Chercher le rythme, chercher l’harmonie ?

La notion de confrontation, qu’elle soit sportive ou non, pose la question de la gestion du temps. Maintenir une distance à l’autre (ou aux autres), se placer, agir – indépendamment du type d’action – n’a de sens que lorsque cette distance, ce placement, cette action ne peut appeler de contre-action décisive, c’est à dire lorsque, comme on peut souvent l’entendre, « il est déjà trop tard », ou que « l’action s’est faite dans le temps »1. Le temps fait beaucoup à l’affaire.

Le temps, le rythme

Kendô : suburi. Tous droits réservés (Irish kendo federation).

Former le corps, quelle que soit la discipline, fait peu l’économie de l’outil « temps ». De manière générale, les disciplines de combat font très souvent appel (mais pas toujours) à une structuration de l’apprentissage et une mise en application introduisant des cadences, des temps, des rythmes, des décomptes : cadences de marches (militaires), musiques spécifiques (comme en capoeira), exercices décomptés ou cadencés (kata, suburi, ou autres), etc. Cela semble d’autant plus vrai que l’enseignement s’oriente vers un enseignement collectif, et que le repère peut être plus sonore que visuel. Le corps apprend des séquences plus ou moins complexes en liant l’espace et le déroulé temporel, souvent lié à un rythme (tant d’actions en tant de temps décompté2.

L’aïkidô n’est pas une exception (dans sa globalité)  à ce constat, même si les manières de faire diffèrent selon les branches. Ainsi, la branche Yoshinkan, exemple parmi d’autres, propose des exercices très codifiés (kihon dosa) construits dans le but d’enseigner facilement aux débutants en groupe. Si l’exécution de ces séquences peut paraître syncopée de l’extérieur, elle n’enferme cependant pas le style dans un décompte permanent conditionnant son exécution technique.

Construire sur le temps

L’aïkidô, comme l’immensité des disciplines, l’apprentissage est progressif et, même si des éléments « profonds » peuvent être communiqués dès les premiers pas, leur assimilation n’est pas immédiate (mais alors pas du tout). L’un de ces éléments est la nécessaire maîtrise du temps, ou plutôt des temps de l’action : le sien, celui de l’autre et les deux combinés. Il ne s’agit pas uniquement de rattraper, ou d’anticiper, voire de devancer totalement (en japonais, on parle respectivement de : go no sen, sen no sen ou sen sen no sen) ou à l’inverse de laisser l’action initiale aller jusqu’à une conclusion (ju no sen). Il s’agit en réalité d’accorder les deux temps individuels pour en arriver à un seul : tendre vers une « harmonie » (awase), au moins passagère.

Cette notion d’harmonie est intéressante car – si l’on regarde certaines notions de physique – cela traduit un état idéal dans lequel on s’approche d’un équilibre3 et dans lequel on ne dissipe pas d’énergie4. Concrètement, il s’agit de se « glisser » dans l’action de l’autre pour la transformer. La rendre inoffensive puis la retourner. Dans cette acception, il n’est pas nécessaire – nous restons dans un cas idéal – de développer une vitesse ou une puissance physique pour prendre le contrôle de l’action, mais de ne pas aller « contre » l’action, c’est-à-dire à un rythme adéquat, rythme qui n’est pas forcément celui de l’autre.

Ralentir, accélérer, lier l’espace et le temps

Dans les arts martiaux (mais pas seulement), la vitesse pure du geste n’est pas forcément le critère dominant dans les qualités à développer. La maîtrise des temps se base souvent sur d’autres facteurs. En aïkidô, le premier que l’on aborde, quel que soit la branche, est le placement (par rapport à l’autre). Le placement a trois utilités majeures dans la discipline : la première, immédiate, est de se mettre en sécurité (relative). La deuxième, de modifier les temps respectifs, en modifiant les distances à parcourir pour chacun. La troisième est de provoquer une situation exploitable (par exemple, un déséquilibre), ce qui est lié au deuxième. Cependant, le placement doit être complété par une exécution technique irréprochable – dans un premier temps – puis par une mise en œuvre de principes au delà de la technique. C’est la théorie, et la base de travail.

Le placement n’est pas seulement un placement – sous entendu dans l’espace, d’une position géographique à une autre, même si au début ils se confondent – mais l’utilisation du corps dans son ensemble. Si tout pratiquant avec plus de deux mois d’aïkidô voit ce que peut être tenkan, et son utilité presque aussi vite, il est parfois plus difficile (toujours au bout de deux mois) de voir l’intérêt de ne pas avoir les mains au même niveau lors d’une saisie ryote dori (saisie des deux mains). Mais ce travail des mains en anticipant la saisie permet d’agir même en restant sur place. Il est parfois si peu ample qu’il devient peu perceptible, et ajoute un autre outil de gestion du temps, le leurre.

Les petits trucs et les autres

L’harmonisation peut être vue comme une synchronisation imposée des mouvements dans l’action, globale et non plus résultante de deux actions distinctes. Un tel résultat ne peut s’obtenir qu’à la condition de pouvoir « se glisser » dans l’action sans que cela soit perçu comme une rupture dans la synchronie. Le problème est que l’homme est construit sur un modèle relativement commun aux prédateurs, avec un système visuel sensible… au mouvement5, et plus précisément aux variations perçues d’un environnement (les démonstrations sont nombreuses, et intéressent grandement des domaines comme la robotique). Il est donc nécessaire que le mouvement global ne soit perçu que trop tard pour celui qui perd l’initiative, sous peine de rompre la continuité.

Et c’est là qu’interviennent tout un tas de petits « trucs », qui ne sont que des préludes à utiliser son corps différemment. Faire partir une action des orteils, fixer un point (ou un axe), agir avec le coude et non le poignet, etc. Puis pouvoir organiser son corps autour de ces (nouveaux) cadres d’action, ajouter – dans le même temps – ce qui relève de la connexion (musubi) entre soi et l’autre, et progresser. On a à ce moment là quitté le simple raccourci (quand c’est possible) Éliminer ce qui devient superflu, au fur et à mesure (épurer le geste, puis la séquence). Et enfin, pour reprendre une expression que j’ai souvent entendue ces jours-ci, arriver à agir « dans l’instant ».

Notes

1. Amusez-vous à relever ces rappels au temps dans un cours, un stage, vous verrez.
2. Le temps décompté n’est pas la durée (seconde, minute) : il suffit d’observer ce qui se passe en musique (pour l’anecdote, le Boléro de Ravel a un temps d’exécution compris entre 12 et 18 minutes).
3. On parle d’équilibre d’un système, et non de tenir sur ses deux jambes.
4. Il n’est pas nécessaire de fournir un effort supplémentaire pour maintenir le système en l’état.
5. Ceci est vrai au point que certains prédateurs « perdent » des proies immobiles, pourtant à proximité immédiate.

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A propos G.

Pratiquant lambda.
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Un commentaire pour Chercher le rythme, chercher l’harmonie ?

  1. Ping : A lire en janvier 2018 – NicoBudo

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