L’aïkidô et sa communication, un problème actuel

Ce billet a déjà été publié dans Dragon magazine – spécial aïkidô n°24 : l’art des saisies.

L’un des problèmes rencontré par l’aïkidô est celui d’une communication qui, à l’évidence, ne trouve plus d’écho auprès du public. Dans le contexte d’une démographie faiblissante, cette communication constitue l’un des leviers à utiliser pour répondre aux questions que se posent les néophytes et peut-être les attirer à nouveau vers une discipline riche, tant techniquement que culturellement.

Depuis plusieurs années maintenant, le sujet de l’avenir de l’aïkidô se pose, non plus seulement en termes techniques, mais, plus simplement, en terme de population et donc de renouvellement. Après plusieurs remarques sur l’intérêt porté à la discipline en France, et de son déclin mesuré par le prisme des requêtes sur internet (entre autres par Léo Tamaki), Dragon magazine spécial aïkidô avait publié un article sur la démographie de la discipline en France, basée sur les données publiées par le Ministère chargé des sports, qui essayait de traduire un ressenti en termes plus « objectifs » de population, de répartition territoriale et d’évolution temporelle (en France), dans son n°16 (lui même issu de billets de ce blog). La conclusion était claire : l’aïkidô français (représenté par ses deux plus grosses entités, la FFAAA et la FFAB) perd régulièrement des pratiquants depuis plus d’une décennie, et cette population vieillit. Les chiffres des années suivantes, et l’observation des « mouvements » de groupes tenant de telle ou telle tendance de pratique n’ont fait que confirmer cette tendance. Si extrapoler cette situation d’un pays particulier au niveau mondial est très délicat, on peut néanmoins noter que le constat du désintérêt est partagé par d’autres pratiquants, d’autres pays, même si la quantification y est plus difficile. Une fois la situation actée, deux questions générales peuvent se poser : « comment en est-on arrivé là ? » et « quelles sont les pistes pour y remédier ? ». Cependant, ces deux questions sont liées par une troisième : au fond, « qu’est-ce que l’aïkidô ? ».

Évolution démographique des fédérations agréées par l’Etat en France (FFAAA et FFAB), selon le ministère en charge des sports. On observe une diminution globale des effectifs, passant de plus de 59000 licenciés au total en 2005 à un peu plus de 53000 en 2017.

 

Un problème de communication persistant

S’il n’est pas question de définir ici ce qu’est la discipline, on peut toutefois s’accorder sur le fait qu’il existe un ensemble de certitudes concernant l’aïkidô. Quelques-unes découlent toutes de positions implicites ou explicites tenues par le fondateur : c’est une pratique non monolithique (la branche Yoshinkan est créée en 1955, du vivant de Morihei Ueshiba et avec son accord, par exemple), peu codifiée (il n’existe pas de nomenclature proposée par le fondateur) et se voulant universelle. D’autres découlent de son histoire : la pratique n’est ni figée, ni, globalement, à visée sportive. En d’autres termes : les contours sont flous. Ils ne sont pas ceux d’une école « traditionnelle » japonaise comme le sont les Koryûs (avec les légendes qui y sont rattachées), et pas vraiment non plus ceux d’un Gendai budô comme le jûdô ou le kendô (avec l’image de compétition qui y est attachée). Ni l’un ni l’autre, et les deux à la fois. Situation qu’il est parfois difficile de comprendre pour le pratiquant lambda (quand il est au courant que d’autres groupes que le sien existent…), mais qui semble quasiment inconcevable pour quelqu’un d’extérieur au monde des arts martiaux, et n’ayant pour référence que l’opposition entre ce qui est le « sport » et ce qui ne l’est pas. Image.

D’autres situations de flou ont émergé, liées à la diffusion même de la discipline : problématiques d’approches pédagogiques ou culturelles (comme le souligne Michel Charvet, pratiquant de kyudô dans Vertu et richesse de l’étiquette dans les arts martiaux traditionnels japonais de Dominique Andlauer aux éditions Amphora), des compréhensions d’experts réels ou auto-proclamés ou encore, de divergences profondes sur la finalité même de la discipline. Ce dernier point ouvre certes un champ de questionnements philosophiques foisonnant et de projections d’envies et conceptions et limitations parfois très (ou trop) personnelles sur l’approche qu’on a de la discipline, mais est aussi parfois une source de transformation du fond – souvent non assumée. Qui n’a jamais entendu dire à un moment ou un autre de ses pérégrinations sur les tatamis une variation autour du thème de la non-violence comme prétexte à une restriction technique ? La dimension « intellectuelle » et « spirituelle » de la discipline – mais peut-être est-ce très non-japonais – étant assez souvent vue comme exogène (d’un art martial) par le grand public, elle est assez souvent opposée justement à la notion même d’efficacité martiale. Comme si la plume s’opposait forcément à l’épée. Image encore.

Enfin, reste, persistante, la question de l’incarnation de la discipline, en France comme ailleurs. Pour certaines disciplines, qu’elles soient martiales, sportives ou autres, il existe des têtes d’affiches : on peut aimer, ou non, mais elles sont souvent incontestables. Ce n’est pas vraiment le cas en aïkidô, à l’exception de son fondateur. Et les raisons sont multiples. Les anecdotes réelles ou non autour de cette thématique ne manquent d’ailleurs pas dans l’histoire de l’aïkidô (on peut citer le départ de Kôichi Tôhei de l’Aïkikaï, par exemple), pour ceux qui s’y intéressent. En France, ce problème est quasiment natif : il s’amorce dès le retour de Tadashi Abe au Japon en 1959, et persiste de nos jours. Qui est Légitime (avec un grand L, sûrement) pour représenter la discipline (comprendre : pourquoi) ? Selon quelles modalités (techniques administratives, philosophiques…) ? Et surtout, est-ce que cette Légitimité est exclusive ? Si des personnes ayant quelques connaissances sur l’aïkidô ou plus largement sur les arts martiaux japonais savent que ces questions ne sont pas tranchées dans l’absolu (ce qui n’empêche pas d’avoir un avis, bien sûr), ce flou (encore) est assez déstabilisant pour un débutant curieux. Image à nouveau.

Répondre aux questions du public

Un des enjeux pour l’avenir de l’aïkidô est – à mon sens – une meilleure prise de conscience de la communication autour de la discipline, avec une clarification à la fois des buts et attendus, mais également une meilleure approche de son contexte (y compris, surtout même, au dépend d’un certain folklore). Que cela soit en « interne » (au sein d’une fédération, d’un groupe) ou en « externe » (vers le grand public). Ici, nous n’aborderons que cette communication vers l’extérieur, et rapidement. La pratique de l’aïkidô est pour cette catégorie perçue au travers de trois filtres : la communication personnelle (je connais quelqu’un qui pratique), la communication « générale » (qu’elle soit institutionnelle ou non) et par la démonstration.

Faire connaître l’aïkidô dans les évènements « grand public ». Initiation conduite par Pascal Norbelly lors de la Japan Expo 2012 à Villepinte (archive personnelle de l’auteur), organisée par Pascal Marcias.

 

La question de la communication personnelle est entièrement dépendante de la personne qui échange et de sa culture de la discipline : elle se base sur la matière mise à disposition par l’enseignement reçu et d’une certaine curiosité (celle qui poussera, finalement, à lire cet article). La communication « générale » dépend essentiellement des pratiquants et des structures qui en émanent. C’est, à mon avis, l’un des points nécessitant un véritable travail et des améliorations. Citons quelques questions :

  • Doit-on encore lier aïkidô et samouraïs, voire au folklore japonais tout droit issu de la période Sengoku, ce qui est historiquement et techniquement faux ?
  • Peut-on considérer le côté « pratique » initial (art martial) sans verser dans le folklore du Street fighter (ou de la filmographie de Steven Seagal) ?
  • Doit-on mettre sur le devant dès le premier contact le maître initiateur de l’école, de la branche (et non le fondateur de l’aïkidô lui-même) ?
  • Doit-on aborder le bien-être avant même de parler d’art martial, alors qu’il est une conséquence de la pratique et non son but initial ?
  • Doit-on développer un discours plutôt ésotérique (sur le ki par exemple) avant d’exposer des bases de pratique ?
  • Peut-on regretter le vieillissement de la population de pratiquants et mettre sur le devant, dans le même temps, des activités dont la cible est clairement une population senior ?
  • etc.

Cette liste est non exhaustive, et il est presque sûr que toute personne ayant participé à une journée des associations pour son groupe d’aïkidô les a entendues au moins une fois. Sans pouvoir forcément y répondre clairement.

La question de la démonstration est plus subtile peut-être, plus restreinte (tout le monde n’est pas amené à démontrer), et touche plus à ce qui peut être montré par rapport aux « attentes » du public. Ainsi, pour des disciplines qui ne relèvent pas du pied-poing (qui véhicule toujours une image de puissance et d’efficacité); une démonstration de haut niveau peut apparaître comme un tour de passe-passe, dans laquelle un des protagonistes projette (souvent) à loisir un ou plusieurs assistants. Comment différencier alors ce qui est une illustration d’un travail réel, profond et abouti d’une pièce de théâtre (voire d’une farce) ? Les éléments d’efficacité martiale de la discipline ne sont pas forcément immédiatement disponibles pour le non-connaisseur, si tant est même que le démonstrateur souhaite même aborder cet aspect…

Pour conclure

Ces quelques considérations ont pour objectif de placer la problématique de la communication (vers le public) de l’aïkidô dans celle, plus globale, de la désaffection constatée de la discipline. Elles doivent permettre de poser les questions, des moyens de diffusion vers le grand public, mais aussi des contenus diffusés. Si ces derniers semblent évoluer continuellement, avec une montée en puissance continue des « amateurs » (comme avec l’apparition puis la disparition de forums internet spécialisés) et de la qualité des contributions proposées, leurs temps semblent plus rapides que ceux proposés par les groupes représentatifs en eux-mêmes. Un travail important de diffusion de la discipline attend donc les pratiquants, l’entre-soi n’étant pas une réponse satisfaisante pour intéresser de nouveaux publics et renouveler a minima les effectifs de notre discipline.

A propos G.

Pratiquant lambda.
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3 commentaires pour L’aïkidô et sa communication, un problème actuel

  1. L’incapacité des aikido’s (lisez leurs fédérations) d’accepter des formes d’aikido différentes de la leur provoque l’implosion de la discipline. Il y a de la place pour un aikido orienté self-défense, pour un aikido bien-être, pour un aikido « sportif », pour un aikido ésotérique,..
    Le tout est d’être clair dans la description de la pratique que l’on propose.
    La richesse de l’aikido réside dans sa diversité et c’est un challenge d’accueillir la diversité dans une discipline sans compétition.

    • G. dit :

      Mais on en revient toujours à une question : « dans le fond, qu’est-ce que l’on pratique ? », justement.

      • Je pense qu’il est tout à fait possible de répondre à cette question; encore faut-il vouloir y répondre. Pour prendre mon expérience, j’ai opté de présenter dans la clarté la pratique dans mon dojo. Les pratiquants viennent au dojo en connaissance de cause. Cela m’a attiré des critiques de la part d’autres dojos, en général ceux qui continuent de proposer une pratique qu’ils voient comme unique et donc ne conçoivent pas de l’expliciter.

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