Sortir du berceau, aller dans le monde, perdre ses racines ? (troisième partie)

Ce billet est la suite de Sortir du berceau, aller dans le monde, perdre ses racines ? (deuxième partie).

De nouveaux foyers ?

Rang du haut, de gauche à droite : William Chow, Paul Yamaguchi, Harry Pang, Woodrow McCandle. Rang du bas, de gauche à droite : Thomas Young , le grand maître James M. Mitose, Paul Pung. Photo prise en 1950. Source : inconnue.

Les pionniers du kenpô hawaïen. Rang du haut, de gauche à droite : William Chow, Paul Yamaguchi, Harry Pang, Woodrow McCandle.
Rang du bas, de gauche à droite :
Thomas Young , le grand maître James M. Mitose, Paul Pung.
Photo prise en 1950. Source : inconnue.

La dissémination d’une pratique n’est pas forcément un processus uniforme, où l’on partirait d’une source (intarissable, a priori) pour irriguer continûment le reste du monde (dans l’idéal). La fontaine étant, bien entendu, le maître fondateur ou son descendant – par le sang – de la énième génération. Si l’on considère les très « grandes » pratiques martiales actuelles (ou disons plutôt les pratiques de masse), ce modèle très « centralisé » n’existe plus, même si des centres mondiaux – symboliques ou non –  sont identifiés (Aïkikaï, Kukkiwon, Kôdôkan…). De plus, si les « maîtres-missionnaires » de ces disciplines étaient bien des natifs du berceau (japonais, coréen, etc.), les experts ou champions reconnus n’en sont plus issus exclusivement, indépendamment de l’image de l’expert oriental1 et  au-delà du cercle des pratiquants. Notons que, même si le passage du réservoir-berceau aux experts « hors murs » en passant par ceux de la diaspora (ou de la mission de dissémination) ne s’est pas forcément faite (et continue de se faire) de la même manière pour tous.

Plusieurs phénomènes peuvent se produire lors de la dissémination : la création de nouvelles branches, voire de nouvelles écoles ; l’entraînement : une discipline permet l’arrivée d’autres disciplines sœurs, cousines voire seulement issues du même berceau ; le déplacement, c’est-à-dire que le cœur de l’école, que cela soit en terme de pratiquants ou de localisation du « centre » mondial, ne se situe plus sur les terres d’origine, et dans une forme atténuée, la création de centres secondaires (à l’échelle d’un pays2, d’un continent). Si la création d’une nouvelle école est un phénomène relativement fréquent, et si l’entraînement le fut/l’est aussi dans l’histoire moderne des arts martiaux (et le jûdô a été une formidable locomotive pour les arts martiaux japonais en particulier et asiatiques en général), il est beaucoup plus rare d’observer un « déplacement » de la pratique. S’il est plus facile de l’observer à petite échelle (comme par exemple pour la Takamura ha shindô yoshin ryû, ), on peut considérer que le kempô/kenpô en constitue une illustration à plus grande échelle, avec la constitution au final de deux nouvelles branches (hawaïenne et américaine) dont l’origine est James Mitose, elles-mêmes subdivisées en de multiples écoles.

Passé(s), présent et futur(s)

La dissémination des arts martiaux – nous l’avons vu – n’est donc ni uniforme, ni spatialement (anisotropie), ni temporellement (anisochronie). Elle est multi-factorielle, dépendante à la fois de l’émetteur de la discipline (volonté de dissémination, moyens, charismes personnels, messages véhiculés, niveau de subordination souhaité, etc.) et du récepteur (perception, moyens, compatibilité culturelle3, niveau de subordination accepté, compétition avec d’autres disciplines, etc.) qui impactent à la fois la diffusion et le développement. Du moins la diffusion et le développement initiaux. Cependant, une fois l’implantation effectuée, il reste à la rendre réellement pérenne dans un cadre défini et acceptable4. Une dimension éducative (comme le jûdô la revendique, par exemple) peut faciliter cette pérennisation en donnant accès au « réservoir » de l’éducation physique et sportive en milieu scolaire par exemple… Mais la question du pratiquant engagé (en capacité de longue pratique voire de transmission) reste centrale.

Essayons d’illustrer ce dernier point de manière simple. Considérons les disciplines japonaises évoquées plus haut (aïkidô, jûdô, « karaté », kendô), et essayons de quantifier l’intérêt « internet » qu’elles suscitent via l’outil Google trends5 dans leurs pays originels respectifs, en comparant 10 années de recherches internet via Google pour le terme en caractères originaux (en kanjis) avec échantillonnage hebdomadaire. Pour les graphiques suivants, en abscisse le temps, en ordonnée l’intérêt exprimé en indice Google trends, le nombre maximum des recherches correspondant à l’indice 100, les autres y étant reportés.

Intérêt de la recherche du terme aïkidô (en kanjis : 合気道 ) sur l'aire géographique Japon, sur une période de 10 ans allant de janvier 2005 à décembre 2014 inclus (en abscisse). En ordonnée, l'intérêt est exprimé en indice Google trends, le nombre maximum des recherches correspondant à l'indice 100, les autres y étant reportés. Ici, le maximum est pour le mois de mai 2005.

a) aïkidô (合気道).

Intérêt de la recherche du terme jûdô (en kanjis : 柔道 ) sur l'aire géographique Japon, sur une période de 10 ans allant de janvier 2005 à décembre 2014 inclus (en abscisse). En ordonnée, l'intérêt est exprimé en indice Google trends, le nombre maximum des recherches correspondant à l'indice 100, les autres y étant reportés. Ici, le maximum est pour le mois de juillet 2012.

b) jûdô (柔道).

Intérêt de la recherche du terme kendô (en kanjis : 剣道 ) sur l'aire géographique Japon, sur une période de 10 ans allant de janvier 2005 à décembre 2014 inclus (en abscisse). En ordonnée, l'intérêt est exprimé en indice Google trends, le nombre maximum des recherches correspondant à l'indice 100, les autres y étant reportés. Ici, le maximum est pour le mois de juillet 2012.

c) kendô (剣道).

Intérêt de la recherche du terme karaté (en kanjis : 空手 ) sur l'aire géographique Japon, sur une période de 10 ans allant de janvier 2005 à décembre 2014 inclus (en abscisse). En ordonnée, l'intérêt est exprimé en indice Google trends, le nombre maximum des recherches correspondant à l'indice 100, les autres y étant reportés. Ici, le maximum est pour le mois de octobre 2005.

d) karaté (空手).

Deux faits émergent sur ces données. D’une part, les trois disciplines avec compétitions sont comparables en termes de recherche (comparaison non présentée ici), alors que d’autre part,  pour l’aïkidô, l’intérêt est environ trois fois moindre et en décroissance. Deux facteurs doivent être pris en compte : l’existence de la compétition6, justement, qui ajoute une dimension « ludique » (pour les enfants, en particulier) voire de reconnaissance sportive et l’obligation scolaire, dans le cas du jûdô et du kendô. Notons que, s’ils agissent positivement sur les effectifs, ils peuvent être également considérés comme concourant à la dénaturation de la discipline. Mais un intérêt marqué ne se traduit pas forcément par un effectif important. Ainsi, un article de Kazunari Sakai, axé sur le jûdô de compétition, indiquait en 2012 que les pratiquants de jûdô était 3 à 4 fois moins nombreux au Japon qu’en France (même si d’autres indiquent des chiffres comparables). Et toutes ces disciplines comptent désormais plus de pratiquants en dehors du Japon que dans leur pays d’origine.

En conclusion

S’il est assez facile de décrire la diffusion des pratiques martiales comme un processus binaire opposant diffusion massive, qui rejetterait a priori ses racines, à une diffusion restreinte, fortement ancrée dans son berceau, et d’y adjoindre l’idée que la discipline y est forcément préservée, il devient tout aussi facile de démentir ce qui s’avère des idées reçues. De fait, il n’existe pas de diffusion type, même si l’on peut souvent utiliser celles du jûdô ou des karatés comme comparaisons (car assez bien documentées). Perdre ses racines alors, si elles ne peuvent être préservées au berceau ? Là aussi, pas de règle absolue, un cas pouvant être opposé à un autre…

Les problématiques évoquées dans cet article sont nombreuses, et méritent toutes des développements plus importants. Néanmoins, même en l’état, elles ont le mérite de poser la question des futurs des écoles martiales, et des paramètres qui les influencent.

Notes

1. Cf. par exemple sur ce point ici.
2. Les créations de centres secondaires peuvent être soit voulues, soit « spontanées », pérennes ou non. On peut citer (en France), des villes comme Orléans (pour le jûdô), Vincennes (aïkidô), Saint-Etienne (kendô)…
3. A défaut d’une autre expression. La compatibilité culturelle, dans le cadre de cet article, est la gestion des ressemblances et différences (linguistiques, interactions sociales, etc.) entre deux cultures, qu’elles soient pérennes ou non. L’exemple moderne typique de l’importance de cette compatibilité fut l’introduction du tôdé – devenu karaté – au Japon depuis Okinawa.
4. Acceptable à la fois pour l’école et – nécessairement – aussi pour différents acteurs extérieurs, ne serait-ce par exemple que le législateur.
5. A partir d’une idée de Léo Tamaki (billet « Chute mondiale de l’intérêt pour l’aïkidô » dans son blog Budo no nayami), avec son aimable autorisation.
6. Même si l’idée de compétition n’est pas écartée par tous les courants d’aïkidô (voir ici).

Je voudrais remercier ici Frédéric L. et Xavier D. pour leurs relectures attentives et encouragements multiples (et souvent teintés d’ironie : « tu vas enfin publier ? ») qui ont permis, malgré tout, d’arriver au bout de cet article.

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A propos G.

Pratiquant lambda.
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