Sortir du berceau, aller dans le monde, perdre ses racines ? (deuxième partie)

Ce billet est la suite de Sortir du berceau, aller dans le monde, perdre ses racines ? (première partie).

Impact en vrac du nationalisme, de l’état de guerre, de mouvements armés…

« Boxer » chinois (1900). Domaine public.

Si l’ère Meiji japonaise impose une transition à la fois brutale (disparition de la classe guerrière, perte d’utilité immédiate) et douce (intégration dans des systèmes éducatifs et militaires modernes, émergence d’un aspect sportif) pour ses pratiques martiales, ce modèle n’est pas réellement transposé dans d’autres contrées asiatiques, du moins dans la période de la fin du XIXe siècle – début du XXe siècle. En effet, si le Japon a « conduit » son évolution en important un modèle occidental (ou plutôt des modèles occidentaux) dans une optique de développement et de garantie de son indépendance (vis-à-vis des politiques occidentales de l’époque mais aussi de la puissance régionale d’alors, la Chine), les autres, Chine comprise, ne souhaitant ou ne pouvant pas le suivre, pour des raisons multiples. Et pour ces mêmes raisons, ces territoires se sont trouvées soumis à pressions expansionnistes (commerciales ou coloniales) qui ont suscités différents mouvements de résistance à l’ « envahisseur » ou d’opportunisme politique – plus ou moins spontanés, comme la Rébellion du Donghak en 1894 en Corée ou la Révolte des Boxers contre les légations européennes de Pékin en 1900 – les paysages politiques et organisationnels, ainsi que les frontières des pays asiatiques1 vont énormément changer jusqu’à bien après la Deuxième guerre mondiale (Guerre de Corée, du Vietnam, etc.). Ces mouvements géopolitiques se traduisent, à l’échelle des disciplines martiales, par trois faits : d’une part, la « revivification » (ou la création) utilitaire de tissus martiaux locaux2, le déplacement géographique des pratiquants (vers l’Occident majoritairement) et la porosité entre pratiques.

Il est assez évident que ces évènements ont pu aussi avoir un impact négatif sur les disciplines martiales, en provoquant ou accélérant leur disparation locale ou totale (provisoire ou définitive), en provoquant le déplacement des pratiquants ou, tout simplement, en empêchant leur développement (local). Le premier exemple que l’on peut citer est l’interdiction, après la victoire des Alliés sur le Japon en 1945, de la pratique des arts martiaux dans l’archipel, jusqu’en 1950… qui n’empêchera pas par la suite  la diffusion mondiale rapide de l’aïkidô (dès 1951 en France), par exemple, et autres qui profiteront, de manière peut-être paradoxale, de la présence américaine pour commencer à se faire connaître par l’Occident3. La seconde illustration vient sans doute de Chine : c’est à la suite de la proclamation de la République populaire de Chine en 1949 que Yip Man, figure du wing chun, comme d’autres maîtres du style, s’exila à Macao puis à Hong-Kong. Ce cas, non isolé, conduisit sans doute à répandre l’idée d’une fuite massive des pratiquants (et donc des maîtres) hors de Chine continentale à l’occasion de cette proclamation, puis de la Révolution culturelle (1966-1969) qui suivit et qui aurait achevé ce déracinement. Cette idée est maintenant contestée, à juste titre si l’on considère les éléments actuels (en particulier la résurgence de styles régionaux ou familiaux, ou le développement massif du wushu a visée sportive)4.

Olympisme, publicité et mondialisation

Timbre émis par la Deutsche Demokratische Republik (République démocratique allemande) à l’occasion des Jeux olympiques de 1964.

En l’espace d’un siècle, depuis le milieu du XIXe, la situation des arts martiaux (particulièrement des arts martiaux asiatiques) a donc profondément changé : mutations de pratiques (vers un aspect « civil », éducatif essentiellement – de la technique vers la « Voie »), implantations « hors sol » (géographiquement et humainement). Cependant, cette évolution globale n’est pas encore achevée : au lendemain de la Deuxième guerre mondiale, la pratique martiale (« asiatique ») reste confinée à certains cercles, certains points géographiques, et n’a pas encore vraiment atteint le grand public (occidental). Ainsi, avant la Deuxième guerre mondiale, le jûdô français se concentrait essentiellement en région parisienne (autour du Judo-club de France de M. Kawaishi). En 1946, la Fédération française de jûdô se crée, et en 1948, même si Paris (à elle seule) rassemble la moitié des licenciés français, quatre clubs hors région parisienne dépassent déjà les 150 licenciés. En 1956, il y a environ 20 000 pratiquants de la discipline en France, une équipe de France et des professeurs diplômés d’État : le jûdô est dès lors implanté durablement5, 6. Et il achève sa « normalisation » (mondiale) vis-à-vis du mouvement sportif « classique » en intégrant la famille des sports olympiques en 1964 (démonstration aux Jeux de Tôkyô). Entre temps, Anton Geesink – comme indiqué plus haut – avait mis à fin à la suprématie japonaise (du moins sportive) en devenant champion du monde et ouvert une dimension « universelle » au jûdô.

Cependant, le jûdô est présent depuis – relativement – longtemps en Occident et peut s’appuyer sur un nombre de pratiquants important au pays d’origine, ainsi qu’une vocation éducative et sportive. Ce n’est pas le cas de la plupart des autres disciplines de combat asiatiques telles qu’elles sont connues actuellement en Occident. Pour ne citer qu’eux, l’aïkidô ou le kendô ne sont introduits en France qu’au début des années 1950 (par Minoru Mochizuki), le karaté (shôtôkan) vers 1955. Jusque là, le vecteur principal de publicité, autrement dit faire connaître une discipline, à l’exception de toutes structures scolaires ou universitaires, « sol » se faisait au contact direct d’autres pratiquants. Mais d’autres moyens vont émerger, comme les revues, périodiques et livres centrés sur les arts martiaux qui commençaient à paraître7, l’apparition/vulgarisation des arts martiaux asiatiques dans les revues ou albums de jeunesse (où des héros comme le Dr. Justice séviront à la fin des années 60) et surtout le cinéma et séries télévisées d’action (arts martiaux) qui prendront leurs essors dès les années 70, en s’appuyant sur des pratiquants de haut niveau, parmi lesquels Bruce Lee ou Chuck Norris. Ce sera, pour l’Occident, la véritable dernière marche pour la popularisation effective des arts martiaux asiatiques, avec pour fer de lance les arts martiaux du Japon : c’est sur ce socle que s’est appuyée leur dissémination effective.

Questionnements, déjà

Yip Man (assis) et Bruce Lee. Source inconnue.

Sans trop se tromper, on peut affirmer que, dès l’origine d’une école, la question de la transmission fidèle est au centre des interrogations que suscite l’évolution de ladite école. Si son importance est fortement dépendante du contexte (lignée et héritage, école ancienne, moderne, recherche de l’efficacité martiale ou autre, etc.), elle ne peut qu’être accrue dès lors que la question de la dissémination lui est couplée. De fait, elle peut être la seule et unique justification de l’existence d’une école : dans ce cas, elle s’oppose forcément à la transmission « non-légitime », qui forcément perd le corpus (technique, philosophique, stratégique ou autre) initial. Cela reste un problème de fond, qui ne peut intéresser a priori le pratiquant que s’il s’inscrit dans une démarche d’approfondissement de sa discipline ou d’un contexte.

Cependant, sans même parler d’une transmission intégrale et « parfaite », la confrontation entre une discipline telle qu’elle existe « au berceau » (pour faire simple), telle qu’elle est perçue par la suite (lors de sa diffusion), et telle qu’elle peut évoluer (lors de son développement « hors berceau ») fut, et reste, source de questions multiples. Dont celle de la rupture vis-à-vis des origines (ou du retour aux sources, réelles ou fantasmées), qu’elle soit posée en début ou en fin de dissémination, ou d’une étape de ce processus. Les illustrations ne manquent pas, par exemple en raison de l’évolution sportive (dont le sens est aussi discutable) qui a touché de nombreuses disciplines. Ainsi – pour ne prendre que l’exemple français – le jûdô voit une lutte d’influence entre la méthode Kawaishi (majoritaire) et la méthode Kôdôkan, qui conduira à une scission temporaire de la fédération française de jûdô dans les années 50 ; l’aïkidô est, au début des années 60 – du vivant du fondateur – représenté par plusieurs maîtres, et donc plusieurs groupes ; le karaté français quant à lui connaît déjà ses premiers et nombreux questionnements (styles, formes de compétitions, etc.), traduction locale de problématiques mondiales8

Notes

1. Bien entendu, ces pays ne sont pas les seuls concernés par la géopolitique très mouvante du XXe siècle.
2. C’est par exemple le cas du krav-maga, discipline de combat israélienne, dont le développement est parallèle à l’histoire de la communauté juive européenne et de son implantation d’une partie de ses membres sur le territoire actuel de l’État d’Israël.
3. Grâce aux ouvrages de pionniers comme Donn F. Draeger ou Henry Plée, pour ne citer qu’eux.
4. Comme indiqué par exemple(s) dans le livre « De Shaolin à Wudang » de José Carmona dont j’ai pu consulter quelques extraits.
5. « Le Judo en France » dans Histoire des sports, par Michel Brousse et Jean-Paul Clément, sous la direction de Thierry Terret, Paris, L’Harmattan (1996).
6. Les Pionniers du Judo français, Claude Thibault, Budo Éditions (2011).
7. On pourra consulter à titre d’illustration la biographie de Roland Habersetzer, disponible en téléchargement gratuit sur le site du CRB. Un excellent témoignage direct d’un pionnier du karaté français sur la dissémination de son art.
8. Deux « tendances » peuvent être distinguées : d’une part, la découverte de la diversité des styles et leurs positionnements par rapport aux racines et d’autre part, la recherche de l’efficacité et du plein contact. C’est cette dernière tendance, très ancrée aux USA (avec des représentants comme Joe Lewis, Bill Wallace, Chuck Norris…) qui donnera naissance au kick-boxing (full contact karaté) ou au kyokushinkaï.

Billet à suivre dans Sortir du berceau, aller dans le monde, perdre ses racines ? (troisième partie).

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A propos G.

Pratiquant lambda.
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