Sortir du berceau, aller dans le monde, perdre ses racines ? (première partie)

Ce billet est un descriptif très général des phénomènes de diffusion des pratiques martiales, phénomène s’étant accéléré dès la fin du XIXe siècle. Il n’est donc pas exhaustif (chaque école possède sa propre histoire), et pourrait être – et sera peut-être – développé sur tel ou tel point abordé.

Un article récent du Monde, publié idéalement dans la période des 16e championnats du monde de la discipline, signalait qu’au Japon, le kendô, pourtant devenu matière à enseigner au collège depuis 2012, perdait de plus en plus de pratiquants. Il est également assez notoire que certains arts, pourtant nés au Japon, en Chine ou autres, y ont moins de représentants qu’ailleurs, ou à peine plus. Sans parler de la perte d’hégémonie dans le domaine sportif, dont l’amorce fut la victoire d’Anton Geesink aux championnats du monde de jûdô de 1961.

Dissémination

Mikinosuke Kawaishi, pionner du jûdô en France.

Mikinosuke Kawaishi, pionnier du jûdô en France. Source inconnue.

La pratique « hors berceau » d’une école, d’une discipline, est souvent soumise à des opportunités ou des circonstances historiques variées, dont fait partie la volonté du (ou des) chef(s) de file de l’art. Le cas est manifeste pour le plus connu – ou plutôt le plus évident – des gendai budô (現代武道), le jûdô, dont des démonstrations à l’étranger ont été effectuées par Jigorô Kanô lui-même (dont en France, en 1899). Ce fut aussi le cas pour l’aïkidô, son fondateur Morihei Ueshiba, qui assura lui-même des démonstrations à Hawaï et délégua plusieurs de ses élèves proches1 dans d’autres pays à fin de diffusion (dont Kôichi Tôhei ou Kazuo Chiba aux États-Unis, par exemple). Dans ces circonstances, l’art prend ou non dans ces nouveaux territoires, et parfois de manière très variée. La dissémination du karaté (ou plutôt, des multiples styles le constituant) est, quant à elle, un peu particulière, en raison de son statut « étranger » (okinawaïen, donc aux racines chinoises toujours présentes) au sein même d’un Japon toujours nationaliste : il a fallu d’abord faire accepter par les Japonais, qui en assurèrent par la suite une dissémination mondiale, après modifications plus ou moins importantes. Pour ces trois disciplines (on passera l’abus de langage), il y a désormais bien plus de pratiquants hors-Japon qu’à l’intérieur des frontières nationales, pour les disciplines évoquées, auxquelles on peut rajouter d’autres arts comme, évidemment, le taekwondo (coréen). Ces diffusions mondiales se sont produites essentiellement dans les années 1950 et 60, même si le jûdô partait avec quelques années d’avance.

Cependant, tous les processus de dissémination ne sont pas identiques, loin s’en faut. Si les arts martiaux d’Extrême-Orient, souvent identifiés comme les arts martiaux (tout court), ont commencé leur diffusion massive vers l’Occident dans le sillage du jûdô (à partir de la toute fin du XIXe siècle) et des autres gendai budô évoqués plus haut, plusieurs facteurs ont transformé par la suite le mode de diffusion : améliorations des possibilités de déplacement, diversification des sources (déplacements des experts ou connaisseurs2, revues spécialisées, films, reportages, traductions) et émergence de médias (internet), démystification progressive des pratiques martiales, ouverture progressive des écoles traditionnelles (et de leurs archives), ce qu’on retrouve également dans des domaines connexes, comme par exemple celui du nihontô. Ainsi que l’émergence de nouveaux courants, nouvelles écoles ou synthèses martiales3.

Les facteurs frappent toujours

Ryuho Okuyama, fondateur du Hakkô ryû, démontrant une technique. Source : Black Belt Magazine via Hakkoryu.com.

A ce moment, il est sans doute nécessaire de bien distinguer la notion de diffusion de celle de développement comme je vais les aborder ici. La diffusion est, à la base, le fait qu’un ensemble quelconque s’étend géographiquement, sans toutefois gagner ou perdre en éléments. L’exemple le plus simple est celui du verre renversé. De l’eau partout, mais pas plus ou moins qu’au départ. Plus concrètement, dans le monde des arts martiaux, ça se traduit par un enseignant qui se déplace. Le développement, c’est, en un lieu géographique donné, l’évolution de la discipline en termes d’élèves, professeurs, image(s)4. L’image est celle du champ de blé. Le concret, c’est l’implantation réussie ou non de l’école. Et la dissémination ? Diffusion et développement conjugués.

Bien que différentes disciplines, même contemporaines dans leur début de dissémination, puissent avoir des sorts différents, la question du devenir d’une discipline dans son pays d’origine se pose au même titre que celle à l’étranger. Elle se pose d’autant plus si ce pays se prévaut d’une culture martiale forte5, ce qui est le cas du Japon, ou de la Chine, pour ne citer qu’eux. Ainsi, les gendai budô japonais se présentent (ou sont présentés) comme les héritiers « des arts des samouraïs ». Cependant, parler de culture martiale entraîne, de façon mécanique, la question de l’importance de la culture pour telle ou telle discipline, ou plus exactement de l’environnement socio-culturel (qui comprend la dimension économique), qui  l’a vue naître. Par ricochet, la question qui viendra est : que se passe-t-il pour une discipline si cet environnement est transformé ? Le Japon et ses pratiques martiales constituent, parmi d’autres (la Chine n’est pas en reste, loin de là), une bonne illustration de ces questionnements, sur un laps de temps relativement court6.

Ruptures – un exemple

Premiers fusils au Japon. Hokusaï (1817). Domaine public.

On pourrait opposer, dans un sens, les pratiques militaires européennes dont l’évolution fut plutôt lente, malgré l’introduction de la poudre à canon (et donc d’une rupture technologique influençant les méthodes de combat) dès le XIIIe siècle aux pratiques orientales, et en particulier japonaises ou chinoises qui bien que connaissant les armes à feu (fusils ou canons) en rejetèrent l’usage jusqu’au milieu du XIXe siècle (et aux confrontations avec les puissances européennes) et privilégièrent donc l’usage « civil » et militaire des armes blanches et de l’archerie. Cependant, elles ont toutes un point commun : l’obsolescence des castes guerrières7 et des pratiques à mains nues et aux armes blanches qui y étaient rattachées dans des contextes de conflits entre puissances. Si l’on y rajoute une volonté politique de transformation économique vers un modèle « occidental », la question même de la survie des arts du combat « anciens » (ou plutôt, pré-changement) se pose.

Dans le cadre japonais de l’ère Meiji, cette transition est courte et a des effets profonds. En effet, le modèle « standard » occidental concerne les forces armées, qui ne sont plus basées sur des clans militaires8, et donc induit des modifications sur leurs organisations, en particulier sur leurs armements et entraînements liés. L’ouverture du recrutement change également le rapport au(x) secret(s) des écoles martiales (claniques) et des formations des soldats. L’introduction de la baïonnette ( qui donna naissance du juken jutsu – 銃剣術) ou du guntô (sabre militaire) moderne dont la production était standardisée, entre autres, se fait également à cette époque. La volonté de rattrapage de l’Occident s’étend également à l’éducation du plus grand nombre et à ses méthodes. C’est dans ce cadre qu’une personnalité assez atypique pour les arts martiaux de l’époque, se distinguera : Jigorô Kanô, fondateur du jûdô (du Kodôkan) dont l’influence sur les arts martiaux japonais et leur diffusion fut considérable.

Fin(s) d’époque(s) et renaissance(s)

Jigorô Kanô. Domaine public.

Dans un contexte où la société change de modèle de fonctionnement (d’un féodalisme à une société industrielle), des pratiques guerrières obsolètes (au regard des pratiques militaires contemporaines) basées sur un investissement personnel long présentent un intérêt forcément amoindri auprès d’une population moins sensible à leur pertinence. Les arguments actuels du patrimoine culturel – comme peut-être considérée une école comme la Tenshin shôden Katori shintô ryû au Japon – ou économique – tourisme martial au monastère de Shaolin en Chine – n’existent tout simplement pas. La problématique posée aux pratiquants ne relève pas du développement, mais tout simplement de la survie de l’école considérée, faute de combattants (au sens littéral).

Paradoxalement, sans doute, ce sont les nouvelles conceptions pédagogiques et de santé publique qui ont fourni une première solution (que l’on peut ou non regretter, c’est un autre débat) de préservation de pratiques martiales (si l’on excepte la dimension quasi-religieuse du sumô, par exemple) et d’approche d’un public plus large. Ce même si elles imposent des transformations parfois radicales. En effet, l’éducation physique et sportive9 dans le cadre scolaire (et militaire) impose une massification et une uniformisation de l’enseignement, sa simplification (du moins, dans un premier temps) et une modification des objectifs initiaux. Changement de paradigme, parfois voulu, parfois subi, parfois subit. C’est la transition entre koryû (anciennes écoles) et gendai budô (現代武道 nouvelles voies martiales).

Enseignement de masse de karaté (château de Shuri, Okinawa, 1938). Domaine public.

Chez les Japonais, la transition des « vieilles pratiques » vers leurs nouvelles formes se fera à la fois dans le sillage des écoles de kenjutsu (剣術) adaptées pour la police (dès 1878), qui donneront peu après naissance au kendô, et du tout nouveau jûdô issu pour l’essentiel des écoles de jûjutsu Kitô (起倒) et Tenjin Shin’yô (天神真楊), à vocation éducative. Deux points de (re)naissance, dont les utilités respectives (dans le maintien de l’ordre pour les uns, comme méthode éducative puis sportive dans les établissements scolaires pour l’autre) permirent sans doute développements et diffusions rapides au sein de l’archipel. C’est un modèle très proche, dans l’aspect éducatif, à celui du jûdô que suivit « le » karaté (ou plutôt, à ce moment là, le tôde) d’Okinawa sous l’impulsion de maîtres comme Sôkon Matsumura et Ankô Itosu, ce dernier permettant l’introduction du shuri-te au sein des programmes scolaires des écoles dès 1901. Mais pour ce dernier, si la survie, puis le développement du karaté à Okinawa semblait acquise, au moins pour un temps, elle restait limitée principalement à un territoire et donc une population restreinte qui préfigurait les difficultés à venir pour les autres pratiques martiales japonaises. Ce pour des raisons à la fois culturelles et politiques10, relevant du nationalisme nippon (qui connaîtra son apogée durant la Deuxième guerre mondiale).

Notes

1. On pourra lire l’article en deux parties consacré à l’aïkidô en France, ou celui sur la première démonstration d’aïkidô en France.
2. Que cela soit de manière volontaire (stage, délégation, etc.) ou subie (économique, géopolitique, etc.). Les arts martiaux vietnamiens en France peuvent être considérés, parmi d’autres, comme l’illustration de l’ensemble de ces facteurs.
3. On pourra se référer, par exemple, à l’article sur les « jujitsus » en France.
4. Bien que ces notions soient liées, elles sont bien différentes les unes des autres.
5. Ou du moins qui s’en prévaut.
6. La restauration Meiji, qui marque le passage du Japon du Moyen âge (japonais) à une organisation sociétale de type occidental (contemporaine) à lieu en 1868, et la transformation proprement dite se déroule principalement sur une période d’une vingtaine d’années.
7. Ces disparitions ne se firent pas toutes par dissolution lente et progressive. La rébellion de Satsuma (1877), adaptée librement par le film le Dernier Samouraï, qui fit plus de 30000 morts, puisait ses racines (entre autres) dans la volonté de survie de la caste des samouraïs.
8. Une série de billets sur les particularités de l’armée japonaise de la rénovation Meiji à la Deuxième guerre mondiale peut être lu sur le site Fascinant Japon.
9. L’expression est générale, à distinguer de l’usage actuel dans l’enseignement en France, par exemple.
10. Le tôde (main des Tang, donc de Chine) soulignait par son seul nom ses origines chinoises, culture ayant très largement influencé celle d’Okinawa. C’est dans un contexte fortement marqué par le nationalisme que le nom de karaté (autre lecture des kanji 唐手) sera proposé, le premier kanji 唐 étant par la suite remplacé par l’homophone 空 (vacuité au sens bouddhique). On pourra, par exemple, consulter les ouvrages de Lionel Lebigot sur les antécédents technico-historiques du karaté.

Billet à suivre dans Sortir du berceau, aller dans le monde, perdre ses racines ? (deuxième partie)

Publicités

A propos G.

Pratiquant lambda.
Cet article, publié dans Généralités, est tagué , , , , , . Ajoutez ce permalien à vos favoris.

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s