A la demande générale : « tradition » contre « modernité » dans les arts martiaux chinois

Ce billet est une traduction, avec son aimable autorisation, de By Popular Demand: “Tradition” vs. “Modernity” in the Chinese Martial Arts, un texte de Ben Judkins, chercheur en sciences humaines et auteur du blog Kung fu Tea (en anglais) que je vous engage à consulter. Les illustrations sont également issues de son blog. Quelques notes ont été rajoutées par le traducteur.
Ce billet est soumis aux mêmes restrictions que les autres billets de ce blog (sauf mention contraire), c’est-à-dire pas de republication de ce texte sans l’accord de l’auteur et, pour la version française, du traducteur. Pas d’utilisation commerciale.

Source : South China Morning Post.

Une vieille histoire

C’est un refrain que nous connaissons bien. Après une débat sur l’utilité des arts martiaux traditionnels (et ce que cela suggère sur l’état du corps politique chinois), les choses devinrent… sales. La conversation s’est enlisée dans des railleries publiques amplifiées par les médias. Des étudiants de Taijiquan, le style traditionnel le plus populaire pratiqué en Chine, ont ressenti le besoin de défendre l’honneur de leur système vis-à-vis d’un groupe de combattants débutants semblant n’avoir aucun égard pour la culture nationale. Des champions furent désignés et un combat arrangé devant une audience nationale. Mais cela a été trop vite. Le maître de Taijiquan fut laissé battu et ensanglanté devant un public stupéfait.

Les médias se mirent immédiatement au travail. Que signifiait donc cette défaite embarrassante sur le déclin du Taijiquan en particulier et des arts martiaux traditionnels chinois plus généralement ? Ses supposés maîtres sont-ils des fraudeurs ? Les « arts internes » ont-ils un quelconque futur pour un monde moderne à la concurrence globale croissante et aux flux d’informations rapides ?

Cet évènement s’est, bien sûr, tenu en 1928.

Comme le niveau de base du savoir qui nourrit les débats publics sur l’histoire des arts martiaux chinois a augmenté, les discussions sur  les premier et second Examens nationaux d’arts martiaux, organisés par le Kuomintang et l’Association centrale de Guoshu1 sont devenues plus fréquentes en Occident. Ces deux évènements ont longtemps bénéficié d’un statut légendaire en Chine. Des publications populaires, des films et des articles savants les ont couverts d’éloges. On se rappelle d’eux comme le socle à partir duquel une nouvelle générations de maîtres d’arts martiaux a pu voir le jour.

Nombre de sérieux défis ayant menacés ces rassemblements, comme la faible participation de la communauté éclatée des arts martiaux de Chine, sont perdus dans le brouillard de l’hagiographie. Comme l’association Jingwu2 avant elle, l’Association centrale de Guoshu (même avec un soutien gouvernemental officiel) a eu des difficultés à étendre son influence dans l’arrière-pays. De plus, le public de l’époque n’a pas toujours été impressionné par les performances de certains artistes martiaux traditionnels. Le Taijiquan dût faire face à un scandale public en 1928 lorsqu’il devint évident que les promesses clamées ne conduisaient pas à des résultats dans des combats réels. L’auteur et défenseur des arts martiaux Xiang Kairan consacra une grande partie de sa publication de 1929, « Mon expérience de la boxe Taiji » à discuter des divers problèmes qui furent dévoilés en raison des performances faibles du système lors du précédent Examen national des arts martiaux.

Je subodore qu’à cet instant que quelques lecteurs de ce billet espèrent trouver une discussion sur les observations de Xiang Kairan sur les arts martiaux de l’ère républicaine. Un autre défi a suscité des remous qui ont été relevés bien au-delà des frontières de la communauté des arts martiaux chinois. Le South China Morning Post (ainsi que d’autres sources de presse) a récemment produit une série d’articles sur le combat récent entre le combattant de MMA Xu Xiadong et le maître de Taiki Wei Lei. Si vous n’avez pas encore visionné la vidéo du combat, suivez le lien. Croyez-moi, ce n’est pas très long.

Ces sortes de rencontres asymétriques entre artistes martiaux traditionnels chinois et athlètes des sports de combat modernes ne sont pas particulièrement rares. Une recherche rapide sur Youtube donnera de nombreux exemples. Cela doit être également vrai pour les arts traditionnels d’autres nations. Je n’en suis pas certain, n’ayant jamais pris le temps de procéder à une recherche comparative exhaustive. Mais ces formes de combats semblent être une partie intégrante du dialogue moderne autour des arts martiaux chinois.

En fait, lorsque cette vidéo est sortie, je me suis demandé s’il était pertinent de le mettre en ligne sur le groupe Facebook. Était-ce une vraie nouvelle ? Ce n’est pas comme si nous n’avions pas entendu cette histoire auparavant, c’est la dernière incarnation d’un classique intemporel.

À un moment donné, je dois réfléchir sérieusement aux efforts visant à classer rétrospectivement Bruce Lee en l’UFC.

Alors que je regardais ce combat, je me disais qu’il était difficile de ne pas penser à des efforts des pionniers des arts martiaux chinois aux Etats-Unis comme Leo Fong qui passa une grande partie des années 1960-1970 à rechercher des voies innovantes d’entraînement croisé en boxe, judo et jeet kune do. Si nous nous restreignons à la région de la Baie (NdT : de San Francisco), on devrait également se rappeler de l’appel de James Yimm Lee à un entraînement physique scientifique et des exercices de combat réalistes lors de sa longue et bouillante querelle avec le traditionnaliste T.Y. Wong. Et tout ceci ne constituait qu’un prélude aux attaques franches de Bruce Lee vis-à-vis de l’ensemble de la scène des arts martiaux traditionnels. On pourra sans doute y ajouter aussi bien une liste semblable d’innovateurs (et de rivalités) à Hong Kong, Taïwan, en Malaisie et en Indonésie.

Il y a des différences, et des ressemblances, dans l’ensemble de ces trois périodes. En 1928, les « combattants purs » qui défiaient la domination du Taiji étaient des étudiants d’écoles de kung fu externes plus tournées vers le combat. Dans les années 1960, Bruce Lee et consorts s’entraînaient simultanément dans des systèmes comme la boxe, le judo, l’escrime ou les arts martiaux philippins. A l’heure actuelle, les camps de Muay Thai, de BJJ et de MMA de style américain sont devenus visibles. Et l’explosion des médias sociaux a certainement modifié la teneur et la forme de cette conversation.

Pourtant, personne ne peut ébranler cette sensation de déjà-vu. La défense d’approches « réalistes » et « modernes » de l’entraînement débouchant sur un défi, les « traditionalistes » de tous bords faisant front, et ce sont à nouveau les Championnats internationaux de Karaté de Long Beach en 1964. C’est une pièce qui, sous une forme ou sous une autre, a été jouée la majeure partie du siècle. Et cela convient, parce que cela reste une histoire que nous aimons. J’ai eu plus de lecteurs qui m’ont contacté pour me demander si j’avais prévu de parler du récent combat Xu Xiadong/Wei Lei que pour toute autre histoire que je puisse me rappeler.

Je ne suis pas certain qu’il y ait de choses réellement nouvelles ou remarquables à propos du combat en lui-même. Wei n’était de toute évidence pas préparé pour ce combat. Il ne semble pas avoir eu de sparring sérieux. Et pour être totalement honnête, il a été si vite au sol que je n’ai pas pu avoir d’appréciation sur le talent de Xu, en termes absolus et non relatifs.

Pourtant, plus je pensais à l’évènement, plus je me persuadais que l’aspect le plus intéressant de ce combat n’était pas, de fait, les deux combattants, mais plutôt le public qu’ils cherchaient à attirer. Après tout, nous n’en avons entendu parler qu’en raison du fait que de nombreuses personnes dans le monde entier ont décider d’en parler en premier, ce qui a conduit quelques médias majeurs à écrire des histoires. Et j’utilise le terme « histoire » volontairement, espérant que de nombreuses personnes ont été fascinés par cet évènement parce qu’il semblait traiter de problèmes plus importants que le seul mode d’entraînement de Wei.

Le professeur Carlo Rotella, un éminent historien de la boxe, a récemment donné une conférence invitée à Cornell intitulée « Mes poings ont un sens – donner du sens à la boxe ». Je pense que certaines de ses considérations pourraient être pertinentes si l’on considère le contexte actuel. Il a relevé que les individus engagés dans les sports de combat professionnels veulent fortement croire qu’il y a une logique pleine de sens derrière les évènements les plus importants de leurs carrières athlétiques. Et pourtant, plus ils sont adaptés en compétences et capacités (ce qui donne un combat compétitif et distrayant du point de vue du public), moins cela semble être vrai. Tout combat aura un gagnant ou un perdant. Mais plus les deux combattants sont « adaptés » l’un à l’autre, plus des facteurs aléatoires externes semblent avoir une influence sur l’issue d’un combat donné. Pour cette raison, les membres du Boxing Hall of Fame, lorsqu’ils évaluent la carrière d’un athlète donné, sont attentifs à regarder une série entière de combat sur un long laps de temps, et non une seule victoire ou défaite, afin d’essayer de décider entre deux athlètes possibles pour une introduction.

Les athlètes et le public, cependant, ne peuvent admettre l’idée que dans l’absolu, l’espèce de violence que nous pouvons voir sur le ring est à la fois dépourvue de signification morale et plus aléatoire que nous ne sommes portés à l’admettre. Nous répondons à cette vacuité en essayant d’imposer une signification sociale à ce qui est sur le point de se passer, ou en tirant rétrospectivement du sens à des faits inattendus. Rotella remarquait que vous voyez ces essais partout, des sélections musicales sur lesquelles les combattants marchent vers le ring (ou la cage), aux façons dont les journalistes tentent de connecter certains faits de combat à des tendances plus générales du sport, voire à des changements sociologiques encore plus généraux.

Tout ceci nous ramène à cette bataille récurrente entre traditionalistes et modernistes (les deux camps étant définis pour une décennie donnée) au sein des arts martiaux chinois. La riche histoire de l’écriture sportive suggère que les hommes n’ont aucun problème à trouver de la signification dans les coups des compétiteurs les plus comparables. Pourtant, lorsque les styles de combat, les méthodes d’entraînement ou les idéologies de combat sont très différents, cet exercice devient encore plus socialement utile. En fait, c’est l’asymétrie de la rencontre et l’attente d’un coup de sang qui pourrait générer de l’intérêt de la part du public.

Il n’y a aucune raison d’espérer qu’un combat moyen entre des instructeurs de Taijiquan et des athlètes professionnels de MMA choisis aléatoirement soit particulièrement intéressant. Alors que des étudiants en Taiji peuvent s’intéresser de manière individuelle au combat, leur art est manifestement construit pour un certain nombre de buts, allant de l’auto-défense à la préservation d’éléments de culture chinoise et agissant sur la santé physique et émotionnelle. Le MMA est seulement fait pour une chose, qui est gagner dans un octogone. Et s’il y a une leçon que la modernité a enseigné, c’est que des capacités hautement spécialisées vont quasiment toujours l’emporter sur des approches généralistes d’un même problème. C’est vrai dans le monde du travail (d’où la profusion des nouvelles professions au siècle dernier) et cela semble aussi vrai dans une compétition sportive.

Cela ne constitue pas une surprise. A un niveau intuitif, c’est quelque chose que nous semblons tous reconnaitre. Nous acceptons qu’être l’homme de tous les métiers signifie n’en maîtriser aucun. Et cela veut probablement dire être étouffé par un maître du corps-à-corps à un moment de votre entraînement personnel. Pourtant, cette réalité ne semble pas constituer le facteur déterminant dans la manière qu’a le public de considérer les arts martiaux. Au mieux, c’est la moitié d’une dialectique en cours.

Comme je l’ai indiqué en conclusion de mon ouvrage sur l’histoire sociale des arts martiaux de Chine du Sud (co-écrit avec Jon Nielson), de nombreux individus viennent aux arts martiaux comme source de sens et d’identité dans un monde où les forces de la mondialisation et le rapide changement économique ont démantelé les structures sociales de base. Il existe cependant plus d’une manière de laquelle les arts martiaux pourraient s’engouffrer dans cette brèche. D’une part, ils pourraient essayer de considérer un problème créé par ce changement social rapide (e.g. comment me protéger du crime croissant, ou comment puis-je montrer qu’au XXIe siècle les athlètes professionnels chinois peuvent battre les meilleurs combattants américains ?).

D’autres pratiques pourraient, sinon, choisir de traiter les questions plus fondamentales comme celle des personnes ayant été coupées de leurs communautés traditionnelles ou de leurs sources d’identité. Si votre village en Chine du sud a été rasé pour faire place à une nouvelle « ville de troisième rang » faite d’immeubles d’habitation quasiment vides et de centres commerciaux, peut-être qu’une pratique traditionnelle comme le Taijiquan peut offrir une vision nouvelle et flexible de ce que signifie faire partie d’une communauté chinoise authentique dans une période où la notion profonde de communauté s’érode.

Lorsqu’il débattait des manières dont différentes communautés religieuses se sont adaptées à la mondialisation, Peter Beyer qualifiait ses deux stratégies de « réponses de première et seconde intégration ». Certaines communautés religieuses répondent à la dislocation sociale en se concentrant sur un ensemble très spécifique de problèmes concrets (le problème de la justice sociale dans les pays pauvres d’Amérique latine), alors que d’autres se tournent vers des discours philosophiques et sociaux de plus grande portée afin d’essayer de rétablir les identités disloquées (l’augmentation du fondamentalisme dans toutes les religions majeures du monde).

Les tendances duales que nous observons dans les arts martiaux chinois ne sont pas surprenantes. A l’intérieur d’un grand échantillon de problèmes sociaux, il y a un modèle similaire dans lequel les débats ont émergés entre ceux qui cherchent des résultats vérifiables de manière empirique dans des domaines définis de manière étroite, mais socialement pertinents, et ceux qui ont adoptés un discours généralisé qui promet un seul ensemble de principes qui peut recadrer et rétablir la signification de nombreux domaines de l’entreprise humaine.

Il ne s’agit pas d’une coïncidence si le Taijiquan est aujourd’hui l’art martial le plus populaire en Chine, alors que les Mixed Martial Arts est l’une des tendances à la croissance la plus rapide. Il s’agit d’un cas particulier d’une évolution bien plus générale. Nous ne devrions pas être surpris non plus de découvrir que ce débat se poursuit sous une forme ou une autre depuis longtemps. La rencontre actuelle de la Chine avec les marchés mondiaux a commencé au XIXe siècle et a atteint un pic de fièvre après la Rébellion des Boxers en 1899-1901. Des universitaires comme Douglas Wile ont déjà considéré les manières desquelles le Taijiquan s’est réorganisé et a émergé comme une réponse de l’élite à la crise existentielle que la mondialisation occidentale a posé à la Chine à la fin du XIXe siècle.

Nous ne devons pas non plus attendre que ce débat soit conclu rapidement. Les gens (que ce soit en Chine ou en Occident) terminent dans l’un des deux camps de cette dialectique parce qu’ils ressentent différentes insécurités, ou choisissent différentes stratégies de compréhension et de gestion des défis d’une société rapidement changeante. Apprendre à vivre ensemble en harmonie semble également peu probable. L’adhésion à une vue du monde, ou à un ensemble de valeurs, semble conduire à dénier la légitimité d’une autre stratégie. Soit la Chine nécessite une « vérité scientifique » afin de prospérer, soit de « se rappeler qui elle est en réalité ». Mais en pratique, il est difficile de choisir « les deux » pour les mêmes raisons qu’il est difficile d’être à la fois champion de MMA et maître de Qigong. Certains buts sont antagonistes à un niveau si fondamental qu’un compromis semble difficile.

Quand Xu et Wei s’affrontent, nous ne pouvons pas regarder ailleurs. Quiconque est familier avec l’histoire des arts martiaux chinois des cinquante dernières années pourrait probablement deviner l’issue de ce combat. Pourtant, c’est le poids de l’histoire qui donne du signifiant à chaque période. Nous regardons, attendant que le « spécialiste » s’appuiera sur un entraînement moderne et scientifique pour gagner, espérant dans le même temps que le « généraliste » nous donne des raisons de croire qu’un glissement des valeurs culturelles puisse donner une façon efficace de gérer les défis du monde moderne. Le fait que nous ayons tous fait des choix similaires (et parfois contradictoires) dans de nombreux domaines de nos propres vies signifie que nous sommes tous partie prenante dans ce jeu. Nous ne pouvons nous empêcher de regarder combat après combat parce que nous croyons aussi que ces coups ont du sens.

oOo

Si vous avez apprécié cet essai, vous devriez lire : Two Encounters with Bruce Lee: Finding Reality in the Life of the Little Dragon.

Notes

1. NdT : ce dernier terme désignait les arts martiaux « nationaux » (國術). Voir l’article sur l’Institut central du Guoshu sur Wikipédia.
2. NdT : École d’arts martiaux fondée en 1910.

Publié initialement en anglais sur Kung Fu Tea par Ben Judkins le 4 mars 2017.

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