Une très brève histoire de la dissémination de la connaissance du sabre (et de mon humble contribution)

Ce billet est une traduction, avec son aimable autorisation, de A very brief history of the dissemination of sword knowledge (and my humble place therein), un texte de Markus Sesko, traducteur, écrivain et animateur du blog éponyme sur le thème du sabre japonais, le nihontô (en anglais) que je vous engage à consulter. J’ai pris la liberté d’insérer quelques liens supplémentaires et notes de bas de page, pour une meilleure compréhension du texte.

Pendant de nombreux siècles, écrire sur les sabres a été fortement subordonné au substrat social et éducatif des gens. Cela signifie que personne ne pouvait juste s’assoir sur sa terrasse et commencer à écrire sur les sabres, du moins pas en ayant un manuel ou quelque chose de similaire à l’esprit. Comme indiqué dans le chapitre introductif de mon livre Genealogies and Schools of Japanese Swordsmiths1, tout a commencé avec des comptes-rendus subjectifs qui circulaient, basés sur des expériences personnelles (de guerriers) sur le tranchant et la durabilité d’un sabre, accompagnés de récits sur des incidents ou moments, chanceux ou malchanceux, qu’ont pu avoir certains avec certaines lames. Cela a posé les fondations, à l’époque très « superstitieuses », pour une sorte de première « évaluation » de sabre. Comme le sabre a été très tôt considéré comme un symbole du guerrier japonais, il était naturel qu’il fut quasi immédiatement l’objet d’écrits. Cependant, un autre facteur doit être pris en compte : que le sabre japonais avait atteint sa perfection technique dès le début du XIIIe siècle, soit au milieu de la période Kamakura2. Cela signifie que nous avons affaire ici à une interaction entre les caractéristiques d’une arme parfaite et d’un objet esthétiquement plaisant qui créa un environnement idéal pour que des érudits de haut rang et que les personnes les plus influentes de leur temps prennent leur pinceau et écrivent une ligne ou deux sur les sabres. Au début, la transmission du savoir sur le sabre était lié à certains individus et était fortement dépendante du devenir de leur patrimoine littéraire après leur mort. Plus tard, la classe dirigeante employa, sur une base héréditaire comme il était obligatoire en ce temps, des experts et évaluateurs de sabres, ce qui a suscité une chape de secret autour de ces pratiques. Cela était simplement dû au fait qu’il était naturel qu’une famille3 essaie de conserver son savoir secret, et de le préserver hors de portée d’étrangers et rivaux potentiels.

En dehors d’une systématisation croissante de la connaissance du sabre, cette situation est restée quasiment inchangée jusqu’à la période Edo4, ou pour être plus précis, jusqu’au mitan de cette période. Cela signifie qu’il y avait peu de ces premières tentatives de publications sur le sabre en circulation – en tenant bien sûr compte du fait que ces copies étaient manuscrites – et qu’elles n’étaient pas censées être diffusées à tous. Donc, lorsque vous n’aviez aucune accointance avec l’un des quelques experts ou d’autres connections, c’est-à-dire être missionné pour s’intéresser aux sabres par votre seigneur ou maître, il n’y avait aucun moyen d’acquérir une connaissance élargie sur le sabre par vos propres moyens. Les choses ont un peu changé avec l’explosion sous l’ère Momoyama5 de la publication de livres grâce à la xylographie et essayant les techniques provenant de Corée continentale et des missionnaires chrétiens. Durant la pacifique période Edo6, la classe supérieure des bushi6 a eu le temps de se consacrer à l’étude des lames de sabre et nombre de ses membres prouvèrent leurs connaissances dans des confrontations de kantei7. J’écris « classe supérieure » car collectionner les sabres était, d’un point de vue financier, pratiquement impossible pour un samouraï de bas rang. Cependant, avec la transition au XVIIIe siècle, quelque chose s’approchant du « sabre comme loisir » s’est ancrée à la fois chez les bushi et la bourgeoisie (bien sûr plus riche). Cette demande en littérature du sabre a eu comme effet qu’une partie de la connaissance conservée par les experts a été rendue accessible à une audience plus importante mais sélectionnée et la xylographie en était au point où les individus pouvaient se permettre d’ouvrir leurs propres imprimeries. Mais la littérature sur le sabre était toujours très traditionnelle et la majorité des publications sur l’ensemble de la période Edo consistaient plus ou moins à copier encore et encore le même contenu qui avait été compilé de manière systématique pour la première fois sous l’ère Momoyama.

Un changement majeur se produisit avec la transformation sociale induite par la restauration Meiji8. Quasiment en un souffle, l’aspect féodal du sabre disparut. Certes, le sabre était toujours très associé avec l’ancienne classe guerrière et le sujet restait hautement traditionnel mais à ce moment, le sabre était accessible au grand public, par le biais des premières démonstrations par exemple. L’homme du commun ne pouvait, jusque là, voir un Rai Kunitoshi, un Nagamitsu, ou un Awataguchi Yoshimitsu9, pour ne citer que quelques noms prééminents. Ce fut aussi l’époque où les premiers clubs de sabre furent fondés et où les premiers experts « civils et indépendants » émergèrent (bien qu’évidemment formés par les experts anciennement employés par la classe guerrière). Le tout, i.e. un regard meilleur que jamais sur l’ensemble du monde du sabre, induisit un questionnement sur les vieux classiques et leur révision par la suite et, comme de plus en plus de secrets familiaux étaient dévoilés au public, les experts furent en capacité d’aborder le sujet dans une approche objective, systématique et scientifique. Cela a, à son tour, conduit d’une part à une certaine « démystification » (par exemple certaines des vieilles attributions durent être révoquées et les périodes d’activités des forgerons datées beaucoup plus tardivement qu’on ne le pensait), mais d’autre part aussi à des discussions très fécondes entre experts. Dans le même temps, et là nous parlons du Bakumatsu10 et de l’ère Meiji subséquente, le Japon ouvrit les ports de Nagasaki, Hakodate et Yokohama aux négociants étrangers qui arrivent rapidement en grand nombre. Les sabres et leurs accessoires et plus généralement l’art japonais furent exportés à grande échelle, et des pièces de diverses qualités rejoignirent les collections occidentales. L’intérêt autour du nihontô s’intensifia parmi les connaisseurs étrangers et les premières tentatives de livres sur le sabre japonais (et ses accessoires) furent publiées en Europe et aux États-Unis d’Amérique.

Effectuons un grand saut temporel de plusieurs décennies et conflits, jusqu’à la Deuxième guerre mondiale. L’un des effets secondaires de la défaite japonaise fut que les milliers de sabres japonais furent ramenés chez eux par les soldats américains formèrent les bases de nombreuses futures collections non-japonaises. Comme tout sabre était considéré comme une arme par les forces d’occupation et donc susceptible d’être détruit, quelque chose devait être fait pour préserver cet héritage national tout à fait unique. La plupart des experts japonais d’alors s’accordaient sur le fait que ce « quelque chose » était obtenu par l’accession du sabre japonais au statut d’œuvre d’art, ce que de nombreux ouvrages de grands maîtres sont, incontestablement. Cela conduisit à une reconsidération du sabre japonais, à la fois dans et en dehors du Japon, et les décennies de prospérité post-deuxième Guerre mondiale apportèrent un autre changement social, dans la mesure où toute personne ayant un travail à peu près décent était alors capable de choisir un passe-temps ou un autre, et certains se lancèrent alors dans la collection de sabre japonais et/ou de leurs accessoires. Le voyage, domestique ou à l’étranger, était alors également devenu abordable pour la classe moyenne, et les amateurs éclairés et experts en devenir de sabre visitèrent le Japon afin d’approfondir leurs connaissances et en apprendre, de première main, plus sur ce qu’ils possédaient. La deuxième vague de publications depuis que le Japon avait ouvert ses frontières atteignit bientôt les lecteurs occidentaux.

Cette phase resta quasi-inchangée jusqu’à l’explosion de la bulle économique japonaise au début des années 1990 et l’arrivée de l’internet un peu plus tard au cours de la même décennie. Les collectionneurs du monde entier faisaient alors face à une sorte de démocratisation et les « investisseurs » à un certain désenchantement. Une situation qui avait poussé de nombreux distributeurs, en plein essor, pendant trois ou quatre décennies laissait la place à une nouvelle donne pour les collectionneurs, l’internet permettant une ouverture virtuelle du marché du sabre japonais à tout à chacun, sans intermédiaires. L’économie se portant toujours bien en Occident, le sabre était acheté à un tarif idéal et cela donna une nouvelle impulsion aux publications non-japonaises sur le sabre. De fait, bien que le Japon ait subi une explosion de bulle, tous les travaux standard sur le sabre et ses accessoires avaient été écrits des décennies auparavant. Donc rien ne s’est produit d’un point de vue académique au Japon, sauf de la part de négociants ou de collectionneurs terre-à-terre qui étaient assis sur une pile d’objets invendables au prix où ils l’avaient achetés peu d’années avant.

J’étais un enfant en cette période, c’est-à-dire que je faisais partie et grandissais avec une nouvelle et florissante communauté internet sur le nihontô. J’ai donc pu être, très brièvement, témoin des derniers moments de ce que l’on peut appeler « collecte classique sur le sabre » en Occident. Lorsque j’ai acheté, à 18 ans, mon premier sabre au milieu des années 1990, j’ai pris une décision qui entraînera par la suite mon déroulement de carrière : étudier le japonais, ce que j’ai commencé à faire deux ans après ce premier achat. Dans les dix ans ou presque qui ont suivi, j’ai senti croître en moi un sentiment que j’ai eu dès le début : les études non-japonaises sur le sabre disponibles n’étaient pas satisfaisantes. Bien sûr, de nombreux et excellents articles et traités ont été écrits par collectionneurs et experts occidentaux, mais très peu d’entre eux l’ont fait dans des publications accessibles et tout public. En comparaison, à chaque fois que je suis allé dans une librairie japonaise bien achalandée, il y avait au moins la moitié d’un rayonnage consacrée exclusivement au nihontô et à des sujets liés. Ce seul fait était déjà assez extraordinaire, mais chez un antiquaire ou un revendeur, ou mieux des librairies spécialisées, c’était comme un paradis pour chercheurs. Tout ce que vous vouliez savoir et plus reposait juste en face, attendant d’être lu (et traduit). Et c’est alors que mon apprentissage du japonais commença à payer. Il devint assez tôt évident pour moi de fournir de l’aide en traduisant des descriptions, articles et autres choses du genre, d’abord de manière sporadique, puis très rapidement sur une large échelle, qui comprit des textes de plus en plus conséquents puis, à la fin, des livres.

Aujourd’hui, un peu plus d’une décennie s’est écoulée depuis ce temps là (et un peu plus de vingt ans après que j’aie commencé mes études japonaises), où je me suis lancé dans ce professionnalisme dans lequel j’évolue toujours. Parallèlement à ça, l’internet n’en était plus à ses balbutiements et les choses y sont devenues sérieuses, et un nouveau changement sociétal significatif se produisait juste devant nos yeux. Pour le sabre japonais, le processus de péréquation cité plus haut s’érode peu à peu. La plupart des collectionneurs savent où acheter, et la plupart des revendeurs savent où vendre sur le net. Et pendant que les échanges commerciaux sur des marchandises de toutes qualités continuent et que l’information est échangée gratuitement, cette information reste une information par à coup, et est principalement liée à la vente d’objets. Mon but initial était de rendre l’information disponible sur une base large et généraliste, c’est-à-dire non liée à un objet ou un artiste particulier. Cela signifie une mise à disposition quasiment non biaisée pour les lecteurs non japonais de ce qui était déjà disponible au Japon depuis longtemps. En d’autres termes, un travail sur l’égalité du point de vue du matériel de référence. Si je regarde en arrière, j’ai déjà accompli une peu de cet objectif, mais je regarde vers l’avenir, il y a encore tant de choses qui ont besoin d’être traduites pour atteindre seulement cette égalité des références. J’ai également réalisé que tout le travail accompli n’était qu’un prélude, parce que cette approche « non-biaisée » dans la fourniture de références laisse de côté à son tour le travail sur certaines inconsistances et contradictions que je n’avais pas reconnues initialement comme telles en raison de la quantité brut d’information. Et c’est là que le nihontô 2.0 rentre en jeu : nous en général et la communauté nihontô en particulier nous trouvons en position de relever et de travailler ensemble sur des points particuliers, et virtuellement sans délai. Ce nihontô 2.0 est à la fois une chose excitante et une grande opportunité que nous ne devrions pas rater, et j’en ai fait le leitmotiv de ma deuxième phase de travail.

Il n’y a pas de retour depuis l’endroit que j’ai atteint aujourd’hui, et je suis convaincu que les « vrais » livres deviendront obsolètes dans le futur (bien que j’apprécie énormément ces vrais livres). Les logiciels de traduction devenant de plus en plus performants, je deviendrai également obsolète dans ce futur proche. Mais je pense que cela ne se produira pas si tôt que ça, et donc il me reste encore du travail ici 😉 Ceci étant, bien que le sabre japonais soit un objet hautement traditionnel, cela ne signifie pas qu’y avoir accès doive également l’être. On ne parle pas de son maniement ou de choses comme ça, juste accéder à l’information. Donc – et c’est un point majeur – plus vite nous accepterons et intégrerons les nouvelles technologies (ce qui est irréversible, au passage), mieux ce sera. Et plus vite nous irons au-delà de ce changement, plus vite nous pourrons nous concentrer à nouveau sur le sujet lui-même. Alors, où allons-nous ? Comme indiqué, avec la réforme éducative de l’ère Meiji et la création d’universités, une approche systématique, scientifique et approfondie du sabre japonais a commencé et, le siècle suivant, la plupart des références (documents et publications historiques ainsi que les sabres qui servent de référence pour un forgeron ou une école) ont été « déterrées ». Je doute à cet égard que de nouvelles découvertes révolutionnaires soient faites. En d’autres mots, l’âge d’or des découvertes (soit la période allant de 1870 à 1970) qui a conduit à tant de discussions fructueuses et à certaines réécritures de l’histoire du sabre est probablement terminé. Cela signifie que les questions non résolues à l’heure actuelle ne le seront sans doute jamais. Par exemple, il est peu probable qu’une lame signée Rai Kunitoshi laisse penser que le forgeron signant avec un niji-mei, i.e. Niji-Kunitoshi, est un type différent. Ou que des documents signés et scellés de la fin de la période Kamakura nous disent qui était en réalité Masamune. Il y aura sûrement des ajustements légers, mais pas plus, je pense.

Pour ce qui me concerne, je vais maintenant me concentrer sur précisions sur les aspects individuels et des artistes spécifiques, mais une fois cela fait, je pense qu’il y aura une nouvelle phase de globalisation, ce qui signifie qu’avec des possibilités numériques très supérieures, tout ce que d’autres ont écrit, ainsi que mon humble participation, devra être compilé dans un grand tout cohérent, qui laissera peu de questions et qui n’exclura aucune source ou référence. Imaginez une base de données 3D qui contiendrait des multitudes de lames et d’accessoires avec une interface qui permettrait d’avoir l’impression de regarder le véritable objet, combiné avec des réponses à la volée à vos questions. Eh bien, c’est dans l’air du temps. Les prochaines phases à venir dans la dissémination de la connaissance sur le sabre seront sûrement passionnantes, et elles se produiront rapidement comparé à toutes les « lentes » décennies historiques des ères Kamakura à Meiji. Enfin, je dirai que je suis à la fois fier et heureux de faire partie de ce mouvement, « le nouvel âge de la connaissance du nihontô », et j’espère qu’un jour, je serai capable de m’élever de simple fournisseur à véritable érudit…

Notes

1. NdT : Généalogies et écoles de forge japonaises. Voir la page de l’auteur consacrée à sa production littéraire.
2. NdT : Kamakura jidai (鎌倉時代), période allant de 1185 à 1333.
3. NdT : ou clan.
4. NdT : Edo jidai (江戸時代), période allant de 1603 à 1868. Aussi appelée période Tokugawa.
5. NdT : ou plus précisément, ère Azuchi Momoyama. Azuchi Momoyama jidai (安土桃山時代), période allant de 1573 à 1603.
6. NdT : membre de la classe guerrière japonaise.
7. NdT : on pourra lire à ce propos ce document.
8. NdT : Meiji Ishin (明治維新), renversement du shogunat Tokugawa.
9. NdT : l’auteur utilise la convention japonaise plaçant le patronyme avant le prénom.
10. NdT : 幕末, fin du shogunat Tokugawa, de 1853 à 1868.

Publié initialement en anglais sur le blog Markus Sesko par Markus Sesko le 16 juin 2015.

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