Développer, transmettre une nouvelle discipline, l’aunkaï : parlons-en !

Christophe « Kiaz » Ksiazkiewicz est un pratiquant de longue date d’arts martiaux ou plus généralement, de ce que j’appellerai arts du corps. J’ai pu le rencontrer d’abord virtuellement, sur différents fora, avant de croiser les bras avec lui, lors d’un stage d’Aunkaï (bujutsu) animé par son fondateur, Minoru Akuzawa, dont il est un des  représentants européens. Il enseigne actuellement la discipline lors de différents stages, en région lyonnaise principalement mais aussi dans le reste de la France. Ses propos reflètent son opinion et sa perception des choses (et c’est bien le but d’une entrevue).

[Paresse martiale] Bonjour Christophe. Pour ceux qui n’ont pas encore pu te rencontrer ou lire un de tes blogs, pourrais-tu sommairement te présenter ?

Kiaz (à gauche), push-out. Tiré du site Lyon aunkai bujutsu.

Bonjour, tout d’abord merci de m’avoir proposé cette interview pour ton blog.

Je m’appelle Christophe mais tout le monde m’appelle Kiaz, un surnom que j’ai hérité dans le quotidien après l’avoir utilisé dans un forum kwoon.info sur lequel j’ai fait mes premières armes d’écriture avant d’ouvrir un puis un deuxième blog.

J’ai 45 ans, dont 30 ans de passion et de pratique d’arts martiaux. Je suis auteur de deux blogs « la quête de Kiaz » qui parle de mes recherches dans la pratique et des choses qui lui sont connexes et de « Lyon Aunkai-bujutsu » dans lequel je développe mes réflexions autour de la pratique de l’école d’Akuzawa sensei, Aunkaï (阿吽会), dans laquelle je suis instructeur depuis 2010. J’ai un club à Villars-les-Dombes qui accueille des passionnés d’Aunkaï de toute la France et de la Suisse lors des stages bi-mensuels.

[P.M.] Comme je l’ai précisé dans l’introduction à cette entrevue, tu as pratiqué plusieurs disciplines martiales. Tout d’abord, qu’est-ce que t’as amené à pratiquer ?

Je suis de la génération Bruce Lee avec un décalage dû au rideau de fer car en Pologne, dont je suis originaire, Opération dragon n’a été projeté qu’en 1983. Et ma première passe d’armes, je l’ai eu avec un nunchaku fait maison sur les bords de l’Oder. C’est là que ma passion pour les arts martiaux venait de naître. J’ai appris à aimer leurs philosophie, les cultures qui les ont conditionnés et  l’histoire qui les entoure.

A mon arrivée en France, deux ans après, je me suis inscrit dans un club de karaté. Ce fut tout naturellement le shôtôkan, courant le plus représentatif dans l’hexagone. Depuis lors, la passion a germé et je n’ai pas arrêté la pratique passant de club en club en cherchant ma voie nourrit comme la plupart de pratiquants de ma génération par les chroniques du feu Henry Plée, des livres de R. Haberzetzer et de K. Tokitsu.

[P.M.] Quelle(s) discipline(s), autre que l’Aunkaï dont nous allons parler, t’ont le plus intéressées, et pourquoi ?

Au tout début, je trouvais que toutes les disciplines étaient aussi intéressantes les unes que les autres. Puis au fil du temps, j’ai affiné de plus en plus le profil me correspondant le mieux.

En outre, l’UFC a changé radicalement la vision des arts martiaux traditionnels en balayant notamment le mythe du guerrier invincible, du cri qui tue et du coup unique relayé depuis les années 60 par l’industrie cinématographique, à laquelle des millions de pratiquants finissaient par s’identifier. Son développement avec le MMA a professionnalisé son aspect sportif, et on peut voir maintenant des parfaits athlètes polyvalents dans différentes disciplines.

A un certain âge, ou plutôt à un certain moment de sa pratique, on doit avoir la maturité nécessaire pour faire un constat simple, faire un choix qui en conditionne l’évolution.  N’ayant ni les capacités physiques, ni l’envie de s’enfermer dans une cage pour se taper dessus, j’ai privilégie l’aspect d’une pratique traditionnelle, tout en ayant conscience que ça ne fera pas de moi « un guerrier de la mort qui tue ».

Comme toute passion, j’avais envie de continuer à me faire plaisir, à pratiquer au quotidien, d’échanger avec d’autres pratiquants. Habitant dans un petit village, j’ai recherché des disciplines pouvant me permettre de m’entraîner seul, dehors et de rester en bonne santé. C’est tout naturellement des styles comme le Yi quan et le Tai ki ken qui m’attiraient le plus car ils avaient l’avantage selon moi de s’être affranchit de formes pour se concentrer sur le fond.

[P.M.] Qu’est-ce qui t’a conduit à l’Aunkaï ? Et comment positionnes-tu l’Aunkaï par rapport à tes pratiques précédentes ? A tes autres pratiques actuelles ?

Ce qui m’a conduit à l’Aunkaï ? J’aurais tendance à dire le hasard, mais comme celui-ci n’existe pas, je dirais que c’était mon cheminement et ma compréhension du moment qui m’ont poussé à aller rencontrer Akuzawa sensei. Et là, ce fut une révélation. J’ai rencontré un homme timide, gentil et extraordinairement terrifiant sur le tatami. Pas de fioritures, pas de chichis, pas de cris ni de coups de pieds sautés. Quelqu’un bougeant différemment, frappant vite et malgré l’absence visible de force très puissant. Et là je me suis dit « je veux faire ça ! ».

Avec le retour d’expérience sur mes sept années de pratique d’Aunkaï, je dirai que ce style est l’aboutissement de mon cheminement. J’ai enfin trouvé une voie dans laquelle je m’épanouis tant au niveau corporel qu’au niveau pédagogique. Aunkaï m’a littéralement ouvert les yeux sur mes pratiques antérieures, sur la compréhension des techniques et sur l’universalité des principes corporels.

Aujourd’hui, l’Aunkaï représente l’essentiel de ma pratique. Mais je garde toujours l’oeil ouvert sur ce qui se fait ailleurs.

[P.M.] L’Aunkaï est une méthode qui tranche avec les disciplines plus « traditionnelles » (j’utilise l’expression avec des pincettes). Comment la définirais-tu ? Qu’est ce qui singularise cette école en terme de manière de pratiquer ?

Effectivement, c’est une école récente, sans lignée et qui ne se revendique d’aucun maître. Mais même une école traditionnelle a eu un commencement. Avec mes collègues instructeurs, on se dit qu’on a de la chance car nous assistons de l’intérieur à la création d’une école toute nouvelle.

L’Aunkaï est une méthode fantastique. J’ai entendu pas mal de pratiquants, dont certains sont devenu des amis, dire que  ce n’est qu’une préparation du corps, du Ji Ben Gong. Je l’ai même pensé pendant un certain temps mais plus je pratique plus je me rends compte que c’est beaucoup plus que ça. C’est une méthode dans laquelle on forme son corps au travers des techniques guerrières. Il ne s’agit bien évidemment pas de techniques de guerre moderne, mais de l’héritage technique transmis dans les koryû.

Kiaz (à gauche) et Akuzawa sensei. Travail de maho. Aimablement communiqué par Kiaz.

Kiaz (à gauche) et Akuzawa sensei. Travail de maho. Aimablement communiqué par Kiaz.

Akuzawa sensei, autre avoir passé deux ans dans le dojo de Sagawa sensei a étudié avec un autre maître, que j’appellerai kage shihan (maître de l’ombre) un expert de kobujutsu qui maîtrisait Yagyû Shingan-ryû, Yagyû Shinkage-ryû, Jikishinkage-ryû et Maniwa Nen-ryû.

Akuzawa sensei développe dans son école exclusivement le taijutsu  (art du corps), même si tout son enseignement est imprégné de l’idée du sabre et de la lance. La seule « arme » qui nous sert de support à la formation du corps est un bâton, un rokushakubô (bâton de six pieds de long).

La singularité de l’école réside dans son approche pédagogique. Là où les autres écoles partent d’une multitude de techniques pour arriver à une unification de principes corporels, l’Aunkaï lui part d’un travail sur les principes, un a un, pour arriver à un corps unifié via lequel une multitude de techniques peut s’exprimer car le corps devient la technique.  Et cette formation commence par les tanren qui sont la base sur laquelle tout va s’appuyer.

Pour faire un raccourci et présenter la méthode en quelques mots, je vais la détailler en trois points :

  1. restructuration corporelle (exercices solo : tanren).
  2. comment produire un « effet » chez l’autre (exercices avec partenaire : kunren).
  3. utiliser 1. et 2. pour « se battre ».

[P.M.] Qu’est ce que la méthode implique comme investissement personnel de la part du pratiquant ?

De l’assiduité comme dans toutes les pratiques.

Plus sérieusement, tu conviendras que sans régularité, pas de progression. Il faut donc se motiver pour travailler ses tanren au quotidien. Beaucoup de personnes qui viennent à Aunkaï, considèrent cette pratique comme un complément et ne font pas l’effort de s’investir dedans. Alors que « tout » s’y trouve.

[P.M.] Le nom complet de l’Aunkaï est Aunkaï bujutsu. Et non budô, ou juku, etc. Comment interprètes-tu cette dénomination ? Est-elle liée à ce que tu perçois comme les objectifs de la méthode ?

Oui, le nom complet est Aunkaï bujutsu dans laquelle on forme son corps au travers des techniques guerrières. Et non un budô qui n’est qu’une conception moderne qui vise une formation globale de l’homme – intellectuelle et physique – par la pratique des disciplines traditionnelles de combat.

Cela sous entend une conception différente de la pratique. Dans les budô, on transmet fidèlement l’abécédaire d’une école sans changer quoique soit dans les techniques. Dans le bujutsu, comme dans la vie il faut savoir s’adapter pour survivre alors si une technique doit être « modifiée » pour être plus efficace, alors elle doit l’être.

Au-delà du respect de son partenaire lors d’un entraînement il faut savoir bien faire la part de choses, la réalité n’est pas le dôjô. Il faut donc s’entraîner dans cet état d’esprit. La notion de bujutsu est fondamentale. Si tu sors un couteau pour m’agresser, je ne vais pas tenter une technique pour t’en désarmer surtout si j’ai une chaise à côté de moi qui m’aidera à te fracasser la tête (je me permets un exemple un peu fort mais il est très parlant).

[P.M.] Comme indiqué en préambule de cette entrevue, tu n’es plus simple pratiquant d’Aunkaï, tu es aussi devenu enseignant de la méthode. Qu’est ce qui t’as poussé à franchir le pas  ?

Aunkaï est une école nouvelle. Sensei l’a officiellement ouverte en 2003, et son premier stage en France remonte à 2006. Quand il a vu l’intérêt que sa méthode suscitait et l’envie que les stagiaires manifestaient pour son retour, il a pris la décision de développer son école en France en formant des instructeurs lors des formations intensives.

Une seconde chose m’a beaucoup motivé également, c’était la rareté de la chose. Avoir pour maître un jeune sensei, pour rappel Akuzawa n’a que 48 ans, avec un tel potentiel physique et technique laisse entrevoir l’évolution dans dix ou vingt ans.

[P.M.] Quelles ont été les requis exprimés par Akuzawa sensei pour (te) déléguer cette autorisation d’enseignement ?

C’était fort simple en réalité. Avoir saisi les concepts fondamentaux et être capable de les exécuter (me dit-il en souriant).

Il m’a fait passer en parallèle un entretien personnel pour se rendre compte de « mon état d’esprit » comment je voyais la pratique, quels étaient mes antécédents (cursus de pratique), m’a fait passer un test technique, et j’ai signé l’entrée dans l’école en promettant de restituer fidèlement l’art qu’il m’enseignait. Ce que je m’applique à faire depuis.

[P.M.] Tu organises les « tournées » en France d’Akuzawa sensei depuis un certain temps. Hormis la logistique pure et dure, autour de quels impératifs organises-tu ces sessions ?

Oui, cela fait quatre ans maintenant que j’organise ses tournées avec l’aide d’autres instructeurs. La passion qui nous anime nous pousse à faire revenir sensei deux fois par an pour une huitaine de jours de stage dont quatre condensés dans ce qu’on appelle la « formation intensive » (FI).

Kiaz (à gauche) sous l’oeil attentif d’Akuzawa sensei (à droite). Photo : Emmanuel Frère.

Pour quoi cette appellation ? Tout simplement parce que lors de cette formation sensei peut pendant quatre jours développer son enseignement et s’occuper personnellement de chaque étudiant.

Cette année, ça sera la douzième FI qui voit son noyau de pratiquant revenir de session en session, laissant très peu de place pour les nouveaux candidats. C’est une chance pour l’Aunkaï France car la qualité de l’enseignement est constamment rafraîchie et permet à ses instructeurs et aux anciens d’être toujours corrigés par le maître. Malheureusement, le peu d’accès à cette formation réduit la possibilité aux nouveau prétendants, d’autant qu’on évite les stages de masses à 200 personnes.

Les impératifs sont donc simples : faire revenir sensei deux fois par an pour continuer à recevoir son enseignement.

[P.M.] Ces contacts réguliers avec Akuzawa sensei sont une excellente occasion de se rendre compte de l’évolution de la méthode au cours du temps. Quel est ton point de vue, quelles sont tes observations sur cette évolution ?

Je te parle avec un passif de sept ans. Avant, tu pouvais « lire » ce qu’Akuzawa sensei faisait sans le reproduire. Aujourd’hui, tu ne vois rien du tout. Sa forme de corps s’est raccourcie, elle est devenue plus fluide.

En plus, depuis son accident de genoux, il a complètement repensé sa pratique. Est devenu moins dure, moins carrée, comme il pouvait être à ses débuts. Quand j’entends les gens ayant assisté à ses tout premiers stages et qui ne sont pas revenu depuis, j’ai l’impression qu’ils parlent de quelqu’un d’autre.

Même sa pédagogie a changé. J’ai par moment l’impression qu’il reste focalisé sur quelques anciens et qu’il fait ses stages rien que pour eux en oubliant les nouveaux qui intègrent les stages. Par exemple, on passe cinq fois moins de temps sur les tanner. Je me rappelle des stages où on restait en maho pendant des longs moments et où j’entendais les persionnes tomber un à un, moi également.

Est-ce mieux ou pas ? C’est plus facile pour aborder la pratique, c’est certain, mais ne passe-t-on a côté du travail fondamental des bases?

[P.M.] Que penses-tu de l’implantation de l’Aunkaï en France ?

Que c’est un succès. Quand je regarde une école comme le Dacheng quan (courant de maître Guo), par exemple, qui a commencé à s’implanter en France dans les années 80 et compte moins d’une centaine de pratiquants 30 ans après, malgré la qualité de l’école, alors je dis que c’est un succès pour Aunkaï d’avoir su trouver un public si rapidement.

L’Aunkaï a séduit une bonne trentaine de pratiquants réguliers en FI depuis plusieurs années et compte déjà six instructeurs qui ont leurs clubs. La dynamique est enclenchée et sensei est plus que motivé à chaque qu’il vient. Du coup, le développement de l’Aunkaï se fait via ses instructeurs et non exclusivement via les stages de sensei.

[P.M.] Nous arrivons à la fin de cet entretien. Je souhaiterais, comme j’en ai l’habitude, finir avec deux questions. La première est : quel est ton meilleur souvenir de pratique ?

Je pourrais te raconter pas mal d’anecdotes, mais je crois que le meilleur souvenir, c’est les félicitations de sensei. Pour te situer le contexte, il m’a dit en 2011 que je bossais bien mais dès que j’étais en face de lui je perdais tous mes moyens.  J’ai travaillé depuis avec cette idée et en avril 2013, à Villars-les-Dombes justement, sur le travail de push-out alors qu’il m’a bloqué, j’ai repoussé ses mains. J’ai vu que son regard qui a changé, il m’a re-bloqué de nouveau et là encore j’ai repoussé ses mains. Là il a souri en disant que j’avais bien progressé et de continuer dans cette voie.

[P.M.] La seconde est de savoir ce que tu aimerais transmettre au lecteur ?

Qu’il soit curieux et honnête avec soi-même. Autant dans la pratique que dans la vie elle même.

[P.M.] Je te remercie pour le temps que tu as consacré à me répondre, et pour tes réponses très complètes. A très bientôt !

Merci à toi et bonne continuation dans ta paresse martiale. 😉

Bien entendu, je remercie Christophe pour le temps qu’il a consacré à me répondre. Si vous souhaitez connaître l’Aunkaï, rendez-vous sur son site, qui donne beaucoup de renseignements sur les opportunités de pratique en France (et parfois ailleurs).

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