Une saine habitude

Après quelques mois d’âpres négociations, j’ai réussi à convaincre Thibault de prendre la plume et de faire un petit compte-rendu de son expérience au Japon, et plus précisément à l’Aïkikaï de Tokyo, et je l’en remercie beaucoup.
Cependant, n’étant pas parvenu à obtenir des illustrations, j’ai dû illustrer moi-même le texte proposé, avec plus ou moins de bonheur. Dans un style très « chibi ». Il me le pardonnera.

Cette journée commença la veille. La veille se termina vers 22h10. Il fallut se coucher tôt. Je devais me lever à l’aurore…

Se lever à l’aurore ? Au début, c’est difficile mais avec le temps, cela devient une habitude plaisante. Je me rends à pieds au dojo, quinze minutes sont nécessaires, je traverse plusieurs ruelles. C’est un trajet agréable. Il est même rassurant. Chaque matin, je croise le même groupe de grands-mères effectuant les mêmes exercices physiques. Chaque matin, je croise toujours à l’angle du parc ce chat… il réclame inlassablement ses croquettes. Il s’appelle Billy, enfin je crois.

J’arrive au dojo. Le rituel est le même. Je salue le responsable de l’accueil, le plus souvent un uchi-deshi (ou un ancien uchi-deshi), je dépose ma carte et m’incline devant le Doshu. Comme tous les matins, Moriteru Ueshiba est à l’accueil, une rangée derrière le comptoir. Parfois, il est en « tenue civile », le plus souvent il est déjà prêt pour le keiko. Il sirote un thé tout en lisant le journal du matin. Il guette les arrivées. Comme chaque matin, il me répond poliment.

Ensuite, je me déchausse et prends la direction du vestiaire. Avant cela, je dois m’incliner par deux fois. Une première fois devant le portrait d’O sensei et une seconde fois devant le portrait du Doshu Kisshomaru Ueshiba entre le premier et le second étage.

Le vestiaire pour les hommes est accolé aux tatamis du cours régulier. Toutes les arrivées sont ponctuées d’un ohayo gozaimasu (ou konnichiwa) en fonction de l’heure de la journée. Un système de canon se met alors en place. L’entrant salue et les présents répondent en chœur.

L’antichambre du keiko est relativement petite. Certains jours, il est difficile de trouver un casier. On se bouscule, on s’excuse pour trouver sa place. Pourtant, derrière cette impression de zizanie, une organisation bien précise régit cet espace. De nombreux pratiquants ont créé leur habitat. Ils évoluent dans des milieux bien précis. Ils se changent toujours au même endroit. Ce n’est pas pour autant un territoire clos, un monde fermé et hostile. L’instrus est toléré. Avec le temps, il devient même le bienvenu dans ce territoire mouvant.

Je suis enfin prêt mais mon cérémonial n’est pas encore terminé. Je pénètre sur les tatamis. Je salue à trois reprises. Une fois debout en direction du kamiza, une seconde fois dans la même direction, en seiza cette fois-ci, et une troisième fois toujours à genoux mais en direction des autres pratiquants.

Malgré l’heure matinale, beaucoup de personnes étaient présentes. Comme toujours, ces pratiquants effectuent les mêmes activités avant le début du cours : ici, une personne ramasse une poussière, là-bas un sensei pratiquant régulier du cours de 6h30 s’échauffe avec un partenaire. Plus loin, une femme s’étire en réalisant un grand écart. Et moi ? Que fais-je donc ? Comme chaque matin, je m’accole au niveau de la grande glace et je tente d’éveiller mon corps avec quelques génuflexions. J’attends le moment.

Lorsque que les uchi-deshis arrivent : je comprends que c’est l’heure. Il faut se mettre en place pour le salut. On peut lire 6h25 à la pendule. Le silence s’impose doucement dans la salle. Plusieurs rangées plus ou moins égales se créent. L’attente est polymorphe. Certains terminent doucement mais surement leurs conversations, d’autres se plongent dans une brève méditation. 6h30, le Doshu se présente.

Son arrivée marque une première pause dans ma narration. Certes, le Hombu-dojo est un océan d’habitude où l’étiquette notamment tient un rôle important. Il n’est pas question ici de discuter de ce sujet. Néanmoins, le temps de pratique reste un moment où « l’habitude » tient une place moindre. Nous travaillions peut-être les mêmes attaques mais les paramètres changent. Comme l’a dit K. sensei, l’habitude doit être cassée durant le keiko. Regardons avec nos yeux et écoutons avec notre corps.

7h30, l’asa-geiko se termine. Nous nous saluons entre nous. Les habitudes reprennent. On se dépêche pour nettoyer les tatamis. Chacun joue un rôle bien précis. Une première personne se précipite dans les vestiaires pour un remplir un sceau d’eau. Ici, une seconde personne apporte des balais. Là-bas, un aspirateur commence sa folle course. Son itinéraire est bien précis. Son trajet se termine au centre des tatamis, le ventre nourri des saletés soulevés durant la pratique.

7h40, le brouhaha est de retour. On commente sa pratique tout en s’étirant ou en pliant son hakama. Au centre du tatamis, certains petits groupes continuent à pratiquer : deux jeunes font un jyu waza avec des chutes enlevées, plus loin deux anciens s’entrainent à l’ukemi. Certains quittent les tatamis d’autres arrivent. Un roulement s’installe. L’ambiance se calme à nouveau. 7h55, les ushi-deshis sont de retour. Il faut à nouveau se mettre en place pour le salut.

9h20, je suis dans les vestiaires. Le cours est terminé depuis 20 minutes. Ma pratique matinale s’arrête ici. Le vestiaire se vide petit à petit. Ma première journée s’achève et la seconde commence. Demain, ce cycle se répétera et il en sera de même le surlendemain. Cette saine habitude cadre ainsi ma voie pleine de surprise.


Thibault B. est un pratiquant d’aïkidô, séjournant actuellement au Japon.
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