Japonais et Occidentaux perçoivent-ils l’aïkidô de la même manière ?

Ce billet est une traduction, avec son aimable autorisation, de Do Japanese people and Westerners experience Aikido the same way?, un texte de Kai Morgan, auteur du blog Budo inochi (en anglais) que je vous engage à consulter. Les illustrations sont celles de l’article, les liens hypertextes également.
Les notes ont été ajoutées par mes soins.
G.


Cet article est un résumé d’une publication académique : « Training in culture: The case of aikido education and meaning-making outcomes in Japan and the United States » de C.  Jeffrey Dykhuizen, publiée dans l’International Journal of Intercultural Relations 24(6):741-761 · Novembre 2000.


Séminaire d'aîkidô par Darij et Ana. Sous licence CC BY 2.0 via Flickr.

Séminaire d’aîkidô par Darij et Ana. Sous licence CC BY 2.0 via Flickr.

Étudier un art martial japonais (ou toute discipline, d’une autre culture que la vôtre) peut ouvrir une fenêtre sur un monde nouveau et excitant.

Le seul aspect du langage est fascinant. Des mots comme rei, kamae, ou même les noms des arts eux-mêmes (Aïkidô, Jûjutsu, Karatedô et ainsi de suite) ne traduisent pas de manière précise en anglais1, ce qui peut nous inciter à étudier et réfléchir en profondeur à leur signification.

Par exemple, une fois que vous avez compris qu’ uke ne veut pas dire bloquer (bien que l’on traduise parfois ce terme ainsi en anglais), une toute nouvelle manière de regarder votre discipline s’ouvre à vous.

L’étiquette du dôjô nous enseigne aussi des manières d’être  alternatives – une nouvelle sorte de relation maître-élève – une autre façon d’aborder l’apprentissage – et ainsi de suite.

Mais même si nous étudions tous ces éléments…

Un Occidental peut-il vraiment comprendre la discipline quasiment de la même manière que quelqu’un qui a grandi au sein de la culture japonaise ?

Le Professor C. Jeffrey Dykhuizen (du Delta College du Michigan) a effectué des recherches intrigantes sur ces questions. Il a observé ou participé à des cours d’aïkidô de style Aïkikaï2 au Japon et aux États-Unis, et recueilli des données d’élèves des ces dôjôs, adultes natifs du pays. Il a ensuite analysé et comparé ces données afin de relever les différences éventuelles.

Lors de sa collecte, Dykhuizen a donné aux gens quatre phrases à compléter – et un large panel d’adjectifs pour ce faire. Il a ensuite classé leurs choix favoris  en groupes. Il est à noter que Dykhuizen a essayé que les mots soient aussi cohérents que possible dans les deux langues3 en utilisant la technique de traduction inversée.

Voici ce qu’il a trouvé…

Première phrase : le ki est … ?

🇯🇵 Réponses japonaises
🇺🇸 Réponses américaines
Réponses les plus populaires Bienveillant

Gracieux

Apaisé

Doux

Rond

Cruel

Féroce

Dur

Tenace

Deuxièmes réponses les plus populaires Fort

Profond

Énergique

Beau

Gracieux

Fort

Profond

Énergique

Troisièmes réponses les plus populaires Intense

Tenace

Aikido par rudresh_calls. License CC BY 2.0 via Flickr.

Aikido par rudresh_calls. License CC BY 2.0 via Flickr.

Les pratiquants japonais ont montré une compréhension plus complexe et nuancé du ki que les américains. Cela n’est pas surprenant, le ki étant un concept familier qui est présent dans la vie et le langage japonais quotidiens. Ainsi, le mot pour temps, tenki 天気, contient le kanji du ciel 天 et du ki 気.

Dykhuizen a aussi remarqué que les instructeurs japonais se référaient souvent et naturellement au ki lors de leur enseignement – ainsi un sensei expliquait que la seule manière d’obtenir un mouvement doux, rapide mais cependant puissant était de concentrer le ki au travers de la pointe du bokken (sabre d’entraînement en bois).

Les instructeurs américains ne mentionnent pas, au contraire, le ki ou l’énergie durant l’entraînement, bien qu’ils utilisent des termes anglicisés d’« aïkidô » comme centrage ou connexion. Dykhuizen explique qu’ils ne nient pas les aspects spirituels de l’entraînement – mais ne les abordent jamais explicitement.

Deuxième phrase : l’aïkidô est … ?

  🇯🇵 Réponses japonaises
🇺🇸 Réponses américaines
Réponses les plus populaires Beau

Bienveillant

Gracieux

Apaisé

Rond

Beau

Gracieux

Fort

Deuxièmes réponses les plus populaires Intense

Fort

Énergique

Cruel

Féroce

Tenace

Énergique

L’aïkidôka américain a tendance à voir l’aïkidô avant tout comme un art martial, ancré dans la notion de défense physique contre une attaque.

Il montre aussi une compréhension plus nuancée du mot « aïkidô » que le  pratiquant japonais. Dykhuizen explique cette intéressante découverte par le fait que de nombreux pratiquants américains aient une éducation poussée (beaucoup plus que dans le groupe japonais) :

De plus, les sources et participants aux entrevues dans le cadre de recherche des États-Unis ont indiqué avoir beaucoup lu a propos de la philosophie de l’aïkidô et nombre d’entre eux a indiqué avoir des « bibliothèques » consacrées à l’aïkidô – ils étudient à propos de l’aïkidô en sus de l’entraînement. Comme l’a fait remarquer un instructeur américain, l’aïkidô « attire des gens bien éduqués ».

Troisième phrase : les pratiquants d’aïkidô aux États-Unis pensent que l’aïkidô est … ?

  🇯🇵 Réponses japonaises
🇺🇸 Réponses américaines
Réponses les plus populaires Beau

Bienveillant

Gracieux

Doux

Profond

Complexe

Rond

Féroce

Dur

Intense

Tenace

Énergique

Deuxièmes réponses les plus populaires Féroce

Intense

Tenace

Beau

Gracieux

Profond

Troisièmes réponses les plus populaires Fort

Énergique

Complexe

Comme on peut le constater, les aïkidôka japonais pensent que les aïkidôka américains perçoivent l’aïkidô de la même manière qu’eux (voir ci-dessous) – mais ils se trompent !

Quatrième phrase : les pratiquants d’aïkidô au Japon pensent que l’aïkidô est … ?

  🇯🇵 Réponses japonaises
🇺🇸 Réponses américaines
Réponses les plus populaires Beau

Bienveillant

Gracieux

Apaisé

Doux

Rond

Cruel

Féroce

Dur

Intense

Tenace

Énergique

Complexe

Deuxièmes réponses les plus populaires Intense

Fort

Beau

Gracieux

Fort

Profond

A nouveau, les aïkidôka américains pensent que les aïkidôka japonais perçoivent l’aïkidô de la même manière qu’eux – mais ils se trompent également !

Conclusion

Comme on peut le voir, l’aïkidôka américain tend à mettre en exergue la violence et l’agression dans leurs réponses. Cependant, Dykhuizen explique que cela ne veut pas dire qu’ils valorisent ou promeuvent la violence en aucune façon ; il n’y a aucune preuve même qu’ils enseignent la violence. Cela veut juste dire qu’ils semblent être plus conscients du côté martial de leur art, et l’utilisent comme un concept central pour leur entraînement et développement personnel.

Dans le même temps, l’aïkidôka japonais prête moins d’attention aux « aspects » martiaux, et tend à insister sur l’harmonie sociale dans leur enseignement et leur pratique.

Mais la découverte la plus intéressante est que les aïkidôka des deux pays semblent être incapables d’imaginer précisément comment les gens de l’autre pays perçoivent l’aïkidô. Cela montre comment nous avons une tendance profonde à « penser à partir » de notre propre culture.

C’est un résultat auquel nous devons réfléchir, sur et en dehors du tatami.

Dykhuizen suggère que l’une des raisons pour lesquels les gens échouent à comprendre la perspective de l’autre n’est pas la pratique en elle-même – car la technique et l’expérience physique de l’aïkidô sont virtuellement identiques au travers des deux pays (ce qu’appuient sa recherche propre et son expérience).

Les symboles disponibles pour créer du signifiant dans chaque culture (mots, idées, images) sont, cependant, différents et par conséquent ce qu’apporte l’expérience comme signifiant pour chaque entraînement individuel dans différentes cultures est distinct. Nous pouvons donc facilement échouer à comprendre que quelque chose d’autre peut se produire dans la tête de quelqu’un d’autre – parce que les symboles que nous avons pour créer du signifiant pour nous-mêmes sont différents.

Dykhuizen cite Donovan Waite, un important instructeur américain d’aïkidô qui s’est entraîné dans différents cadres culturels, qui indique que la technique en aïkidô tend à être la même dans différentes culturelles – et il ajoute : la culture rend la pratique différente, car c’est mentalement différent.

Il s’agit juste d’une étude, qui ne peut être prise comme parole d’évangile. Mais elle nous donne un rappel fort que ce que nous voyons en surface peut occulter de nombreux types de différences et complexités pourtant présentes – et ce quels que soient la race, la culture, l’âge, le sexe ou tout autre caractéristique externe des collègues de dôjô accomplissant les mêmes techniques à nos côtés…

Notes

1. Le billet original est en anglais. La traduction en français inclut, également, d’autres modifications linguistiques (champs sémantiques couverts) qui n’en changent pas le fond, mais peuvent causer une perte d’information involontaire. Cette précaution est à garder à l’esprit par la suite.
2. On pourra se référer à ce billet.
3. Cf. ci-dessus. Les mots des deux langues doivent avoir des champs sémantiques aussi proches l’un de l’autre que possible pour ne pas laisser de place à l’interprétation.


Jeff Dykhuizen a grandi en étant intéressé par beaucoup de choses de la nature, se posant la question du « pourquoi » de la vie et de la mort. Il a étudié la psychologie et la philosophie, a servi dans le Corps de la Paix, puis a étudié la culture et comment nous humains apprenons et construisons nos systèmes. Voulant pousser les choses vers le meilleur, il éduque et travaille avec les autres à construire la paix.


Publié initialement en anglais sur Budo inochi par Kai Morgan le 5 septembre 2016.

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A propos G.

Pratiquant lambda.
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