Aiki-do de Jean Zin : un ouvrage historique

Première de couverture d’une édition (1974) de l’Aiki-Do de Jean Zin.

L’ouvrage « L’aiki-do » de Jean Zin (1915-2001) est, très probablement, un des premiers, si ce n’est le premier ouvrage exclusivement dédié à l’aïkidô publié en France (1958) après « Méthode d’aikido » de Minoru Mochizuki publié initialement au Japon et adapté par Jim Alcheik (1956 ?). Écrit par l’un des premiers gradés français, sous la direction et avec la participation de Tadashi Abe, bien avant son départ en 1961, il présente la « méthode créée par le très vénéré maître Morihei Ueshiba » en deux tomes, rassemblés ou non selon les éditions en un seul ouvrage.

L’ouvrage est un ensemble de textes divers de différents auteurs et présentations techniques illustrées par des photographies mettant en scène Tadashi Abe (ayant le rôle de Shite, celui qui agit) et Jean Zin (rôle d‘Uke, celui qui reçoit). Son organisation est peu claire dans l’ensemble, et présente quelques particularités d’ouvrages quasi auto-édités, comme de la publicité pour les activités du « Sho Bu Kai » / Judo-club de Provence, structure de Jean Zin (par exemple, dans l’édition de 1974, T.1, p.138 à 141, édition qui servira de référence pour la suite du billet).

Un contenu vaste…

Comme souvent dans les ouvrages sur les arts martiaux des débuts – comprendre avant la massification de l’accès à l’information, même déformée – les passages textuels non techniques sont souvent surprenants pour des lecteurs d’aujourd’hui, et relativement succincts (les deux tomes dépassant à peine les 200 pages au total).

Sommaire T.1 Aiki-Do de Jean Zin, (édition de 1974).

Sommaire T.1 Aiki-Do de Jean Zin, (édition de 1974).

Pour l’aspect le plus anecdotique, on peut ainsi retrouver quelques maximes bien senties (pour beaucoup être bien c’est être déguisé en quelqu’un plus riche qu’il n’est, T.1 p.34) ou indications « précieuses » (toujours rester dans une bonne garde bien de profil, T.2 p.74) disséminées au fil des pages, à proximité immédiate des textes et photos explicatifs. Mais, en dehors de pages consacrées dans le premier tome, par exemple, à la volonté, ou au sang-froid (pour l’aspect philosophico-martiale), aux bienfaits de l’aïkidô sur le système endocrinien (p.114), ou encore un aspect culture physique (p.24), quelques chapitres non techniques attirent immédiatement le lecteur « averti » : aiki-do et tai-jitsu, efficacité du tai-jitsu, tenue d’aiki-do, karaté, arts martiaux, aiki-do-siste et vie de Maître Morihei Ueshiba.

Deux premiers textes se détachent en raison d’un contenu relevant plus de la perception du pratiquant par l’extérieur. Le texte aiki-do-siste (p.81) indique pourquoi le terme aiki-do-siste aurait été retenu en Europe au détriment d’autres dont aiki-man, « trop anglais », et aiki-shugyosha, « imprononçable ». Rétrospectivement, le lecteur sourira à propos de la pérennité des considérations utilisées et de la « décision » finale prise. Tenue d’aiki-do (p.89) présente la tenue de pratique. On peut y voir sans doute, dès 1958, l’implantation en France de quelques habitudes : port et couleur du hakama, couleur de la tenue en fonction du statut, qui n’existaient pas au Japon (on pourra se référer aux billets de Léo Tamaki sur le sujet).

Arts martiaux (p.31) et karaté (p.100) sont deux chapitres dont le but est, sans équivoque possible, d’affirmer la supériorité de la méthode « aiki-do » sur les deux autres pratiques martiales japonaises (étiquetées comme telles, en tout cas) plus ou moins connues du grand public français de l’époque : jûdô (depuis les années 30) et karaté (depuis les années 50). Le message est relativement clair. Le karaté ? « Mécanique » et « syncopé », et nécessite forcément de la force pour les blocages (par opposition à l’aiki-do, qui est « rond » et « souple »). Le jûdô ? Devenu un sport aux règles contradictoires, qui ne permet pas, contrairement à l’aïkidô, de « placer l’adversaire dans l’incapacité de poursuivre un combat […] sans dommages ». Si on peut faire crédit à Jean Zin de connaître un minimum le jûdô, dont il était 5e dan et qui avait fréquenté Mikonosuke Kawaishi, et de supposer assez facilement qu’il n’était pas complètement étranger au karaté, puisque des experts japonais qu’il hébergeait en possédait plus que des bases (comme, par exemple, Mutsuro Nakazono, qui enseigna le karaté dans le dojo de Jean Zin), il semble difficile de penser que ce discours soit très objectif. Cependant, il est vrai qu’indépendamment de la question aïkidô, le questionnement sur le jûdô, d’une part, et les karaté, d’autre part, sont toujours d’actualité, d’une manière ou d’une autre.

… peut être trop

Le vie de maître Morihei Ueshiba, encore bien vivant à l’époque de la rédaction de l’ouvrage, s’inscrit dans un esprit d’édification de la jeunesse : au moins quatre paragraphes fustigent l’intrusion d’un esprit germanopratin au sein de la belle jeunesse nippone, qui aurait perdu le goût à l’effort. Les éléments purement biographiques sont eux assez dilués, et, au regard de ce que l’on sait maintenant de la vie de Morihei Ueshbia, oscillent entre le vague (pas vraiment de dates, rôle et influence du Daïtô ryû), l’omission totale (aucune trace de la secte Omoto Kyo, pourtant élément important), et le folklore martial (ryû forcément secrètes, service de la famille impériale, etc.). On y trouve cependant la mention d’écoles japonaises importantes comme la Tenshin Shinyo ryû ou la Takeno uchi ryû, de l’école familiale (?) Aïoï ryû (voir à ce propos l’interview du Doshu Kisshomaru Ueshiba sur le Daitô-ryû) et bien sûr du Jûdô du Kôdôkan ; on y trouve également la mention de personnalités des bû jutsu et bûdô, comme Sokaku Takeda, Jigoro Kano, Minoru Mochizuki, Kenji Tomiki ou bien sûr Tadashi Abe.

Tadashi Abe effectuant une projection (livre Aiki-Do T.2, p.57, par J. Zin 1974)

Tadashi Abe effectuant une projection (livre Aiki-Do T.2, p.57, par J. Zin 1974)

La volonté d’exhaustivité historique se perçoit également dans le chapitre aiki-do et tai-jitsu, visant à donner une explication rationalisée des naissances et relations entre grands types d’écoles et voies martiales japonaises, par armes essentiellement et au pinacle desquelles se trouve l’aiki-do, la seule voie « complète ». Ce chapitre est à rapprocher des précédents, en raison des erreurs historiques qui se propageront par la suite dans le monde des arts martiaux, jusqu’à la diffusion d’ouvrages et autres documentaires d’auteurs plus informés, s’étant rendu au Japon ou y résidant, et parlant la langue, ou à une plus grande ouverture des écoles japonaises traditionnelles à l’étranger.

Libellé Efficacité du tai-jitsu dans le sommaire, le chapitre Explication sur l’efficacité de l’atemi-jitsu consiste essentiellement en une affirmation de la supériorité de l’atemi waza du taï jutsu de l’aïkidô sur d’autres formes d’arts de percussion (en particulier la boxe anglaise), en se basant essentiellement sur une analyse de la mécanique d’impact très simple. A l’instar du texte dédié à l’aïkidô et l’endocrinologie, il s’agit d’apporter une caution scientifique à la pratique. Il est intéressant à ce niveau de relever la contradiction apparente entre la voie de la Paix revendiquée et la « vie immédiate et efficace » (p.21) que le Samouraï utilisait face à un danger : après tout, l’époque est celle de la Guerre Froide…

Du côté de l’apprentissage

L’ouvrage propose, sur l’ensemble des deux tomes, la visite d’un panel technique relativement important, dont la nomenclature peut différer pour partie de celle actuellement en vigueur au sein des groupes français actuels. Bien qu’il n’est en aucun cas question de rentrer dans la question de la « justesse technique » ici (pour ce que vaudrait une analyse sur le sujet), ces descriptions appellent tout de même à commentaires.

Illustration de zu-ate (coup de tête) par Tadashi Abe (shite) et Jean Zin (uke) dans Aiki-Do T.1, p.64 (1974).

Illustration de zu-ate (coup de tête) par Tadashi Abe (shite) et Jean Zin (uke) dans Aiki-Do T.1, p.64 (1974).

Si l’on pouvait raisonnablement s’attendre à ce que les déplacements et gardes soient abordés, on peut noter qu’une partie non négligeable de l’ensemble technique décrit est dédié à l’atemi waza (sans prétention à l’exhaustivité, indique l’auteur p.45), avec description de différentes frappes des mains, coudes, genoux, pieds, et même tête qui surprendraient plus d’un pratiquant actuel. Et pas que les pratiquants. L’un des intérêts mis en avant dans l’ouvrage (p.45) est d’aveugler au moins temporairement l’opposant (metsubushi) sur une frappe considérée comme fondamentale (appelée ici shomen uchi, ce qui correspondrait à men uchi ailleurs). Cette utilité de l’atemi peut également être retrouvée ailleurs, comme en hakkô ryû (et descendants). L’ouvrage présente également une partie présentant plusieurs enchaînements pieds-poings (« défense de la mule », « attaque du cyclone », etc.) tranchant définitivement avec ce que l’on peut s’attendre à trouver dans un ouvrage actuel consacré à l’aïkidô.

L’organisation des techniques relevant de l' »aiki-do » se fait selon cinq familles (principes), précédées de bases : ik kajo correspond à la clé de coude, ni kajo à celle de poignet, san kajo à celle d’épaule, yon kajo aux « points douloureux » et go kajo au débordement (irimi), qui regroupent à la fois des techniques sur attaques frontales et arrières, ainsi qu’avec armes. On peut retrouver ce type d’organisation au sein de l’école Daïtô ryû dont est issu l’aïkidô. Cette présentation, qui s’accompagne en début d’ouvrage d’indications d’appartenance de telle ou telle technique décrites aux séries élaborées par Tadashi Abe, doit être à mon sens comprise comme l’élaboration d’une nomenclature prenant en compte à la fois l’enseignement de maître Ueshiba pré-1952 (date de l’arrivée de Tadashi Abe en France) et les conseils de maître Kawaishi, qui avait lui-même élaborée une progression « occidentalisée » pour le jûdô.

Notons pour l’anecdote que ni le travail à genoux (suwari waza) ni à deux niveaux (hammi handachi waza) ne sont présentés dans l’ouvrage.

En conclusion

L’« aiki-do » de Jean Zin doit être abordé à l’aune d’une époque, les années 50 en France, et d’une pratique, celle de l’auteur formé par un uchi deshi de la 2e période de Morihei Ueshiba. L’aikidô y est présenté comme une sorte de panacée martiale, ou, pour reprendre une expression souvent lue ailleurs, un jûjutsu supérieur, à la fois pratique de santé et pratique très martiale.

L’ouvrage peut être considéré comme poursuivant trois buts, tous à destination d’un grand public : présenter l’aïkidô (sept années seulement après sa première présentation en France par Minoru Mochizuki), lui assurer une publicité (essentiellement destinée aux professeurs de jûdô) et constituer une sorte de manuel technique de base à destination des (forcément) jeunes pratiquants. Encore accessible pour qui veut se donner la peine de le chercher, le (ou les, suivant l’édition) livre(s) de Jean Zin présente(nt) à mon sens tous les atouts de l’objet recherché par le bibliophile « martial » : de nombreuses illustrations commentées, un réel effort d’explication(s) même clairement « de leurs temps », et une place centrale – même à la parution, comme l’appuient les dédicaces et préfaces de Morihei Ueshiba, Kisshomaru Ueshiba, Tadashi Abe, Koichi Tohei ou encore Mutsuro Nakazono – en tant que précurseur d’une bibliographie de plus en plus fournie au fil du temps.

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Pratiquant lambda.
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