Tradition : dépasser les apparences pour pratiquer

L’auteur en seiza (Nuit des arts martiaux traditionnels 2017 – Paris). Crédit photo : Aïki kohaï

La tradition est omniprésente dans la pratique martiale. Tenue, salut, étiquette, techniques, après tout ne définissons pas nous-mêmes nos pratiques comme des arts martiaux « traditionnels » ? Mais qu’entend-on par tradition ? Un retour à la définition du terme nous renvoie à la transmission de coutumes ou croyances de génération en génération, et en cela il semble bien évident que nous nous inscrivons de fait dans une tradition. Si la tradition offre un cadre à la pratique martiale, pratique issue des générations qui nous ont précédé, il n’est pas inutile de se demander si ce cadre peut devenir un carcan, qui contraint plus qu’il ne guide. S’il est essentiel pour étudier le sujet de comprendre ce qu’est la tradition, il est tout aussi essentiel de percevoir ses limites, car de nombreuses choses que nous tenons comme traditionnelles, ne le sont pas, ou du moins ne remontent pas aussi loin que nous aimerions le croire.

La tenue en est un bon exemple, qu’il s’agisse du keikogi moderne que l’on doit à Kano, des mythes modernes sur le hakama (couleur, nombre de plis, dissimulation des pieds), ou simplement de la fameuse ceinture noire. Les grades dan eux-mêmes ont une origine récente dans les arts martiaux puisqu’introduits par Kano, et il suffit de creuser un peu pour voir que des positions comme le seiza ou le salut tel qu’il est pratiqué en début de cours ne sont pas des pratiques remontant au 15e siècle mais liées à un passé beaucoup plus récent. L’ouvrage « Kendo, culture of the sword » d’Alexandre Bennett montre à ce sujet comment la tradition a souvent été fabriquée pour inculquer une certaine fierté d’être japonais.

Que nous apporte la tradition ? On l’a déjà dit, la tradition apporte un cadre de pratique. Si le cadre est en partie du décorum ; la tenue, le salut, les grades, les termes japonais/chinois/etc., il est également ce qui permet une progression structurée et la survie de l’école sur le long terme. Nos pratiques ne datent pas d’hier et il serait quelque peu arrogant de croire que nous pouvons avancer plus vite par nous-mêmes qu’en étudiant le travail des générations passées, qui ont pu affiner leurs techniques et stratégies au fil du temps. La structuration technique d’une école est typiquement essentielle pour la progression de ses membres. Les techniques et kata dans les écoles traditionnelles sont étudiées d’une certaine façon et dans un certain ordre, ce qui permet d’en assimiler les principes sous-jacents de façon optimisée. Si je ne crois pas à l’existence de « techniques secrètes », je crois en revanche que tout n’est pas accessible à tout le monde, parce que certains mouvements demandent certaines capacités corporelles qui ne sont pas accessibles sans un travail spécifique et de longue haleine. Il en va de même de la structuration administrative d’une école. La tradition et donc les choix effectués quant à la transmission totale de l’école sont pensés de manière à permettre sa survie sur le long terme. Elle donne donc un cadre qui permet à l’école de perdurer dans les meilleures conditions.

La tradition n’est pas un dogme. Ou tout du moins elle ne devrait pas l’être. Car quand la tradition se confond avec le dogme elle devient un carcan qui empêche toute évolution, quand elle n’est pas une excuse pour justifier une technique mal comprise et inefficace voire dangereuse. Je me souviens lors de mon séjour aux États Unis (mais ça aurait pu être ailleurs) avoir posé une question sur un blocage en Taekwondo qui me semblait « optimiste » dans le sens où il était assez facile d’y perdre son coude. J’ai reçu en réponse « ça fait des centaines d’années qu’on fait comme ça ». Réponse inquiétante a plusieurs niveaux. Déjà parce que le Taekwondo remonte à 1955 et que donc en termes de centaines d’années, les chiffres ne collent pas. Ensuite parce que lorsque la réponse est « on a toujours fait comme ça », il semble clair que la technique n’a pas été comprise. Si on a toujours fait comme ça, il doit y avoir une raison, et il est donc important de la comprendre. Le dogme est très présent dans les arts martiaux, et beaucoup veulent être plus royalistes que le roi. Une autre anecdote qui me revient à l’esprit date de mon séjour en Corée, il y a maintenant plus de 8 ans. Alors que sur le forum Kwoon il était clairement mentionné par un pratiquant de Hapkido qu’oublier sa ceinture ou son dobok/keikogi était un crime de lèse-majesté, le maitre me donnait cours… en pyjama. Je ne l’ai d’ailleurs vu porter son dobok et son hakama qu’une seule fois, le dernier jour pour prendre une photo.

Allégorie d’une certaine tradition.

Techniquement le dogme issu d’une pseudo tradition est un véritable problème. L’orteil doit être ici, le maitre fait comme cela, la surface des choses est littéralement épluchée mais le fond véritable est ignoré. L’approche technique par Kata peut avoir son intérêt, je ne le nie pas, et il est évident qu’il faut dans ce cas commencer par copier la forme extérieure. Je crois en revanche aberrant de s’arrêter à cela même si c’est le cas de la vaste majorité des pratiquants, même avancés. La forme n’est que la partie visible de quelque chose de plus profond et l’enseignement des kata doit aller bien au-delà pour comprendre les principes profonds qui régissent le mouvement. Il est de même assez naïf de croire que les formes « traditionnelles » sont inchangées depuis des siècles et que ce que l’on pratique aujourd’hui au sein d’une Koryu est identique à ce qui s’y pratiquait dans les années qui ont suivi sa création. On retrouvera certainement les grandes lignes mais chaque génération a remis sur le métier l’ouvrage qui lui a été transmis afin d’aller un peu plus loin sans renier pour autant ce qui a été fait jusque-là.

La tradition est un cadre et elle permet de guider le pratiquant dans ses premiers pas. En ce sens elle doit permettre de poser les bases pour que le pratiquant comprenne rapidement ce qu’il pratique, pourquoi et comment. Les bases étant comprises, il sera essentiel pour le pratiquant de savoir détruire (l’étymologie du terme Ha de Shu Ha Ri, 破, signifie détruire/casser) ce cadre pour revenir à l’essentiel et à partir de là, reconstruire pour finalement s’éloigner du cadre (Ri, 離, quitter/s’éloigner). Refuser de s’éloigner de ce que l’on considère comme étant la tradition, en ne voulant que recopier le maitre, c’est finalement refuser de suivre le processus Shu Ha Ri, et donc au final paradoxalement rejeter la tradition.

Xavier Duval est l’auteur du blog Tribulations martiales, dans lequel il fait part de ses réflexions sur sa pratique et autres thèmes martiaux.
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