Arts martiaux et petits arrangements avec la réalité (première partie)

Ce billet (en plusieurs parties) a pour objectif de présenter quelques grandes (mauvaises) pratiques de communication hélas courantes dans le monde des arts martiaux modernes. Même s’il vient aux connaisseurs des noms (d’écoles ou de pratiquants), le but n’est pas de les pointer spécifiquement du doigt, mais plutôt de donner quelques éléments susceptibles de les identifier.

Lutte entre deux samouraïs à mains nues (yoroi kumi uchi). Image ancienne (domaine public).Si on vous dit « art martial », à quoi pensez-vous ? Souvent à un ensemble de gestes bizarres un petit bonhomme (barbu ou non), japonais ou chinois la plupart du temps, pratiquant un style « traditionnel » en pyjama soyeux ou en « kimono » de samouraï, pour défaire une pléthore d’adversaires, plus gros et plus musclés. En même temps. S’il est bien difficile de se départir de cette image-piège, pour des gens qui viennent aux pratiques martiales (ou qui découvrent que le monde est plus vaste que son propre pré carré), il s’avère que des pratiquants plus avertis ne le soient pas tant que ça, au final.

Grandes lignes

Si j’ai déjà abordé très succinctement l’écueil dans un précédent billet concernant le choix des pratiques martiales, j’avais l’intention de développer plus avant la thématique de ce que l’on pourrait aller jusqu’à appeler la « falsification martiale », dans de nombreux aspects. Ils sont nombreux, touchent absolument toutes les grandes familles d’arts martiaux (à quelques rarissimes exceptions, j’imagine), et sont résolument polymorphes, même si on peut les rattacher à des grandes thématiques. J’en distingue trois majeurs, du plus simpliste au plus complexe : la sur-gradation/délégation/succession imaginaire pour une discipline, la fondation d’une branche d’école ou d’un dérivé et la fondation d’une école « ex-nihilo ». J’aborderai ces points essentiellement par le côté japonisant, qui est à mon avis le plus exporté (d’un point de vue lexical)… mais qui est très largement transposable.

Il existe très souvent, dans le cadre des écoles martiales, une échelle de grades, parfois formalisés (des écoles japonaises, par exemple, avec le système kyû-dan), parfois moins (des écoles chinoises), qui constitue en soi un sujet à traiter. Mais, dans tous les cas, on se situera dans le binaire élèves-professeurs, et, dans le cadre de ce billet, très souvent dans un système élèves-professeurs-héritier (ou fondateur) de l’école. Ce qui constitue aussi un sujet à traiter. Plus encore, dans la représentation que l’on peut se faire des arts martiaux, les professeurs deviennent forcément des disciples de haute volée, des initiés aux secrets (toujours mortels) distillés par un grand maître lui même redoutable. Dans de telles structures pyramidales, s’approcher de la pointe de la pyramide est s’approcher de la vérité martiale telle que conçue par l’école.

Les grades…

Ceinture noire "huitième dan".

Ceinture noire « huitième dan » : un des objets du délit. Noter les jolies « barrettes » qui égaient la ceinture, bien terne autrement.

D’où ces hauts grades, hautes distinctions, délégations plus ou moins fantaisistes. Mêmes faux, mêmes pléonastiques (ça se dit ? (après vérification, oui)), mêmes grotesques. Il faut dire que dans ce cas, l’aide pas si désintéressée que ça des groupes originaux, en plus des différences culturelles de perception des systèmes, ou des intérêts immédiats de propagande (ou de vente), ne fait rien pour arranger les choses. Ainsi, le système kyû-dan bien connus des pratiquants d’arts martiaux japonais (qui ne fonctionnent pas tous dans ce cadre, cependant), et très massivement exporté et adapté, se fait dans un cadre comptant classiquement 6 grades kyû et 10 grades dan, grand héritage du jûdô de Jigorô Kanô, et caractérisant les shin budô (nouvelles voies martiales) japonais. Personne ne se revendiquera, quand on prétend à la maîtrise, 6e kyû (le plus bas grade) d’une discipline. Par contre, à partir de 6e dan, ça commence à être intéressant, et ça donne un sentiment de sécurité pour le pratiquant pris sous l’aile d’un tel « maître », sentiment qui pourrait se payer cher, littéralement.

Oui mais voilà, ça ne fonctionne pas toujours aussi simplement. Tout d’abord, parce qu’il existe différentes échelles kyû-dan (si l’on prend l’exemple japonais), au sein des écoles japonaises. Ainsi, certains systèmes ont une échelle de cinq degrés dan (comme le Daïtôkan), d’autres de quinze (au sein du Bujinkan). D’autres encore mettent en place des échelles parallèles (kyû-dan et titres plus ou moins superposables). D’autres ont un système supplémentaire spécifique aux enseignants ou non (comme les grades Hokaï du Shorinji kempô). Le tout sans parler des branches différentes d’une même école qui fonctionnent différemment (Tenshin shoden Katori shintô ryû, par exemple). De quoi s’y perdre… De plus, ce n’est pas la seule subtilité de ce type de système. Il y a aussi plusieurs types de grades au sein d’un même système en apparence : des grades qui sanctionnent le résultat d’un examen, avec conditions antérieures à la clé (système « scolaire »), et un autre qui indique des enseignement reçus, validés ou non par un examen. La nuance est déjà importante. Ce à quoi on peut aussi ajouter les grades honorifiques (pour services rendus à la « cause »).

… les distinctions et délégations : de quoi faire.

Diplôme de menkyo kaiden. Un autre objet possible de délit.

Et si avec tout ça, vous n’êtes pas encore perdu, on peut y adjoindre encore deux ou trois autres choses, hiérarchiques, mais hors « grades ». On mentionnera essentiellement les titres dans l’art liés à la position d’instructeur (comme le titre de shihan), dont l’attribution n’est pas normalisée entre disciplines (ni même au sein de cette discipline, parfois), ni même généralisée. Ces distinctions peuvent être ou non liées à un grade, et, bien souvent, requièrent des qualités autres que techniques (philosophiques, ou plus prosaïquement administratives locales). Elles se doublent parfois d’autres titres liés à la position au sein d’un lieu d’entraînement ou d’une école, comme dôjô-chô (titre que peut porter le propriétaire d’un dôjô es qualité). Titres superposables à des modèles plus occidentaux, de type fédéral ou associatif, administratifs ou non, qui plus est.

Enfin, on peut ajouter à tout ce qui précède la délégation de représentation. Il s’agit tout simplement pour un groupe, que celui-ci soit une école, association ou fédération, d’indiquer que tel (ou tels) est (sont) transmetteur(s) du savoir ou de la manière d’enseigner hors murs ou hors frontières, et dûment appointés pour ce faire. Cette charge fut souvent déléguées à des jeunes pratiquants prometteurs (et qui réalisèrent leur potentiel), et à d’autres moins. La délégation la plus importante est, bien entendu, la succession à la tête d’une école, système très courants dans les arts martiaux « traditionnels » (notions qui se discutent).

Suite de ce billet ici.
Quelques conseils de lecture sur le net, sur le sujet des grades : sur
La quête de Kiaz Grades et compagnies ou sur Shinryû : 級 – Kyû, 段 – Dan, 免許 – Menkyo, Titres honorifiques en arts martiaux. On pourra aussi consulter (si on le trouve), le magazine Dragon hors-série n°3 aïkidô dont la thématique est justement les grades.

Publicités

A propos G.

Pratiquant lambda.
Cet article, publié dans Généralités, est tagué , , . Ajoutez ce permalien à vos favoris.

2 commentaires pour Arts martiaux et petits arrangements avec la réalité (première partie)

  1. Justin Ternet dit :

    Exemple de titre purement honorifique : Vladimir Poutine qui a été gratifié du 9e dan par la fédération internationale de taekwondo Choue Chung-won, avant-dernier degré, donc. Et ceci alors qu’il n’a jamais pratiqué cette discipline !!! (1)

    Cela paraît d’autant plus improbable quand on sait que le premier occidental à avoir été 8e dan était Chuck Norris en 1997 ^^

    (1 : Bon, côté compétences reconnues, cette fois, Poutine est quand-même ceinture noire de Judo. Mais ce grade n’a en aucun cas d’équivalence en taekwondo, me semble-t-il.)

    • G. dit :

      Chuck Norris étant lui même, initialement, un pratiquant de Tang soo do coréen… De toute manière, les grades honorifiques sont une façon de récompenser certains « sponsors », par exemple, et ce depuis assez longtemps.

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s