Aïkidô : échanges et transmissions

Si la question de l’évolution future de l’aïkidô se pose désormais sans ambiguïté, en termes techniques et structuraux, son évolution passée recèle quelques indications et pistes de travail. Les travaux des « historiens » de l’aïkidô ont ainsi permis de dépasser les barrières des mythes et légendes de la discipline, et de faire connaître les choix faits par certains experts (plus ou moins) « oubliés ». L’une des questions qui se pose à la lumière de ces informations est, à mon avis, la question de l’aïkidô et de sa perméabilité à l’échange.

Perméabilité à l’échange ?

Aritoshi Murashige, un des pionniers de l’aïkidô. Source inconnue.

La perméabilité à l’échange est la tendance à pouvoir intégrer des stratégies, principes et/ou techniques extérieures (a priori) à sa pratique. De façon cohérente. Dans le cadre d’une discipline particulière, l’échange intégré peut aller jusqu’à modifier de manière radicale une pratique, ou plutôt, créer une nouvelle école. C’est  ce cheminement, c’est-à-dire l’intégration d’éléments externes – y compris philosophiques et religieux – à un cœur disciplinaire, qui à conduit Morihei Ueshiba du Daïtô ryû à l’aïkidô. Une pratique qui évoluera avec le temps, à tel point que certains, comme Stanley Pranin, en sont venus à distinguer plusieurs périodes « marquées » dans cette évolution (avant la guerre sino-japonaise, entre la guerre sino-japonaise et la deuxième guerre mondiale, après la deuxième guerre mondiale (à Iwama, jusqu’en 1955) puis de 1955 à 1969). Chacune de ses périodes a vu des (futures) figures de la discipline commencer la pratique, et parfois s’émanciper pour suivre leur propre voie. Alors, quel est le bagage (martial) que ces personnalités (mais pas seulement elles) ont apporté avec elles ? Et en quoi cela a pu influencer leur pratique propre et l’aïkidô plus globalement ?

En criminalistique, le principe d’échange de Locard stipule que lorsque deux corps entrent en contact l’un avec l’autre, il y a transfert entre les deux2. Il est extrêmement tentant de penser que dans le processus de construction de l’aïkidô tel que nous le connaissons, les connaissances martiales se comportent de la même manière3. Dans le contexte qui nous intéresse, il est important de noter que de nombreux disciples de Morihei Ueshiba étaient des pratiquants voire des experts reconnus d’autres disciplines (cf. tableau).

Des influences…

Principaux disciples de Morihei Ueshiba et leurs pratiques « externes ». Classés par période.

Sur les près de 80 noms listés, moins de 30 n’ont pas affiché de pratique « secondaire » marquée, et ils sont très majoritairement représentés dans la quatrième période (après 1955, donc). Cette « désaffection » apparente est à relier à plusieurs facteurs. Le premier auquel on peut penser est sans doute que l’aïkidô commence à être connu par lui-même4, comme l’indique d’ailleurs l’arrivée d’élèves étrangers (comme André Nocquet, Alan Ruddock, etc.). Le deuxième, et pas le moindre, est que les élèves japonais ont subi l’interdiction de l’enseignement des arts martiaux dans leur pays au sortir de la Deuxième guerre mondiale, et la guerre elle-même, jusqu’en 19485. Et pour les autres ?

La pratique la plus fréquemment pratiquée par les disciples de Morihei Ueshiba (hors aïkidô) est le jûdô, suivi du kendô. Ces systèmes ayant une vocation de diffusion publique, il n’est pas étonnant de constater ce fait, par rapport à d’autres pratiques moins répandues (au Japon, à l’époque). Et il est certain que le jûdô a bien influencé l’aïkidô, sur plusieurs points (discutables, pour certains), et continue sans doute de le faire, par comparaison(s) réciproque(s). Si le point technique des koshi nage en aïkidô soulève toujours la question des origines, ou celui des ukemi celui de la spécificité, la naissance d’une branche de l’aïkidô (Shôdôkan ou Tomiki ryû) en raison des influences du jûdô est incontestable. Le kendô semble laisser moins de traces « visibles », même s’il fut sans doute question pour le fondateur Morihei Ueshiba de l’intégrer à sa pratique6.

… plus ou moins subtiles

Akira Hino et Léo Tamaki à Bruxelles (2013). Photo en provenance de Budo no nayami. Tous droits réservés

D’autres écoles martiales (mais pas seulement) ont également influencé la pratique aïkidô chez les élèves des quatre périodes d’enseignement de Morihei Ueshiba, mais aussi après son décès. Un des cas (non martiaux, si l’on peut dire) les plus connus fut celui de l’introduction par Kôichi Tôhei d’une « pratique du ki » (influence du Shinshin Tôitsu Dô, voie du corps et de l’esprit unifiés de Tempū Nakamura) indissociable d’une pratique de l’aïkidô,  qui le conduira à quitter l’Aïkikaï par la suite. Mais sans aller jusqu’aux cas de ruptures franches et orageuses évoqués précédemment, on pourra noter l’influence du sabre de Kashima shin ryû chez les élèves de Seigo Yamaguchi (Minoru Inaba ou Christian Tissier), celle de l’école Shinbukan et du Hino Bûdô sur l’école Kishinkaï aïkidô (de Léo Tamaki), etc. Les exemples documentés sont loin d’être rares.

Cette perméabilité présente dès les prémisses de la discipline pose la question – sans qu’on puisse réellement y répondre – de l’aïkidô et de sa « pureté ». Comment en effet définir (binairement) une discipline qui a toujours connu l’échange, et eu la capacité d’intégrer des problématiques que d’autres ont posées ? Une discipline qui a beaucoup évolué du vivant même de son fondateur, mais sans que celui-ci trouve pertinent de fixer une pédagogie ou un cursus balisé d’apprentissage ? La question, au fond, n’est-elle pas celle de la cohérence globale d’un système, et de sa transmission ? C’est d’ailleurs dans cette optique que semblent évoluer d’autres disciplines récentes ou moins. Et c’est peut-être cette direction que les pratiquants d’aïkidô devraient garder en tête.

Notes et références

1. On pourra lire l’article sur les origines du sabre dans l’aïkidô sur le blog Budoshugyosha.
2. Une littérature abondante sur le sujet « criminalistique » est disponible. On pourra, sur la validité du principe en lui-même, lire la thèse « Le principe de Locard est-il scientifique ? Ou analyse de la scientificité des principes fondamentaux de la criminalistique » de Frank Crispino.
3. L’existence même d’échanges entre écoles martiales tels que la littérature (et autres supports) l’indique et la création même de certaines disciplines martiales aurait tendance à appuyer cette hypothèse.
4. C’est le modèle voulu par Kisshomaru Ueshiba dès 1948, dès la création de l’Aïkikaï (organisation).
5. L’aïkidô est le premier budô dont la pratique a été ré-autorisée.
6. Voir à ce propos l’article sur les influences martiales de l’aïkidô, sur le blog Fudoshinkan.

Publicités

A propos G.

Pratiquant lambda.
Cet article, publié dans Aïkidô, est tagué , . Ajoutez ce permalien à vos favoris.

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s