Sun Tzu a dit…

Couverture de l'Art de la Guerre - champs classiques (ed. Flammarion). Tous droits réservés.

Couverture de l’Art de la Guerre – champs classiques (ed. Flammarion). Tous droits réservés.

Quand on aborde le sujet de la littérature martiale – ou assimilée – extrême-orientale, quelques ouvrages ne peuvent être évités. Parmi eux, le Traité des cinq roues ou le Hagakure, du côté du Japon, et bien sûr, l’Art de la Guerre, classique chinois. Et c’est ce troisième ouvrage qui, plus ancien (quelles que soient les estimations d’âge), a eu le plus grand impact. Un impact militaire (en Extrême-Orient), et, de nos jours, également économique. Seul De la guerre de Carl von Clausewitz eut probablement un impact aussi marqué sur les stratégies militaires.

Qu’est-ce que l’Art de la Guerre ? Cet ouvrage, le plus ancien traité militaire connu, est attribué à Sun Wu (Sun Tzu signifiant maître Sun), un général chinois du VIe siècle av. J.C. On peut le trouver dans de multiples éditions, dont celle de poche dans la collection Champs classiques de Flammarion (2008). Dont la particularité (outre d’être celle que j’ai lue) est d’être une traduction d’une édition anglaise commentée (y compris dans certains choix de traduction) et contextualisée, datant de 1963 (texte en anglais de Samuel B. Griffith, pour l’Unesco collection of representative works chinese series).

Le contenu, au global

En version originale (le doute subsiste, cette version ayant disparu), le traité se présentait sous la forme de treize chapitres, qui désignent parfois l’ouvrage en lui-même. Il fut par la suite « augmenté » d’exégèses de plusieurs commentateurs. Les premiers supports, et l’âge, ont donc introduits des variantes, confusions (original/commentateur, copies, caractères anciens mal compris, etc.) qui se sont amplifiées avec le temps. Cependant, c’est sans doute l’intérêt qu’il a suscité, ainsi qu’une écriture concise, qui a permis qu’il soit transmis aussi longtemps en conservant à la fois une cohérence globale et la possibilité d’une « réfection » (passant parfois par une réorganisation de sentences, ou suppression de passages « doublons »). L’édition présente contient donc, outre la contextualisation pré-citée, des commentaires (attribués) sur les réflexions de Sun Tzu.

L’ouvrage s’articule donc autour des treize chapitres suivants :

  1. Approximations
  2. La conduite de la guerre
  3. La stratégie offensive
  4. Dispositions
  5. Énergie
  6. Points faibles et points forts
  7. Manœuvre
  8. Les neuf variables
  9. Marches
  10. Le terrain
  11. Les neuf sortes de terrain
  12. L’attaque par le feu
  13. L’utilisation des agents secrets

Si tous concernent la guerre (de manière globale), certains s’appliquent à certaines pratiques martiales et de protection personnelle telles que nous les connaissons, ou du moins, aux stratégies qu’elles peuvent proposer. En effet, le cœur de la thèse militaire de Sun Tzu est la victoire avant la bataille, c’est-à-dire faire en sorte que la bataille ne soit livrée que lorsqu’elle est inévitable, en utilisant des moyens peu en accord avec la pensée confucianiste, comme le renseignement militaire (espionnage), la « duperie » ou en mettant en relation économie et conflits (problématique globalisée d’intendance).

Ce qui s’applique … et ce qui peut s’appliquer dans le conflit

Approximations est une présentation des conditions nécessaires à la victoire. Dans une optique martiale, certains versets1 peuvent être utilisés comme des analogies transparentes, mais d’autres sont utilisables tels quels. Ainsi, des versets (sans exhaustivité) comme le 17 « tout l’art de la guerre est basé sur la duperie« , le 18 « c’est pourquoi lorsque vous êtes capable, feignez l’incapacité ; actif, la passivité« , le 19 « Proche, faites croire que vous êtes loin, et loin, que vous êtes proche » trouveront assez facilement résonance dans toute situation où le conflit est inévitable. La conduite de la guerre est un chapitre consacré au soutien d’un effort de guerre, abordant de manière claire des problématiques d’intendance, d’organisation (à la fois matérielle et temporelle) mais aussi de psychologie des masses (soutien du peuple et traitement des prisonniers) parfois fort différentes (et dans un sens, résolument « modernes ») de ce que l’on pourrait imaginer d’un général d’une époque si éloignée. Le chapitre suivant, La stratégie offensive, traite de la désorganisation de l’adversaire comme le meilleur moyen de victoire, en indiquant que le recours à la bataille n’est pas à chercher (verset 1 : « Généralement, dans la guerre, la meilleur politique, c’est de prendre l’État intact, ; anéantir celui-ci n’est qu’un pis-aller »), et que dans une situation perdue d’avance, savoir fuir est à privilégier (verset 16). Dans cette optique, l’unité est à rechercher chez soi et à combattre chez l’ennemi.

Dispositions, le quatrième chapitre, traite du rapport à la conduite de la guerre. Les questions de l’invincibilité (défense) et de la victoire (attaque) y sont abordées : « Notre invincibilité dépend de nous, la vulnérabilité de l’ennemi, de lui » (verset 2). L’anticipation (autre vertu martiale) et la préparation de la guerre y sont indiquées comme indispensables, comme dans le verset 12 : « car il remporte ses victoires sans errements. Sans errements signifie que, quoi qu’il fasse, il s’assure de la victoire ; il vainc un ennemi déjà défait ». Le cinquième chapitre porte le titre d’Énergie3 et concerne l’organisation de l’armée, en terme de transmission d’informations, de rapport au temps, de précision, d’équilibre des forces dans la bataille (force « normale » et force « extraordinaire ») : « au combat, seules existent la force normale et la force extraordinaire, mais leurs combinaisons sont illimitées ; nul esprit humain ne peut les saisir toutes. » (verset 11). Dans la continuité des précédents, le sixième chapitre, Points faibles et points forts, sort de la considération directe de la confrontation (tactique) pour replonger dans la stratégie, avec pour leitmotiv l’affaiblissement de l’ennemi, et l’exploitation des faiblesses déjà présentes, à l’image du comportement de l’eau – image employée dans les arts martiaux : « Or une armée peut être comparée exactement à de l’eau car, de même que le flot qui coule évite les hauteurs et se presse vers les terres basses, de même une armée évite la force et frappe la faiblesse » (verset 27). L’armée doit pouvoir s’adapter et d’empêcher l’ennemi de s’adapter à son tour.

… et ce qui peut s’appliquer dans le conflit.

Le septième chapitre, Manœuvres, est spécifiquement consacré à la confrontation de deux armées, et aux spécificités des… manœuvres. Cependant, quelques leçons peuvent être tirées, comme avec le verset 2 : « Rien n’est plus difficile que l’art de la manœuvre. La difficulté en cette matière consiste à faire d’une voie tortueuse la voie la plus directe et à changer la malchance en avantage. » Les neuf variables qui suit est une tentative de « rationaliser » (si la guerre est une chose rationnelle), ou du moins d’éclairer sur les grandes lignes de la stratégie militaire, dont les décisions constitutives doivent se faire avec le plus grand discernement. Marches est intéressant dans son idée de minimiser l’énergie nécessaire au mouvement tout en maximisant l’avantage qui en découle : non seulement le terrain d’affrontement devra être choisi avec soin (versets 1 à 11), mais, comme l’indiquent les chapitres précédents, l’ennemi devra toujours être percé à jour, en particulier par l’étude de son comportement.

Le terrain, dixième des treize chapitres, traite du choix du terrain et du rôle du général et des officiers dans la conduite des batailles, confirmant l’importance du moral des troupes pour la guerre. Le onzième chapitre, les neufs sortes de terrain, peut sembler un peu redondant avec le précédant au premier abord, ce qui est en partie vrai. Cependant, les territoires abordés sont classés (versets 1 à 10), et des réponses données selon ce classement. Les terrains font partie intégrante de la stratégie du général, qui doit rester imprévisible tout en rendant l’ennemi prévisible. L’avant-dernier chapitre, l’attaque par le feu, le plus court, propose effectivement un recensement des moyens d’utilisation du feu comme arme, mais aussi et surtout, en fin de compte, l’utilisation pertinente et mesurée des moyens d’attaque. Enfin, l’utilisation des agents secrets4, traite de l’utilisation des moyens d’espionnage et de subversion dans la soumission de l’ennemi avant même tout engagement des forces armées, et à l’encontre de toute morale confucéenne.

En conclusion

Si, bien entendu, tout n’est pas à prendre (ou n’est plus) au pied de la lettre, le propos reste étonnamment moderne, et transverse. Les exemples historiques cités dans les textes annexes l’appuient assez bien. Les notions d’adaptabilité, de piège, de contrôle des ressources prônées par Sun Tzu font partie des pratiques martiales, et que la notion de préservation de l’autre (même utilitaire) est partagée de nos jours par certains d’entre eux.

Cet ouvrage est – d’un point de vue historique, culturel et martial – à lire, probablement avec d’autres ouvrages comme ceux cités en introduction de ce billet, et d’autant plus qu’il est à la fois concis et riche en pistes de réflexion(s).

Notes et références

1. Numéro de l’édition ayant servi pour ce billet.
2. Les notes de traduction, en particulier sur la signification des idéogrammes, et la contextualisation du récit indiquent une civilisation complexe et avancée – pour son temps – technologiquement et culturellement.
3. Le sens de l’idéogramme utilisé, comme l’indique l’auteur, est multiple. Il ne relève pas de la même idée que celle de l’énergie « chi » (氣 en chinois traditionnel).
4. Le titre est, d’après le traducteur, plus ambigu qu’il ne semble, et aurait pu aussi être compris comme l’utilisation des faiblesses.

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A propos G.

Pratiquant lambda.
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3 commentaires pour Sun Tzu a dit…

  1. Mathieu dit :

    Ce livre est effectivement très complet et fait partie intégrante de la culture chinoise, même jusqu’à maintenant. Chaque chef d’entreprise en Chine maîtrise au moins 80% des tactiques de cet ouvrage. A recommander en effet mais à adapter au 21e siècle.

  2. Laurie dit :

    Je ne suis pas entièrement en accord avec la phrase « le cœur de la thèse militaire de Sun Tzu est la victoire avant la bataille, c’est-à-dire faire en sorte que la bataille ne soit livrée que lorsqu’elle est inévitable ». Pour moi, le coeur de la thèse est plutôt l’idée d’attirer l’adversaire dans le « temps long », l’épuiser par d’autres moyens et tout mettre en oeuvre pour pouvoir déclencher la bataille quand elle est déjà gagnée. La bataille n’est donc pas inévitable mais repoussée jusqu’au moment choisi.

    La culture militaire Chinoise s’inscrit dans l’immensité de son territoire et sa capacité à s’inscrire dans un « temps long » c’est à dire s’envisager les conflits sur le long terme de façons trans-générationelle. C’est un concept très difficile à envisager pour les européens par exemple, qui ont toujours souffert de la proximité des enemies et agissent dans un » temps court ». Cette notion de temps long ou court est interessante à envisager dans la pratique matinale et dans la comparaison entre les arts martiaux occidentaux, orientaux… (plus ou moins direct, plus ou moins souple, façons d’envisager la progression dans le temps…).

    Merci pour cet article qui permet de discerner des principes martiaux à différentes échelles et de comprendre des relations entre culture militaire et développement martial.

    • G. dit :

      Cet aspect temps long n’est pas dans ce que je retiens du texte (que je n’ai pas sous les yeux), je dirais même au contraire : il ne faut pas oublier que l’impact de la guerre sur les populations est très clairement présenté, et pas sous un jour positif.
      En tout cas, merci pour votre retour.

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