Ushiro waza, un ensemble technique complet

Ce billet a déjà été publié dans Self & Dragon spécial aïkido n°1 .

Pour beaucoup de pratiquants, Ushiro waza fait partie des dimensions plutôt folkloriques de l’Aïkido : comment en effet ne pas émettre des doutes sur des techniques dont la mise en pratique paraît des plus artificielles ? Cependant, ces pratiques sont bien plus riches que la simple chorégraphie qu’elles semblent parfois être.

Lorsque l’on regarde certaines nomenclatures, les techniques d’Aïkido à mains nues se classent en plusieurs groupes : suwari waza, hanmi handachi waza, tachi waza et ushiro waza. La plus « simple » à comprendre pour un non-pratiquant ou un débutant est le principe du tachi waza : un « agresseur » attaquant de face ou de biais, un « défenseur », du un contre un. Il s’agit en gros de ce que l’on retrouve dans tous les arts martiaux et sports de combat connus du grand public, qu’ils soient olympiques ou non. Il trouve une extension, considérée plus ou moins naturelle, plus ou moins utile, plus ou moins historique (cf. Dragon spécial aïkido n°25), dans le travail à genoux et à genoux face à un partenaire debout, et bien sûr dans un travail à plusieurs. Ushiro waza semble toutefois assez singulier : il peut apparaître comme répondre a priori à une attaque venant de devant sur l’arrière, dans une démarche qui semble des plus artificielles. Au moins du point de vue d’un néophyte, surtout si l’Aïkido est abordé avec les présupposés des sports de combat en général et de la compétition sportive en particulier.

De manière globale, il est plutôt rare de voir une discipline martiale à mains nues ignorer la possibilité d’une position d’un opposant dans le dos. Au contraire, certaines peuvent même la provoquer sciemment pour une projection, par exemple. Les écoles d’armes ne sont pas en reste, avec des modalités diverses. Il existe des points communs entre toutes ces pratiques, pouvant dépendre des écoles. Mais l’un d’entre eux semble totalement transverse : ne pas interrompre une dynamique de l’attaquant afin de permettre et d’amplifier la réponse (ou de diminuer l’effort nécessaire). La raison en est simple, basique : toute rupture de cette dynamique revient à « repousser » l’attaquant, et donc à perdre un avantage – une situation que l’on connaît, ou mieux, que l’on a provoquée – que l’on peut créer au profit d’une situation plus incertaine. Les stratégies de gestion de cette dynamique (comment la provoquer, l’entretenir et en sortir) dépendent bien sûr de l’école étudiée. L’Aïkido n’est pas une exception à cette généralité : les attaques venant de l’arrière font partie intégrante des situations que l’étudiant va devoir apprendre à gérer. L’importance de ce travail – que l’on trouve également en Daïto ryu – dans la discipline est indubitable dans l’esprit même du fondateur (le fameux ouvrage Budo renshu propose de 32 techniques de ce type).

Transformer une situation contrainte en opportunité

Si – théoriquement – l’intérêt d’ushiro waza n’est pas à démontrer dans un contexte martial en général et en Aïkido en particulier, il n’en reste pas moins déroutant pour un néophyte, comme dit plus haut. Tout d’abord, comme je l’ai indiqué, parce qu’ushiro waza peut sembler étrange, une réponse à une attaque qui change de direction, d’abord sur l’avant puis sur l’arrière. Parce qu’il est difficile d’imaginer répondre à une attaque dans un angle mort. Parce qu’il est difficile, pour les formes travaillées en Aïkido, de « sortir » d’une contrainte dans laquelle l’espace d’action est fortement réduit. Parce qu’il est toujours tentant de ramener « devant » en utilisant la force. Parce que parfois, les contraintes imposées (même dans un travail « basique ») sont « nouvelles » (shime waza). Et si l’on résume les difficultés à cet ensemble, on se rend compte que ce sont celles que l’on rencontre quelle que soit la situation d’étude en Aïkido. Se placer, agir, et finaliser l’action. Mais avec un paradoxe apparent en plus, peut-être, l’action sur l’arrière doit se passer devant soi (l’énoncé n’est pas de moi), et je rajoute, pour alourdir : même en favorisant parfois un passage sur l’arrière. Les mots ne simplifient pas toujours les choses… Quoiqu’il en soit, ushiro waza est, pour moi, une situation de travail assez fascinante, ne serait-ce que parce que l’ensemble des directions horizontales d’attaque doivent être traitées dans un travail à deux, et le zanshin qui doit y être associé.

Cette situation est propice à un travail autour d’un axe a minima, ce qui peut être, sans doute, plus facilement compensé face à face. Dans ce cas de figure la notion de centre, et plus encore de force centrale (un concept cher aux physiciens) prend beaucoup de sens : toutes les directions d’action passent par justement par un point central (ou plutôt à proximité immédiate), mais ne peuvent (théoriquement) l’atteindre. Venant de l’avant, l’attaque/l’attaquant dépasse sa cible (que la situation soit subie ou provoquée), en fait le tour (ou fait demi-tour), puis repart en la laissant derrière, ce mouvement étant conduit jusqu’à une situation de déséquilibre par cette même cible. Venant de l’arrière, elle ne fait que passer. Le point de déséquilibre est toujours le même : l’arrière de Tori, le point où Uke devrait être le plus fort. Il s’agit d’une différence importante avec certaines techniques de projection évoquées plus haut : le Kuzushi y est provoqué différemment, l’axe du corps étant ajouté pour finaliser l’action. Encore une difficulté pour le néophyte, puisque justement, il aura à gérer un Uke fort sans avoir les repères nécessaires pour induire (ou du moins tenter d’induire) l’action, puis à comprendre qu’il peut bouger même dans ces situations (jusqu’à un certain point en tout cas). Parce qu’ushiro waza est un cadre propice pour ressentir un ensemble de contraintes fortes (je pense en particulier aux étranglements), il en devient également un cadre pour apprendre à les gérer et à bouger « dedans », en maintenant ou en créant de l’espace et non pas en essayant d’en sortir à tout prix, ce qui revient souvent à s’exposer plus que de raison. Hagaï jime n’est pas une contrainte insurmontable, à condition d’entretenir le mouvement.

Ushiro waza : subir pour défaire

Il existe pour moi une troisième dimension au travail des ushiro waza, que l’on voit plus souvent exprimée dans les arts martiaux chinois, par exemple : le piège. Si dans le cadre des gendai budô dont fait partie l’Aïkido, il est plus courant d’entendre parler d’action-réaction que de piège, les deux expressions ne sont pas synonymes. Le piège, pour moi, procède de l’intention initiale (il y a construction) et non de la réaction à une situation. C’est souvent un des sens de l’atémi en Aïkido. C’est bien cette situation qui est étudiée quand l’attaque vient de devant : dans certaines situations type, le passage de l’avant à l’arrière d’Uke peut être compris comme une réaction à une coupe de sabre, aux jambes ou ailleurs : le lecteur curieux pourra en trouver quelques exemples vidéos, par exemple chez des experts comme Bruno Gonzalez (pour ne citer que lui). On peut également noter, dans cette même perspective, l’importance de l’interaction initiale entre Uke et Tori et la sincérité nécessaire de l’engagement : un enchaînement « sans âme » revient à singer l’action, non pas à la travailler, et supprime l’essence même du mouvement. Si l’on revient à cette dimension de piège, ushiro waza devient un ensemble de techniques (et principes appliqués) qui amène un attaquant à occuper une position forte, et un attaqué une position désespérée. En apparence du moins, puisque comme indiqué ci-dessus, ce n’est qu’une apparence : la dimension tactique de l’Aïkido s’exprime dans cette situation aussi fortement que sa dimension technique.

Les techniques d’Ushiro waza peuvent être perçues comme des matriochkas : même si une première approche constitue en soi un travail très intéressant sur la seule technique (et des principes qui la constituent), passer au-delà en fournissant des éléments éclairant grandement le sens et, permettent surtout de dépasser l’aspect forcé ou chorégraphique, qui, hélas est souvent concomitant à leur apprentissage.

Cet article est dédié à Arnaud D., pour l’ensemble de son œuvre à venir.

A propos G.

Pratiquant lambda.
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