Deux ou trois choses que je perçois du jô

Ce billet a déjà été publié dans Dragon magazine spécial aïkidô n°13 – aikijo : le bâton de l’aïkidô.

Morihei et Kisshomaru (en costume occidental) Ueshiba, respectivement fondateur et deuxième dôshu de l'aïkidô, pratiquant au jô. Image en provenance du site d'Aikido journal.

Morihei et Kisshomaru (en costume occidental) Ueshiba, respectivement fondateur et deuxième dôshu de l’aïkidô, pratiquant au jô. Image en provenance du site d’Aikido journal.

Lors des débuts en aïkidô, les pratiques à mains nues et aux armes sont – forcément – cloisonnées les unes par rapport aux autres : en pratique, on se limite à une prise de contact avec ces différents corpus sans intégrer les liens qui les unissent, voire en se focalisant sur ce qui les éloigne. De fait, le poids relatif de chacune de ces pratiques est non seulement variable selon le courant d’aïkidô (d’essentiel à plutôt secondaire), mais aussi en contenu (les armes « classiques » sont le sabre (bokken), le poignard (tantô) et le bâton moyen (jô), on peut également retrouver les bâtons courts (tambô) et long (bô)) et en approches (Saito, Kobayashi, Nishio, etc.). Chaque cas, à l’exception du tantô, peut se décliner à la fois de manière quasi-« symétrique » (arme contre même arme, main nue contre main nue) ou franchement « asymétrique » (arme contre main nue, par exemple). Vaste choix, mais toujours avec une notion de transversalité : on cherche à pratiquer l’aïkidô, quel que soit le medium de l’échange. Et O sensei lui-même a illustré son art par ces vecteurs.

Le fait de passer d’une pratique à main nue à une pratique armée n’est pas anodin, même si dans l’idéal les principes de la discipline sont présents. L’arme prolonge le bras, modifiant l’intervalle « idéal » d’action (ma aï) entre les protagonistes. Mais l’arme crée aussi des contraintes, comme des directions d’actions privilégiées, tout particulièrement lors d’une interaction franchement « asymétrique ». Juste une brève parenthèse sur cette notion d’asymétrie : l’asymétrie est intrinsèque à toute discipline martiale, ou compétitive. Dans tous les cas, il s’agit de provoquer une situation dans laquelle un avantage décisif sur un adversaire est créé (puisqu’il s’agit d’un adversaire). L’aïkidô, comme art martial, ne fait pas exception. Fermons la parenthèse, pour le moment. Dans le cadre de pratique qui est le mien, les situations les plus asymétriques présentées pour un passage de shodan sont les exercices jô dori (l’attaquant possède le jô) et jô nage (le défenseur possède le jô).

Premiers pas

Appréhender ces pratiques au sein de la pratique ne s’est pas fait sans difficulté (pour moi, en tout cas) : la pratique du jô me semblait, en tant que débutant, totalement découplée de celle à mains nues. Alors exprimer de l’aïkidô par ce moyen… une échéance lointaine, extrêmement lointaine. Les bases à poser passaient en effet par quelques suburis, et le moins qu’on puisse dire est que la relation entre choku tsuki (par exemple) et telle ou telle technique à main nue n’est pas immédiate, quel que soit le discours supportant l’enseignement. Ceci étant, au même niveau de pratique, les techniques à mains nues (taï jutsu) m’apparaissaient également comme des extraits d’un catalogue technique, pas plus liées entre elles qu’avec une pratique armée, jô contre jô. La première question de fond que je me suis posé vient de ce compartimentage : en quoi des techniques aussi différentes en apparence sont-elles liées, dans ce que j’essaie de reproduire ?

Le plus évident, après coup, est le placement. Comme en sabre – cela est moins perceptible en taï jutsu, mais pas moins vrai – manier le jô implique dans un premier temps de se mettre hors de portée d’une frappe tout en gardant soi-même la possibilité d’agir. Autrement dit, parvenir à susciter une rupture de symétrie en sa faveur. Reste à entretenir cet avantage, puis à agir afin de le concrétiser : la trilogie tsukuri – kuzushi – kake. Les exercices d’initiation comme l’enchaînement tsuki – sortie de la ligne de frappe, intérieur comme extérieur – tsuki en sont un exemple, qui permet de commencer à coordonner placement et frappe. Déjà plus difficile à appréhender lorsque l’on a une arme plutôt encombrante (on la manie à deux mains, et elle nécessite un minimum d’espace pour être efficace) et que l’on découvre… Mais rapidement les enchaînements deviennent plus complexes, diversifiés, plus longs, même s’ils restent bien souvent saccadés, mécaniques : des juxtapositions de techniques, plutôt que des techniques liées entre elles. La mémorisation et l’assimilation technique en premier lieu.

Constructions

La pratique à deux, jô contre jô, construite sur ces bases, est une pratique symétrique. Avec l’expérience, on commence à y retrouver des éléments constitutifs de ce que l’on connaît en taï jutsu : gestion de la distance, prise de contact, placement, etc. Avec plus d’expérience encore, on utilise ces principes dans les deux pratiques. C’est le riaï (l’ensemble des principes dont résulte l’efficacité martiale) qui est alors mis en œuvre. Lorsque l’on aborde les exercices mixtes (arme et mains nues), et lorsque l’on n’est pas aussi expérimenté que l’on souhaiterait, on se situe dans un entre-deux assez déstabilisant, en raison de l’asymétrie forte qui est introduite : chaque partenaire se trouve dans l’obligation de gérer des paramètres différents de son vis-à-vis, compliquant son adaptabilité. C’est d’ailleurs ce que l’on retrouve en jôdô dont la pratique se base sur une opposition entre bâton et sabre. Dans ce dernier cas, le shidashi (celui qui attaque avec le sabre) est souvent le rôle du pratiquant expérimenté par rapport à l’uchidashi (celui qui défend avec le jô). La différence des rôles est vue à la fois comme une démarche contextuelle (celle initiée par Musô Gonnosuke lorsqu’il créa le jô jutsu), culturelle (le rôle d’attaquant est traditionnellement celui de l’expérimenté dans les kôryû) et pédagogique (importance de la qualité de l’attaque pour permettre la correction). A mon sens, même si l’état d’esprit est souhaitable, la transposition directe de cette différenciation à la pratique jô nage ou jô dori pose plus de questions.

Jo nage par Kisshomaru et Moriteru Ueshiba, à Paris (1980). En arrière-plan, Christian Tissier (à gauche) et Nobuyoshi Tamura (à droite).

Jo nage par Kisshomaru et Moriteru Ueshiba, à Paris (1980). En arrière-plan, Christian Tissier (à gauche) et Nobuyoshi Tamura (à droite). Tiré de Aiki-jo de Christian Tissier – ed. Sedirep (tous droits réservés).

Jô dori et jô nage sont deux exercices de nature asymétrique, qui – dans ma compréhension – mettent essentiellement en jeu deux notions : d’une part, la gestion du ma aï, d’autre part, celle des saisies (et de ce qui en découle : leviers articulaires, prolongation du mouvement, etc.). La première me semble la plus facile à percevoir. Dans le cadre du jô dori, le problème est pour tori d’approcher uke, c’est-à-dire d’approcher à une distance à laquelle l’arme est « neutralisée » (rendue inefficace par un placement et une saisie) puis utilisée contre son porteur (ce qui implique que le placement et la saisie le rendent possible). Dans celui de jô nage, il s’agit de laisser uke s’approcher suffisamment pour inciter à une saisie du jô puis l’utiliser pour agir. Mais, dans une optique martiale (dans le cadre défini de l’exercice), il faut faire en sorte que l’asymétrie ne s’inverse pas, c’est-à-dire que jô nage ne puisse se transformer pas en jô dori et inversement, comme en taï jutsu. La deuxième problématique est celle des saisies. S’il n’est pas question ici d’aborder de la réalité des saisies comme attaques, elles sont dans les deux exercices une tentative de neutralisation de l’arme (et de son porteur). Cependant, l’asymétrie de la situation a tendance, au début, à pousser le pratiquant à figer la saisie, soit en voulant « bloquer » une attaque (jô dori) soit en voulant absolument projeter l’attaquant (jô nage). C’est – comme en taï jutsu – en parvenant à conserver une certaine mobilité sur la saisie et à éviter de se sur-focaliser sur l’arme que l’on peut travailler efficacement.

Expression

C’est sur ces derniers points que j’essaie d’améliorer ma pratique de l’aïkidô (telle que je la comprends, étant loin de l’expertise…), en gardant en tête cette notion de gestion d’asymétrie (subie ou créée, maintenue ou renversée). Bien qu’elle soit très « géométrique », elle me permet de situer (au moins) spatialement les quelques éléments nécessaires à l’exécution technique, soit en tant que tori, soit en tant qu’uke. La pratique du jô est, à mon sens, un outil très intéressant pour travailler ces situations asymétriques dans le cadre de l’aïkidô, les problèmes présents dans le taï jutsu y étant, comme l’a écrit Christian Tissier dans son introduction de Aïki-jo – aïkido fondamental T.3 (éd. Sedirep) amplifiés. Et à mon stade de pratique, la plupart des questionnements qu’elle induit restent ouverts.

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A propos G.

Pratiquant lambda.
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