La voie et l’engagement : conversation avec Hélène Doué

Je m’étais promis d’interviewer Hélène Doué, afin de mieux faire connaître cette enseignante à mes lecteurs. Elle a gentiment accepté de se prêter au jeu lorsque je lui ai demandé : aussi, je vous propose de la lire dès à présent.

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Hélène Doué.

[Paresse martiale] Bonjour Hélène, pour commencer, je voulais indiquer que je suis très content de t’avoir enfin en interview pour ce blog, pour plusieurs points que nous développerons peut-être par la suite. Pourrais-tu te présenter aux lecteurs ?

En quelques mots : je termine cette saison ma 26e année de pratique, je suis aujourd’hui 5e dan U.F.A. à 36 ans, et depuis la naissance de mon premier garçon, j’ai choisi de devenir professionnelle dans l’enseignement de l’Aïkidô. J’assume aujourd’hui avec Fabrice Croizé la responsabilité d’assister Mare Seye dans son poste de D.T.R. pour l’Ile-de-France. J’enseigne chaque semaine pour un public adulte dans le 13e arrondissement de Paris, ainsi qu’à des enfants et adolescents dans le dôjô de Fabrice Croizé à Montreuil, aux étudiants de l’Université Paris 7 Diderot, et enfin à de jeunes autistes dans le cadre d’un IME (Institut médico-éducatif).

[P.M.] Comme tu l’as indiqué, tu es une enseignante professionnelle de l’Aïkidô. Cette situation reste relativement rare en France, si l’on compare à ce que l’on peut voir dans d’autres disciplines comme le jûdô ou le karaté. Comment s’est faite ta progression jusqu’à ce statut ?

Ma progression s’est faire pas à pas, avec en ligne de fond l’entraînement, et un engagement sans relâche. J’ai commencé à pratiquer à neuf ans, au cercle Tissier à Vincennes, et à partir de là je suis passée par tous les cours proposés : enfants, adolescents, ado-adultes, adultes à partir de 14 ans. Pendant dix ans environ j’ai suivi tous les cours de la semaine, plus des stages le week-end, ce qui monte à une vingtaine d’heures d’entraînement hebdomadaire, jusqu’à l’obtention de mon 4e dan à 28 ans. Mon professeur principal bien sûr est Christian Tissier, mais comme il me l’a si bien dit, je suis un pur matériau vincennois ! Car j’ai bénéficié de l’enseignement de tous les professeurs présents, notamment Pascal Guillemin, Bruno Gonzalez, Fabrice Croizé, Philippe Orban, Patrick Benezi, Daniel Bourguignon… Ayant commencé l’Aïkidô enfant, j’ai d’abord eu envie de transmettre à ces derniers, et j’ai commencé à me former auprès de Dominique Mazereau à 19 ans, mon premier professeur au cours enfant. Elle m’a ensuite laissée en charge d’un des cours de la semaine, que j’ai dirigé pendant six ans. Ensuite, ce sont les autres professeurs du Cercle qui m’ont fait confiance et m’ont permis de les remplacer régulièrement, ce qui m’a donné assez d’assurance pour envisager de prendre en charge un club adulte par la suite.

[P.M.] Comment s’est effectuée cette prise en charge d’un enseignement ? Quelles étaient tes attentes de professeur à ce moment ?

Une fois passé mon Brevet d’État, j’ai commencé l’enseignement en club en partageant un cours avec Fabrice Croizé à Neuilly-sur-Marne pendant quelques années. Je n’avais pas d’attente particulière à ce moment là je pense, si ce n’est beaucoup d’enthousiasme à transmettre ce qu’on m’apprenait ! Plutôt que des attentes, j’ai compris les exigences que le métier d’enseignant d’Aïkidô signifiaient : comment faire progresser un groupe de pratiquants hétérogènes sur une et plusieurs saisons, comment adapter les explications en fonction des niveaux, et surtout, comment réaliser un mouvement sur tout type de gabarit ! En effet, le public de ce club était essentiellement masculin, et ces messieurs étaient plutôt costauds… Il m’incombait donc de savoir les convaincre par la technique, au delà du discours. J’ai pris beaucoup de plaisir à enseigner dans ce club, et j’ai beaucoup appris des élèves.

Christian Tissier (tori), Hélène Doué (uke) : shiho nage. Photo prise sur le site de l'Aïkido Club de Sceaux (tous droits réservés).

Christian Tissier (tori), Hélène Doué (uke) : shiho nage.
Photo prise sur le site de l’Aïkido Club de Sceaux (tous droits réservés).

[P.M.] Quelles sont tes attentes maintenant, au regard de ce que tu as déjà réalisé ?

Il n’y a qu’une chose que j’attende vraiment, c’est l’engagement sur la durée de la part des élèves, car c’est pour moi la clef de la progression, comme dans tout autre discipline sportive ou artistique. Il me semble important de rappeler que l’ Aïkidô est une voie, ce qui suppose de la longueur et de la régularité, de la patience et des efforts pour progresser. Et ce sont des valeurs qu’il me semble bon de cultiver.

[P.M.] Comment abordes-tu ton statut de membre de l’équipe technique régional de la ligue Ile-de-France (FFAAA), par rapport justement à ton rôle d’enseignante ? Quel(s) apport(s) ont ces rôles l’un pour l’autre ?

Ce rôle me donne encore plus de responsabilités dans mon rôle d’enseignante au delà du groupe d’élèves que je forme, par exemple lorsque je dois transmettre en stage un enseignement à vocation fédérale, c’est-à-dire qui vise à rassembler, fédérer les pratiquants autour d’une même passion, au-delà de différences techniques. Mais également en club, notamment lorsque des pratiquants venus d’autres dôjôs viennent suivre mon enseignement, je dois faire en sorte que tous les pratiquants s’y retrouvent en quelque sorte, proposer à la fois des choses structurantes pour le groupe tout en me laissant des pistes pour mes propres recherches.

[P.M.] Quelles sont les particularités de ton enseignement (voulues ou subies) ?

Les particularités de mon enseignement ne sont pas liées je pense à mon profil (en termes de genre ou d’âge par exemple) mais à la diversité des publics auprès desquels j’interviens. En effet, je n’aborde pas de la même manière les cours que je donne aux enfants et adolescents, aux adultes, aux étudiants, aux autistes, et il faut faire parfois le grand écart dans une même journée en termes de pédagogie dans l’enchaînement des différents cours. Mais c’est aussi ce qui donne toute sa saveur au métier !
Au sein du club également, outre le fait d’adapter technique et discours aux différents niveaux de pratiquants, il me faut également proposer des pistes de progression aux nombreuses personnes venant d’autres clubs, qui ont déjà un enseignant de référence, et qui viennent chercher un complément d’apprentissage dans mon enseignement. Encore une fois, tenir compte des aspirations et personnalités de chacun, tout en créant une émulation de groupe dans un sens de travail commun.

[P.M.] La fin d’année 2015 a été un (autre) épisode de changement, avec cette promotion à un haut grade et un rôle de juge lors des passages de grade. Comment vois-tu ces évolutions ?

Tout comme je dois mes premières armes en matière d’enseignement aux professeurs qui m’ont fait confiance pour les remplacer en cours, me solliciter comme Uke lors de démonstrations, ou me choisir comme démonstratrice lors d’événements comme les Combat games ou le Kagami Biraki (de la FFJDA), je vois ces évolutions comme une marque de confiance en mes capacités à représenter mon professeur, Christian Tissier, tant techniquement qu’éthiquement dans ma pratique. Et également, avec mon entrée au sein du collège technique national de la FFAAA pour la saison à venir, je confirme mon engagement fédéral dans la transmission de notre discipline.

[P.M.] Tu formes, et tu as déjà formé, des candidats aux qualifications d’enseignants (brevet fédéral / certificat de qualification professionnelle), et bien sûr, des pratiquants qui passeront, à plus ou moins court terme, des grades, qu’ils soient kyû ou dan. Comment vois-tu ce rôle, qui n’est pas que technique ?

En effet c’est un rôle qui a de multiples facettes, la technique en étant un des éléments centraux mais pas exclusif. Que ce soit pour les préparations aux passages de grades ou aux diplômes d’enseignant, j’essaie toujours de m’appuyer sur les capacités et les qualités humaines propres à chaque élève, afin de les aider à construire leur pratique ou leur pédagogie, en accord avec les valeurs portées par l’Aïkido. Mais j’insiste également sur le fait qu’au-delà d’une progression individuelle, les pratiquants font partie d’un groupe, et que les étapes qu’ils franchissent participent à la cohésion et au bon équilibre de ce dernier autant que moi-même en tant que référent.

[P.M.] La pratique. Nous en avons déjà un peu parlé plus haut. Mais quelle est ta manière d’alimenter ta pratique : qui, quoi, comment ?

Je continue bien sûr à m’entraîner chaque semaine au Cercle Tissier, à la maison en quelque sorte.  Et le plus souvent possible je complète cet enseignement hebdomadaire par des stages le week-end, ceux de Christian Tissier en priorité, même si j’aimerais plus souvent suivre l’enseignement de mes sempaïs, il faut savoir faire des choix et composer avec son propre emploi du temps… Plus largement, j’essaie de profiter de l’enseignement de senseïs japonais comme Yoko Okamoto, Yasuno ou Myamoto senseïs lorsqu’ils sont de passage en France, car leurs différentes manières d’enseigner alimentent ma pratique de pistes de réflexion supplémentaires.

[P.M.] Quelques mots (en liaison avec l’Aïkidô, bien entendu), quelques réactions de ta part :
– femme
– armes (bukiwaza)
– technique
– image

– Les femmes, il nous en faut plus sur les tatamis pour les années à venir ! Ainsi qu’à tous les échelons de pratique et de responsabilités, pour conserver cet atout qu’offre l’Aïkido d’une vraie mixité par rapport à d’autres arts martiaux. A part cela, selon moi ce n’est pas un sujet qui donne matière à spécifier les caractéristiques de la pratique féminine, car il vaudrait mieux penser plutôt les pratiquants en termes de morphologie ou de capacités individuelles par exemple, plutôt qu’en termes de genre, au risque sinon de stéréotyper la pratique homme/femme. Il existe bien sur des différences liées au sexe, mais ce n’est qu’un paramètre parmi d’autres.

Hélène Doué (N.K. : uke).

Hélène Doué (N.K. : uke).

– Selon moi la pratique des armes est assez indissociable du travail à mains nues, certainement parce que j’ai moi-même été formée aux deux simultanément. Mais au-delà du parallèle ou de la complémentarité qu’on peut établir entre les deux formes de travail, ce que j’ai envie de transmettre c’est avant tout le simple plaisir qu’on peut prendre à pratiquer le ken ou le jô par exemple. C’est ce que j’ai compris récemment en observant mes élèves étudiants de l’Université Paris 7 Diderot, certains d’entre eux ne pouvant venir qu’au cours d’armes et n’ayant donc jamais fait d’Aïkido à mains nues : ils font preuve d’un enthousiasme, d’un engagement et d’une martialité à faire pâlir certains pratiquants de longue date ! Comme quoi, c’est une discipline à part entière, et pas seulement un complément de la pratique de l’Aïkido à mains nues.

– La technique est au centre de notre pratique, avec le travail de base qui permet de construire les pratiquants au départ, et il faut selon moi toujours prendre du plaisir à le répéter quand on progresse, car c’est le travail le plus exigeant, qui demande le plus d’efforts pour le parfaire. En s’appuyant sur des bases structurées, il est plus facile d’appréhender le travail d’application par la suite, et de trouver une certaine liberté, ou créativité dans l’exécution des techniques.

– Si l’on veut que notre discipline continue de se transmettre aux générations à venir et à se diffuser plus largement, il y a un vrai travail à fournir dès aujourd’hui pour clarifier l’image que l’on veut donner de l’Aïkido. Nous avons la chance d’avoir une large représentation des âges au sein des élèves, mais l’avenir réside dans le recrutement des jeunes pratiquants qui seront les futurs enseignants notamment. Et là nous avons tous à réfléchir à l’image que nous transmettons, en tant qu’élève, enseignant, club, fédération.

[P.M.] Nous arrivons à la fin de cette interview. L’une des deux questions que je pose à ce moment là est : quel est ton meilleur souvenir de pratique ?

Sans doute le stage animé par Christian Tissier et Yasuno senseï en 2011, organisé par Yoko Okamoto dans un magnifique Budo center à Kyoto, tant du point de vue de la richesse de l’enseignement et de la pratique, que du cadre dans lequel l’événement avait lieu. C’était également la première fois que j’allais au Japon, et ce fut un vrai concentré de bons souvenirs sur le tatami, et de belles découvertes culturelles.

[P.M.] La seconde est de savoir ce que tu aimerais transmettre au lecteur ?

De garder à l’esprit que l’important en Aïkidô, comme dans tous les arts martiaux je pense, c’est l’engagement à long terme, et de toujours chercher à renouveler l’enthousiasme et le plaisir dans la pratique.

[P.M.] Je te remercie pour le temps que tu as consacré à répondre à cette interview, ainsi que, bien sûr pour tes réponses très complètes. A très bientôt.

Un plaisir pour moi, à bientôt sur le tatami.

Je remercie Hélène pour cette entrevue et pour sa disponibilité au dôjô. Si vous voulez pratiquer avec elle, n’hésitez pas à vous rendre sur son site (à venir) pour vous renseigner sur les dôjôs où elle enseigne ou sur les stages qu’elle peut animer. En attendant, rendez-vous à l’Olympiades Aïkidô club (Paris) ou au dôjô des Guilands (Montreuil). On pourra également trouver un entretien sur le blog aïkido blog trotter, un retour sur un stage sur Aïki kohaï, sans oublier un autre compte rendu ici.

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A propos G.

Pratiquant lambda.
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