Quelle est la différence entre un art ?

Pie grièche, de Takezô Shinmen, plus connu sous le nom de Musashi Miyamoto.

Si le titre de ce billet peut sembler abscons (et rejoindre cette fameuse blague connue du monde entier), il porte quand même sur une interrogation profonde qui traverse l’esprit de certains pratiquants et autorise parfois tout. Et surtout n’importe quoi. Une interrogation qui est (grosso modo) la suivante : « un art martial peut-il ignorer sa dimension artistique ? ». Essayons de donner quelques éléments de réponse.

Un peu d’étymologie, par-ci, par-là

Donc oui. On peut même totalement et définitivement l’ignorer. En fait, cette confusion bien pratique à certains égards vient de l’étymologie du mot art, de son évolution sémantique et de l’origine (linguistique) de l’expression art martial. Prenons le problème par la fin. L’expression art martial, dans son acception moderne, vient directement d’une expression anglaise, martial arts, utilisée au début du XXe pour désigner les arts de combat japonais qui commençaient à se faire connaître en Occident. La construction de cette expression est plutôt simple : art, comme art, et martial, de Mars, dieu romain de la Guerre. Nous aurions pu avoir minervien, également. Si l’adjectif martial ne permet pas vraiment de confusion, ce n’est pas le cas du mot art. A l’origine, latine, ars est un mot polysémique, qui fait appelle à la notion d’habilité (acquise ou naturelle). Si bien sûr il a donné le mot art en français comme en anglais, il est aussi à l’origine des mots artifice ou artisanat. Et il est resté synonyme de craft en anglais, qui se traduit par… artisanat. A l’origine, la notion d’esthétique n’est pas indissociable du mot art en français. Dans l’absolu, elle n’est toujours pas (puisque le mot art peut être employé dans d’autres contextes, comme l’Art de la Guerre ou celui plus pacifique de la programmation informatique), mais reste souvent comprise comme tel.

Ars martialis aut ars corporis ?

La dimension « esthétisante » attribuée par certains aux arts martiaux est donc due à une confusion sémantique (le but n’est pas ici d’aborder l’esthétisme de la guerre tel que vu par certains mouvements artistiques). L’art martial, japonais très essentiellement, tel que « découvert » par l’Occident n’a aucune vocation esthétique mais essentiellement utilitaire (une pratique, un résultat), y compris dans son évolution récente que constituent les budô. Ainsi si des personnalités des disciplines de combat comme Jigorô Kanô ou Gichin Funakoshi considèrent leur discipline comme un vecteur d’éducation (de masse), d’autres voient toujours leur pratique à l’aune de la destination première, le combat. Dans les deux cas, le principe commun est celui de l’habilité, de l’artisanat (« être capable de »), de la forge du corps et de l’esprit. Cependant, et l’on saute quelques années, pour aborder la période post-deuxième guerre mondiale, les disciplines martiales rentrent dans le champ du loisir et perdent peu à peu de leur… « martialité ». Il se produit donc un glissement (inconscient ?) pour le grand public d’une finalité martiale ou pédagogique à une finalité d’entretien de soi, d’utilisation optimale du corps (l’une n’excluant pas l’autre). Mais où est l’art de l’artiste ? Pas dans cette dimension.

A la recherche du geste parfait ?

Casque (Hoshi kabuto) avec masque et gorgerin (XVII ou XVIIIe siècle). Collection du MET de New York. Domaine publique.

Le travail d’une discipline peut aussi entraîner la recherche du geste parfait, un certain absolu de la pratique. Mais, la première chose à relever est que ce que recouvre cette notion n’est pas identique selon la discipline. Ainsi, si on reste dans le cadre japonais, deux écoles de kenjutsu peuvent proposer des directions de travail (en raison de stratégies choisies) différentes : le geste parfait est donc soumis aux exigences techniques de l’école choisie. Est-ce que cette recherche relève du cadre « esthétisant » ? La réponse tombe d’elle même : le geste parfait a pour but une application dans un contexte défini (celui, initialement, du combat), et n’est qu’une idéalisation de ce qu’il est possible de réaliser effectivement. Il n’est que la version d' »artifice » de ce qui est nécessaire pour obtenir un résultat. Cette recherche même du geste parfait n’est pas une généralité : certaines disciplines optent pour une expression « libre » de certains principes dès les débuts. Qu’importe le flacon, pourvu qu’on ait l’ivresse, et à ce stade, l’art martial ne s’exprime qu’en terme d’habilité, en ignorant toute autre considération. Mais dans un autre contexte, celui du loisir ? La réponse semble simple : le choix d’une discipline martial implique une acceptation de la finalité de la discipline et de facto, l’art du corps ou plutôt la forge du corps est au service de l’art du combat. Théoriquement.

L’art martial et la vision universaliste de l’éducation martiale

Afin de contredire cette version « utilitaire », d’aucuns feront remarquer par exemple que la formation du samouraï (ou par équivalence du chevalier) comprenait en plus des arts martiaux des disciplines autres, comme la religion, la divination parfois, la géographie ou l’architecture militaire, et que le général chinois était un lettré. Mais aussi la calligraphie (un art au sens artistique), ou le cha no yu (voie du thé), par exemple. Certes. Mais ces formations parallèles ne remettaient pas en cause la vocation première de leur éducation, la guerre, et n’ont a priori pas abouti à la mutation profonde d’une pratique de corps à corps à une pratique artistique. En considérant cette formation comme universelle et totalement équilibrée (à l’image du savant humaniste européen, qui abordait nombre  de domaines très variés), l’art deviendrait une possibilité. Ce n’est pas le cas. Mais dans le contexte du loisir, pour lequel la pratique « martiale » (au sens très large) ne fait plus partie de l’éducation ? Puisque l’objectif n’est plus le combat – élargissons cette perception au combat rituel – ni même celui de forge du corps, considérer qu’une pratique relève de l’art martial lorsqu’on considère l’objectif comme relevant de l’esthétique n’est plus cohérent.

L’art martial et l’art(istique) sont donc deux notions fondamentalement différentes. Bien qu’il ne soit pas interdit de voir des ponts entre l’un et l’autre (kata « artistiques », escrime artistique, etc.), les finalités propres de l’un et l’autre rendent l’un et l’autre difficilement compatibles dans l’esprit et le travail.

Publicités

A propos G.

Pratiquant lambda.
Cet article, publié dans Généralités, est tagué , , . Ajoutez ce permalien à vos favoris.

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s

This site uses Akismet to reduce spam. Learn how your comment data is processed.