« African american jitsu », un regard sur des arts particuliers

De gauche à droite : Moses Powell, Ronald Duncan, Haisan Kaleak

Moses Powell, « Chaka Zulu », Ron Van Clief, Ron Duncan ou autre Steve Sanders sont des noms qui vous parlent peut-être. Cependant il est peu probable que ce soit le cas, et ce même si Jim Kelly, par contre, évoque quelque chose pour vous. Pourtant, les premiers sont des créateurs de systèmes martiaux « originaux » qui s’inscrivent tous dans la grande famille des systèmes syncrétiques de combats états-uniens, mais également dans une revendication voire un activisme communautariste. Et c’est sans doute le point essentiel de cette démarche…

Un contexte spécifique

Martin Luther King et Malcolm X.

Les États-Unis d’Amérique post-Deuxième guerre mondiale connaissent de forts remous sociaux, politiques et culturels, aux impacts et durées variés. Il n’est pas dans les objectifs de ce blog de faire des états historiques détaillés mais hors des thématiques, aussi, je vous renvoie aux multiples ouvrages traitant du maccarthysme, de contre-culture, et bien sûr de Guerre froide par exemple. Mais il est utile, pour cet article, de rappeler la condition des Noirs américains des années 1950, qui peut se résumer – si l’on simplifie à l’extrême, en deux expressions : ségrégation raciale et Mouvement des droits civiques (porté entre autres personnalités par Martin Luther King ou Malcom X), trouvant aussi des échos dans les mouvements des indépendances africaines. Comme on peut légitimement le suspecter, ce contexte conduit aussi à des revendications dépassant de loin le cadre des manifestations pacifiques pour l’égalité des droits. Avec des dérives racialistes, reconstructions et radicalisme religieux et autres1.

D’un autre côté, la diffusion des arts martiaux asiatiques (et en particulier japonais) en dehors de leur berceau connaît alors une forte accélération. Dans un contexte de défaite du Japon (ou à cause d’elle ?), de guerres d’Indochine et du Vietnam ou encore de création de la République populaire de Chine, s’imposent de facto des mouvements de populations qui amènent des contacts à une échelle inédite à se produire. Ce sont les débuts, par exemple, de l’aïkidô et du karaté en France, ou de la diffusion des kempôs hawaïens vers le reste des États-Unis d’Amérique. Mais, avant la pratique proprement dite, circulaient d’abord et avant tout légendes et clichés, souvent portés par des médias (livres, films ou documentaires plus ou moins bien renseignés), d’autant plus renforcés par le besoin sociétal de montrer telle ou telle d’affirmer une spécificité identitaire ou politique.

Un besoin d’arts martiaux afro-américains ?

Bruce Lee (premier plan) et Jim Kelly (deuxième plan) sur le tournage d’Enter the Dragon. Tous droits réservés.

S’il existe des pratiques martiales africaines (comme la lutte sénégalaise) ou aux racines africaines (capoeira, via le Brésil), l’information sur ces disciplines est, dans les années 1950, plus que rare hors de leurs aires d’implantation respectives. Les Noirs états-uniens n’en sont pas, de manière générale, plus informé et l’expérience martiale dont ils peuvent bénéficier ne peut se faire que de manière très « classique » : boxe, lutte, formations militaires… et parfois contacts avec les populations locales étrangères (très majoritairement dans un cadre militaire). Cependant, les barrières raciales constituent des obstacles supplémentaires pour les Noirs états-uniens, à la fois dans les troupes américaines (la ségrégation est officiellement abolie en 1942 par l’Executive order 9981, mais reste présente y compris de nos jours) et dans les contacts avec les populations locales. Ajoutons que les relations des Noirs américains avec les autres minorités ethniques états-uniennes ne se placent pas dans une perspective de « convergence des luttes »2. Il n’existe donc pas, au lendemain de la Deuxième Guerre mondiale (et même au-delà) et au moins jusqu’aux années 1970 de pratique(s) martiale(s) spécifiques à la communauté Noire américaine – contrairement aux communautés d’origines asiatiques – et les disciplines martiales « nouvelles » et « efficaces » (autrement dit, les écoles asiatiques) sont peu accessibles.

Le dernier apport au besoin est l’irruption des arts martiaux dans une dimension plus ludique et visible aux États-Unis dans les années 70 : d’une part, les « grandes » compétitions (comme le fameux tournoi de Long Beach en 1975) et d’autre part, les médias, en en particulier les films d’arts martiaux (en particulier la figure de Bruce Lee, qui émerge en 1966) et ceux de la Blaxploitation. Récapitulons : activisme politique effectif, changement de perception d’une communauté sur elle-même, nouvelles disciplines (qui plus est invincibles dans l’imaginaire populaire) et médiatisation accrue autour de ces trois problématiques dès le lendemain de la Deuxième guerre mondiale. Il devient donc nécessaire aux yeux d’une partie de la communauté afro-américaine de promouvoir des écoles spécifiques. Et ce fut effectivement le cas.

Les émergences

Ecusson de la Black Karate FederationComme rappelé plus haut, la communauté Noire américaine ne dispose pas, à ce moment, de sources incontestables dans les arts martiaux asiatiques (comprendre essentiellement japonais à cette époque)3. Obstacle supplémentaire : « la » communauté afro-américaine est plutôt concentrée historiquement sur la côte est du pays (et particulièrement les grands ensembles urbains), alors que l’implantation des Asiatiques se situe, de manière logique, d’abord sur la côte ouest (et, bien sûr, Hawaï). Cependant, c’est depuis la côte est que les premières écoles afro-américaines se créent. Si des écoles de « karaté »4 – et autres « kung fu » – commencent à se multiplier, l’une des amorces des styles afro-américains sera un pratiquant philippin, Florendo M. Visitacion, qui à son arrivée à New-York au milieu des années 1950, apporte son propre style, le Vee jitsu5. Style issu d’un mélange entre judo, arnis et kempô hawaïen. C’est – très visiblement – cette base qui servira à l’élaboration du Sanuces ryu6, par Moses Powell (connu aussi sous le nom de Musa Muhammad) en 1959, puis via le Sanuces, à (beaucoup) d’autres surgeons. Du côté de la côte ouest (Los Angeles), c’est en 1969 que Steve Sanders (connu aussi sous le nom de Steve ou Saabir Muhammad) fonde avec d’autres la Black Karate Federation (B.K.F.) : le noyau est ancré dans des styles que l’on retrouve dans le paysage compétitif américain de l’époque.

Si ces deux noyaux s’inscrivent dans la revendication civique (du moins au début) afro-américaine, et visent à diffuser vers cette communauté essentiellement les arts martiaux, leurs objectifs initiaux sont pourtant bien différents. La création de la B.K.F. est essentiellement une réaction à un système de compétitions vécu comme ségrégatif : l’objectif affiché de l’association est d’arriver à produire le premier Champion international Noir (« To crown the first Black International Grand Champion was the BKF’s clear cut objective »), alors que le Sanuces est une création pour l’auto-défense des communautés musulmanes – comprendre des Afro-américains de Nation of Islam7 – en milieu urbain. Ces deux motivations affichées ne sont certainement pas les seules, mais sont caractéristiques. D’autres voies plus « spirituelles » sont également amorcées dans les mêmes années, comme Shaha Mfundishi Maasi (né William Nichols Jr.) qui va développer dans les années 70 un système alliant dimension spirituelle et martiale.

Les bases, les systèmes, les suites.

Un logo de l’école Sanuces ryu. Tous droits réservés.

Comme indiqué en introduction, les systèmes afro-américains initiés alors – et ce quelque soit leurs motivations affichés – sont des systèmes syncrétiques. Bien que cette nature même ne soit pas exceptionnelle, au contraire, dans le monde des arts martiaux, il semble que ce syncrétisme se base très souvent sur des sources réelles identiques ou quasi-identiques, peu nombreuses, d’un niveau forcément limité8. Le cœur en est un trio judo/karaté (shôtôkan initialement)/kempô hawaïen, avec quelques influences plus ou moins identifiables d’aïkidô, d’arts martiaux chinois, philippins ou parfois birmans9. S’y ajoutent des éléments plus « folkloriques » mais habituels dans ce type de mouvements martiaux : reprises d’éléments des identités visuelles : gi, hakama, etc. pour l’image asiatique (donc crédible car létal, forcément) modifiés (au minimum par les écussons et monogrammes d’écoles), et fantasmés ; très hauts grades et titres rapidement acquis et peu en accord avec les modes d’attribution japonais contemporains et reconnus le plus souvent par des associations ad hoc ; et surtout – dans ce cadre – reconstructions historiques, mythologiques10, etc. fortement basées sur un discours de lutte contre un racisme, les variations du nationalisme Noir en général et du « Guerrier Noir » en particulier.

Les chiffres de fréquentation de l’écosystème des écoles martiales afro-américaines aux États-Unis sont indisponibles. Plusieurs faits sont cependant certains : par exemple, les écoles initiales ont perduré, essaimé (le Sanuces ryu est à l’origine de plusieurs écoles, toutes aussi syncrétiques) et agrégé  d’autres disciplines (suivant les modes martiales du moment, mais peu ou pas de disciplines réellement africaines). Les enchaînements calqués sur les kempô semblent toutefois l’une des solutions techniques les plus retenues. Le communautarisme est toujours très présent dans ces écoles – c’est, dans l’absolu, leur ADN même, avec une identification fréquente d’une école à une famille, à un clan. Il convient de bien préciser que ce phénomène ne concerne qu’une partie minoritaire de la communauté afro-américaine, s’inscrivant de fait dans une démarche très activiste. Même si on peut noter ça et là des revendications de filiations et de pratiques en dehors de la communauté Noire américaine, par exemple de manière géographique (Caraïbes ou Canada), cela semble très peu fréquent en dehors des reconnaissances réciproques.

Conclusion

D’un point de vue « martial » (et nonobstant les réelles qualités de combattant chez telle ou telle personnalité passée ou présente), les arts martiaux afro-américains ne se démarquent pas réellement des autres systèmes syncrétiques de combat états-uniens, ni par les sources utilisés, ni par les résultats – techniques – obtenus. Leur singularité initiale est leur adossement au mouvement d’émancipation des Afro-américains, mouvement majeur dans la société américaine du XXe siècle, et plus particulièrement aux activismes les plus durs. C’est cette dimension particulière (qui rassemble des aspects politiques, religieux et sociétaux), et elle seule, qui permet à ces pratiques de perdurer puisque la ségrégation raciale dans le sport américain (au détriment des Noirs américains) semble avoir régressé de manière notable11 (y compris, bien sûr, dans les sports de combat). Il convient aussi de noter qu’étrangement, les historiques – même parfois grossièrement falsifiés – mentionnent peu ou pas de généalogies longues et ancrées dans d’hypothétiques pratiques « noires » (à part quelques mentions « afrocentriques »), et peu ou pas de liaisons aux disciplines africaines connues (actuelles ou passées). Ces écoles spécifiques ne sont pas tant basées sur une nécessité réelle (guerres, affrontements réguliers) que sur des bases idéologiques concomitantes à des évènements sociétaux majeurs de l’histoire contemporaine des États-Unis d’Amérique.

 

Notes et références

1. C’est l’époque de l’essor de mouvements comme la Nation of Islam, le rastafarisme, l’afrocentrisme (tous initiés auparavant), pour ne citer qu’eux. Moins « politico-religieux », un mouvement « global » plus artistique existe également d’où,  comme le soulignent certains auteurs, émerge aussi la figure du Guerrier et de la Fraternité de Guerre (sans pourtant lier cette notion à une guerre réelle).
2. On pourra, pour illustrer, lire l’article suivant.
3. La situation n’est pas vraiment meilleure pour les communautés non-asiatiques aux États-Unis (hormis peut-être dans le cas particulier d’Hawaï), ou ailleurs (on pourra se rapporter aux biographies de personnalités des arts martiaux, comme celle de Donn F. Draeger).
4. On est bien sûr dans un contexte post-introduction des pratiques, sans véritable connaissance des écoles professées (quand elles existent !).
5. Il sera également connu sous d’autres noms, suivant les modes et inspirations du moment : Vee jitsu, Vee jitsu Te, Vee kuntao. Il fut reconnu en 1968 par l’American Judo/Jiu jitsu Federation.
6. Ou plus exactement Sanuces Ryu Eye To Eye Systems of Jiu Jitsu. Souvent avec pour précision : School of Survival.
7. Selon, entre autres, l’Encyclopedia of Muslim-American History (p.70). On pourra rajouter : plus spécialement comme outil utilisable par Fruit of Islam, la milice de Nation of Islam.
8. En fait, il s’agit d’une caractéristique commune à la très grande majorité des écoles initiées à cette période, qu’elles soient américaines, européennes ou autres.
9. A la même époque, les synthèses européennes sont plutôt influencées par le triptyque judo/karaté (shôtôkan)/aïkidô
10. Dans cet exemple (The FOA Fighting of Allah the “Nation of Gods and Earths Defense for Knowing self », très orienté), on retrouve une relecture tout à fait caractéristique de ces « reconstructions » historiques et mythologiques.
11. Nous ne parlons pas ici du sport comme media de revendication, mais de discrimination à l’égard des athlètes.

A propos G.

Pratiquant lambda.
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