Art martial et Extrême-Orient : sortir d’une image d’Epinal

« Depuis leur introduction en Occident, les pratiques de combat asiatiques, popularisées, puis médiatisées sous l’appellation générale d’Arts martiaux […] » Florence Braunstein, Penser les arts martiaux, PUF (1999), p. 10

L’expression art martial, dans son acception moderne, vient directement d’une expression anglaise, martial arts, utilisée au début du XXe siècle pour désigner les arts de combat japonais qui commençaient à se faire connaître en Occident, comme rappelé dans l’article « Quelle est la différence entre un art » de ce blog. Cette appellation a, pour le grand public, depuis longtemps franchi les frontières nippones pour s’étendre à la Chine, puis, bien sûr, à l’Extrême-Orient dans son ensemble. Des noms – simplifions – comme Shaolin, Viet vo dao ou Karaté sont connus au-delà des cercles d’initiés depuis, maintenant, un certain temps. Cependant, l’étymologie – et sa signification – de l’expression est bien celle de technique de guerre ou de combat. Serait-ce dire que seuls les peuples et civilisations d’Extrême Orient ont pu produire des arts (ou sports) de combat, puisque certains auteurs utilisent cette expression de manière restrictive ?

La réponse est quasiment dans la question : non. Oublions les « nouvelles » disciplines, souvent basées sur des mélanges avec une base – tout de même – extrême-orientale (avec très souvent une composante jûdô), comme le krav maga, le sambo ou autres disciplines afro-américaines. Elles sont toutes nées au XXe siècle et souvent postérieures (mais pas tout le temps) aux années 1940. Mais la première synthèse martiale occidentale « moderne », codifiée et populaire date de la fin du XIXe siècle : le bartitsu, créé par le britannique Edward Barton-Wright sur différentes écoles japonaises (essentiellement jûdô et du jûjutsu de Shinden fudo ryû) et européennes (savate, boxe anglaise et canne « de Vigny » principalement). Ces bases savate et boxe anglaise (qui est codifiée depuis une trentaine d’années) suffisent en elles-mêmes : si à l’époque l’expression art martial ne leur est pas appliqué, c’est bien dans des disciplines de combat réel que puise cette nouvelle discipline. Cependant, le grand public connaît déjà une, ou plusieurs, traditions martiales  ne serait-ce que par le cinéma dont l’escrime, par exemple, dans sa grande diversité d’armes (rapière, dague, espadon, claymore, etc.), de style (« écoles » française, italienne, allemande, hongroise, etc.) et de représentants bien réels ou imaginaires (d’Artagnan, pour ne citer que lui). Et à l’escrime, s’adjoignent bien sûr le bâton (bourdon, canne, etc.) ou l’arc… La liste est loin d’être exhaustive, et, bien entendu, loin d’être limitée aux seuls Européens, des arts du combat pouvant être identifiés (sans être forcément nommés comme tels) sur tous les continents et à toutes époques.

Considérer que les arts martiaux sont asiatiques par définition – si l’on maintient ce point de vue – suppose qu’il existe une différence clairement identifiable. Elle ne saute pas aux yeux, et pour cause. L’essence même de la pratique, comme indiqué plus haut, est l’une des choses les plus répandues au monde. Les évolutions sont multiples – vers le jeu (sport) ou vers une dimension réellement militaire, avec quelques nuances intermédiaires. Cependant, les arts de combat extrême-orientaux n’échappent pas à ces évolutions, et les premières disciplines diffusées vers l’Occident (le jûdô) et qui s’y développent encore moins. La structuration de la transmission (de maître à héritier, souvent un fils) n’est également pas pertinente : ces méthodes sont également pratiquées ailleurs, mais s’opposent au besoin de la masse, que cela soit pour des spécificités militaires ou civiles. La pérennité de cette même filiation (qui n’existe plus ou que peu en Occident, par exemple) est plus une exception qu’une règle en Extrême-Orient : les écoles centenaires ne sont pas si courantes (et même, en voie d’extinction pour un certain nombre d’entre elles). Leur supériorité ? Cette notion dépend de l’utilité de la pratique, et si l’on regarde du côté « martial » (militaire) les arts de combat individuels ont depuis longtemps cédé devant les pratiques collectives (lourdement) armées. Le côté culturel ? Pour une partie, oui. Cependant, cette dimension n’est en rien exclusive, et le fond peut être décorrélé de cet aspect, même si elle peut constituer un plus indéniable, une ouverture vers une autre culture, vers d’autres traditions, vers d’autres histoires.

L’art martial est sans doute une des pratiques les plus répandues au monde, quelle qu’en soit son évolution par la suite, y compris lorsque cette évolution est définitivement coupée de son objet initial. Il ne peut être considéré (même sémantiquement) comme une « appellation d’origine contrôlée », d’autant plus que cette question n’est pas vraiment soulevée par les supposés détenteurs d’un tel savoir. L’authenticité de telle ou telle tradition martiale est, dans la réalité, un tout autre débat portant sur des éléments particuliers d’un ensemble gigantesque et en évolution permanente.

 

A propos G.

Pratiquant lambda.
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