Arts martiaux et petits arrangements avec la réalité (deuxième partie)

Ce billet est la suite de Arts martiaux et petits arrangements avec la réalité (première partie).

Fonder sa branche, son groupe, son dérivé

Wing chun : Ip Man (au centre, assis) entre deux de ses élèves : Ng Wah Sum (à gauche) et Leung Sheung (à droite). Source inconnue.

Wing chun : Ip Man (au centre, assis) entre deux de ses élèves : Ng Wah Sum (à gauche) et Leung Sheung (à droite). Source inconnue.

Un autre aspect des écoles martiales telles qu’elles existent actuellement est leur éclatement en plusieurs groupes, sous-groupes et autres lignées. En effet, bien qu’unitaire pour le grand public (on ne parlera même pas de ce que recouvrent des termes génériques comme karaté, jûjutsu boxes, et autres luttes, etc.), les disciplines ou écoles ont souvent tendance à se comporter comme des arbres (il suffit de considérer la situation de l’aïkidô en France) : des racines multiples, un tronc commun et beaucoup de branches qui s’éloignent, au fil du temps, les unes des autres.

Comme on peut assez facilement le supposer, plusieurs causes (pas forcément indépendantes) peuvent être à l’origine de l’éclatement d’un groupe martial. Soit une divergence de vue assumée avec la ligne suivie par l’école sur un contenu technique (qu’elle soit son initiatrice, un successeur ou un représentant), soit sur un contenu administratif. J’aurais voulu dire que l’intérêt personnel (l’absence de reconnaissance toujours méritée, bien entendu) n’est jamais pris en compte, mais ce n’est pas le cas, tout comme le fait de voir des branches ou des groupes initiés malgré soi (isolement technique, « renvoi »).

De fait, plus l’école (initiale) est ancienne et répandue, plus les chances de voir des groupes multiples sont élevées. De telles subdivisions sont observables dans toutes les disciplines martiales, de toutes origines, à la faveur de tel ou tel évènement. Y compris, bien entendu, au sein des écoles authentiquement et indubitablement historiques (certaines ryûha japonaises, par exemple). D’un point de vue « externe » non averti, une lignée est totalement indépendante (ce n’est pas tout à fait faux), et la tête de branche un expert incontestable (ce n’est pas totalement vrai) et incontesté (si c’était toujours le cas, quel besoin d’établir sa branche ?).

Fonder son école, l’inscrire dans le mouvement

Bruce Lee, créateur du Jeet kune do. Photo de 1967 dans le domaine public.

Bien que, comme le dit le proverbe, comparaison ne soit pas raison, le bourgeonnement de groupes ou de lignées au sein d’une même famille appelle toujours à ce type d’exercice. Il est aussi parfois « nécessaire » de sortir d’une école, volontairement, afin de montrer une évolution marquante, un changement d’orientation ou une construction plus ou moins originale. Dans ce dernier cas, l’exemple le plus connu du monde des arts martiaux est sans conteste Jigorô Kanô, fondateur du jûdô. C’est très loin d’être un cas unique, et ces écoles sont pléthore (comme par exemple, les « ju jitsu »). La création d’une école, plus que d’une lignée, est synonyme a priori d’indépendance et de construction technique aboutie et maîtrisée. En tout, cas, cela devrait être le cas.

Au-delà du fait même de se démarquer délibérément de ses origines martiales réelles, supposées ou fantasmées, la position de fondateur (ou dans une mesure presque aussi importante, d’héritier) permet dans un système totalement pyramidal de ne pas avoir à justifier ses choix, pas plus que sa position au sein du système que l’on dirige. Une situation relativement confortable… Si l’on y superpose l’image populaire du garant de la « tradition » instaurée, et implicitement de son histoire, la tête de l’école peut, théoriquement, asseoir assez facilement une image que l’on confortera avec un titre de « grand-maître » ou équivalent. Et multiplier les haut-gradés reconnaissants.

La « simple » fondation d’école ne suffit pas (et pour cause) à assurer une visibilité et une reconnaissance par les pairs, les deux étant parfois liés. Dans ce cas, il est parfois souhaitable de s’inscrire dans un mouvement plus global, que cela soit sur une dénomination ou par la participation à une fédération de pratiques (souvent voulues au niveau « international », pour diverses raisons), même si cette fédération n’est qu’une coquille vide.

Des éléments mythologiques ou semi-mythologiques

Statue de tengu, créature mythologique japonaise, ayant « inspiré » de nombreuses écoles martiales. Auteur : WolfgangMichel, licence GNU – Creative commons attribution 3.0 unported.

Prendre en compte toutes les précisions précédemment évoquées (ou tout du moins une partie d’entre elles) n’est parfois pas suffisant dans le cadre de la vente d’un curriculum vitae martial ou d’une « nouvelle » discipline. On peut y ajouter quelques éléments connus de la mythologie martiale (les écoles sérieuses ne sont pas les dernières à utiliser ou avoir utilisé le procédé) :

  • l’origine divine (n’a plus trop court) ou héroïque (a court). Si on retrouve assez couramment cette origine divine (dieu tutélaire d’un lieu, créature surnaturelle, etc.) dans les écoles historiques, il est aussi courant de s’inspirer « fortement » d’une figure héroïque (réelle ou fictive). Voire parfois de rechercher, de nos jours, la bénédiction de vedettes du grand écran. Ainsi Bruce Lee, Steven Seagal, ou Chuck Norris sont fondateurs de leurs propres courants martiaux.
  • la transmission sans tâche et pure (ou débarrassée des scories). On retrouve cette idée dans des nombreuses écoles… Y compris dans des synthèses très modernes.
  • la création militaire ou policière, ou encore d’un conclave de maitres (ou d’un seul maître, mais fort). Souvent à la base de synthèses modernes, et qui ont pour conséquence de « détacher » la méthode de ses ancêtres réels ou supposés. Seules les meilleures techniques sont extraites des méthodes mères, bien souvent.
  • l’utilisation de la méthode par des unités d’élite. Rejoint le précédent, et qui a souvent l’avantage de ne pas être souvent vérifiable. Peut aussi être seulement une « élite » (forces de l’ordre, souvent, ou historiquement samouraïs, moines shaolins, ninjas…).
  • la tradition d’un peuple (d’un clan martial, d’une élite). Tradition parfois reconstruite de toute pièce à partir d’éléments divers, ou afin de gommer certaines particularités ou ascendances.
  • la méthode martiale ultime. L’équivalent martial du « marabout africain ». La seule qui est systématiquement et indiscutablement erronée. Elle se double souvent d’un apprentissage rapide et sans effort.
  • la méthode tue puis enfin révélée. École ou partie de l’enseignement de l’école, ce semi-mythe puise très largement dans les attitudes de nombreuses écoles traditionnelles et historiques est-asiatiques (japonaises, chinoises, etc.) vis-à-vis de l’étranger.

Ces points permettent souvent (en plus du reste) d’essayer de faire une analyse critique sur un groupe martial.

Suite de ce billet ici. Quelques conseils de lectures liées au sujet : sur Fudoshinkan : Arts martiaux, mythe et réalité, sur Budô no nayami : les spécificités d’une école.

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Pratiquant lambda.
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