On retrouve aussi ce mythe du zen lié aux samouraïs… Ce que Dave Lowry avait aussi traité dans un de ses essais (https://books.google.fr/books?id=O43TAgAAQBAJ&pg=PA69&lpg=PA69&dq=zen+dave+lowry&source=bl&ots=XRqULSqG-e&sig=x1zTudyIquj8pDXJR_2IhRPvI9I&hl=fr&sa=X&ved=0CD4Q6AEwA2oVChMIpcTv8NG3yAIVQqEaCh3Wigk3#v=onepage&q=zen%20dave%20lowry&f=false).

    A propos voici le lien vers une traduction de l’article de Shoji Yamada : http://www.thezensite.com/ZenEssays/CriticalZen/The_Myth_of_Zen_in_the_Art_of_Archery.pdf

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