Tradition : à l’aune de l’élève

Allégorie d’une certaine tradition. (Sisyphe, par le Titien).

En cette période de début de saison, vous vous penchez certainement sur ce qui va vous motiver à pratiquer un art martial. Une grande partie des débutants cherchent avant tout une activité physique, un défouloir ou dépenser son énergie, dans la logique gymnique et sportive qui en découle. D’autres viennent chercher un « truc » classique : l’efficacité.

Fonds de commerce de la plupart des arts martiaux modernes pour attiser votre intérêt de néophyte, beaucoup vont se voir vendre des méthodes miracles pour devenir plus fort, apprendre à se défendre [dans la rue] ou tout simplement à « se battre ».

Mais si votre recherche est centrée vers l’Aïkido [par exemple], c’est sans doute que vous recherchez quelque chose de vraiment « traditionnel ».

En cherchant le « traditionnel », la première réaction logique d’un débutant capable de faire un comparatif tend invariablement vers le qualitatif. Peu importe ce que vous allez trouver, si vous êtes en demande de tradition alors le hakama, l’étiquette, les sabres en bois, le kiaï et les exercices vont sembler profondément différents du « sport de gymnase » et attiser votre curiosité ou votre excitation.

Tous ces gens costumés à l’air grave, agenouillés au sol comme des samouraïs, sont forcément traditionnels, non ?

Là aussi, beaucoup vont se voir vendre un enseignement authentique. Une relation maître-élève digne du japon féodal, un entraînement intensif sérieux par comparaison…à d’autres, des principes « magiques » dont le maître va disposer, un héritage très précis en directe ligne avec d’obscurs grands maîtres d’écoles incompréhensibles d’un passé lointain.

En quête de l’objet « traditionnel », certains vont découvrir alors plutôt les traditionalistes des arts martiaux. Souvent plus japonais que les japonais eux-mêmes. Plus rigoristes que les maîtres les plus rigides. Et votre découverte d’un art martial peut alors se transformer en impasse pédagogique après quelques mois [ou quelques années] quand, l’expérience venant, vous vous rendez finalement compte que Jean-Bernard senseï, 8ième dan autoproclamé de son école en marge de toutes les instances, ne détient pas plus la vérité et la tradition que tous les autres.

Faire sien, c’est faire autrement :

La tradition est complexe à étudier. Elle résulte bien souvent de la somme d’un savoir immatériel, oral ou écrit, transmis d’une génération à l’autre pour aider à la ritualisation d’une forme de pensée ou d’acte à conserver par-delà le temps.

Illustrant l’histoire d’un peuple, d’une école, d’un groupe, la tradition s’imite forcément pour s’acquérir mais l’acquisition nécessitant l’apprentissage et donc l’appropriation, on comprend bien souvent que faire sien un élément de cet aspect traditionnel revient souvent à le transformer de façon intrinsèque.

Cette problématique prend une autre ampleur dans les arts martiaux et plus particulièrement les plus traditionnels. Impossible pour l’être humain de mimer à la lettre un savoir aussi complexe. Absurde de penser que le gardien du temple va pouvoir copier précisément chaque geste, chaque respiration du maître sans y apporter sa touche, sa vision ou son avis. Le maître en question était-il d’ailleurs en capacité de transmettre un savoir de cette qualité parfaite ?

Certains maîtres dont l’entrainement est devenu pathologique sont capables de reproduire sans défaut un kata ou une forme. Certains dirigeants d’anciennes écoles sont capables de faire perdurer un savoir. Mais ces pratiquants de très haut vol sont-ils pour autant les garants d’une tradition ou plutôt les passeurs d’un savoir qui mérite de s’inscrire dans une temporalité ?

A titre personnel, je demeure persuadé de l’utilité de conserver un socle de savoir intact, intouché le plus possible, tout autant que je suis convaincu de la nécessité absolu de remettre en question ce même socle de base. En permanence, le savoir acquis et conservé doit être questionné à l’aune du progrès ou la tradition n’est plus qu’un obstacle d’autorité et non un moyen d’acquisition.

Supplice de Tantale : allégorie de la tradition figée et du pratiquant.

Lorsque votre enseignant vous dit : « fait ceci, parce que c’est ainsi qu’on le fait » lui impose à la fois de détenir le sens de sa directive mais aussi de ne pas la tenir comme une règle absolue et infranchissable. Cette affirmation est le plus souvent bafouée de nos jours, il faut avoir le courage de le reconnaître. Nous sommes à l’époque de la tradition devenue « produit fini » et non moyen. Il s’agit d’utiliser celle-ci pour obtenir l’adhésion des élèves de non de les voir progresser vers une compréhension profonde.

C’est ainsi que les arts martiaux traditionnels deviennent parfois de vastes foires à la saucisse où le jargon traditionnel cache en réalité une maîtrise très superficielle, souvent purement athlétique ou théorique de l’art martial.

Équilibre et évolution :

N’oublions pas que les grands penseurs du Budo Japonais à savoir Jigoro Kano, Morihei Ueshiba et Gishin Funakochi sont tous les trois des transformateurs (et non pas des conservateurs) d’un savoir ancien dont ils ne gardent dans un contexte moderne que la pure synthèse de ce qu’ils ont pu acquérir. Évidemment, ces disciplines sont donc intrinsèquement discutables, imparfaites, et nécessitent notre étude et une volonté de déconstruction tout autant qu’il faut les conserver intactes à titre de comparaison. Le questionnement et la création ne peut se faire sans, je le crois, un certain équilibre entre ce qui était puis ce qui est aujourd’hui.

Ce cercle vertueux est d’ailleurs peut être plus traditionnel que l’acte de conservation dans l’absolu puisqu’un nombre très respectable de maîtres fondent souvent leur propre école après avoir obtenu (ou non) l’autorisation et la licence du maître précédent. Ce fut le cas pour la quasi-totalité des Budo et pour un grand nombre d’arts martiaux chinois et de l’est asiatique.

A ce stade, disons-le tout net. En ce début de saison, votre quête de la tradition va très probablement échouer car derrière un gendaï budo (budo moderne) se cache plus souvent un maître traditionnel que dans les rangs d’écoles où La tradition est mise en tête de gondole. Votre recherche d’authenticité va être mise à mal et entrainer bien souvent une certaine frustration de consommateur déçu. Cette frustration est la maladie moderne des arts martiaux dans leur ensemble. En créant des attentes impossibles dans un laps de temps impossible, l’élève est mis en échec et préfère se tourner vers quelque chose de plus simple et de plus équilibré.

Et pourtant la tradition existe belle et bien dans son état le plus net. D’autres géants, vieux et jeunes continuent d’enseigner et vous pouvez bel et bien aller à leur rencontre. Le terme tradition, galvaudé à outrance, n’est pas un vain mot dans certains dojos qu’il faut chercher avec ardeur.

Mais comment ? Et où ?

De kohaï à kohaï, écumeur de dojo, je vous propose humblement d’oublier un peu la tradition dans votre recherche de l’art martial différent qui peut vous convenir. Ne vous fiez pas à vos yeux, à vos oreilles et à vos sens premiers. Ne vous fiez pas aux paroles des élèves béats qui vont vendre le meilleur de leurs maîtres et non son enseignement réel.

Si votre quête est la tradition et si vous souhaitez qu’elle ne fasse pas obstacle, servez-vous de votre tête et de vos mains. Oubliez ce que vous croyez savoir dans cet océan d’information et demandez à être touché par l’enseignant. Cherchez à recevoir sa technique dans sa forme la plus spontanée et vous saurez rapidement si l’art est traditionnel ou si ses arguments de vente cachent en réalité des principes athlétiques.

 

Pierre Fissier est l’auteur du blog Aïki-kohaï, dans lequel il partage réflexions, interviews et photos sur le monde des arts martiaux.
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Un commentaire pour Tradition : à l’aune de l’élève

  1. Ping : A lire en septembre 2017 – NicoBudo

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