Style Aïkikaï, vraiment ?

L’Aïkikaï (合気会) est – pour le moins – un vocable que l’on connaît dans le monde de l’aïkidô, mais qui, selon le contexte, recouvre des notions différentes. Elles sont au nombre de quatre : une « école », un lieu (synonyme du dôjô principal, le hombu dôjô), une fondation, le reste. Le reste est vaste, et s’inspire souvent des trois premiers. Ainsi, parmi d’autres exemples, la FFAB utilise comme désignation pour un de ses courants la dénomination « Aïkikaï de France » et le New York Aikikai est le dôjô de Yoshimitsu Yamada depuis 1964. La fondation Aïkikaï (財団法人合気会 Zaidan Hōjin Aikikai) est, comme son nom l’indique, une fondation, dont le but est la diffusion de l’aïkidô et qui gère le Hombu dôjô et le dôjô d’Iwama1. Reste le cas qui peut être considéré comme le plus ambiguë : celui de l’« école ».

Coup d’œil sur des éléments historiques

Plusieurs faits peuvent être considérés, à mon avis, comme significatifs, lorsque l’on considère l’aïkidô et son histoire. Parmi eux : l’aïkidô a évolué, de ses balbutiements (enseignement « Daitô ryû ») de Morihei Ueshiba à la disparition de son fondateur, et au-delà ; la fondation existe depuis 1940 (elle est donc antérieure au dépôt même du nom aïkidô auprès du Daï Nihon Butokukaï) et donne son nom en 1942 au hombu dôjô de la discipline en lieu et place de Kobukan ; l’enseignement de Morihei Ueshiba est en partie itinérant (en particulier à Iwama, mais pas seulement), les uchi-deshis (post conflit mondial) sont basés à Tôkyô au Kobukan, dont la direction générale est confiée à Kisshomaru Ueshiba par son père dès 1942, mais qui n’assume pas de rôle de directeur technique2 ; et l’aïkidô est, du vivant même de son fondateur, déjà un arbre à plusieurs branches3, et aussi quelques bourgeons assez visibles, selon les inclinations des deshis. Ce dernier point est sans doute le plus intéressant pour notre propos.

Aïkikaï (hombu dôjô, Tôkyô). Auteur : Dionísio Alves de França, sous licence générique Creative Commons Attribution-Share Alike 2.5

La mort de Morihei Ueshiba en 1969 lève des « verrous » qui étaient de toute manière quasi-inexistants, avec en fond la question : la fidélité au premier doshu (Morihei Ueshiba) doit-elle se reporter sur le deuxième, au sein de l’Aïkikaï ? Question assez fréquente au sein des arts martiaux, que sous-tend dans le fond la question de la légitimité même de la succession, en particulier sur le plan de la conception de la discipline. Cependant, contrairement à ce que l’on aurait pu croire, une certaine diversité de conceptions de l’art cohabitait au sein de l’Aïkikaï à ce moment là, par l’enseignement des différents shihans, et continue de nos jours4.

Les frontières (?)

L’unicité même d’un style, d’une école monolithique, est donc déjà peu évidente. Elle est  définitivement battue en brèche par la reconnaissance par l’Aïkikaï d’organisations nationales ou internationales dont les références techniques (hors Morihei Ueshiba lui-même bien entendu) sont pour le moins variées, et par le fait que plus d’un pratiquant ou organisation « externe » ait déjà été ré-intégré en son sein. Style Aïkikaï « unifié » ? Non.

En fait, on peut avoir l’impression tenace que la perception de l’Aïkikaï comme école « centralisée », d’un seul style, d’une seule expression de l’aïkidô, ne se fait que lorsque l’on se place dans une démarche de légitimation, soit en adhésion (l’aïkidô véritable s’y trouve, à l’exclusion d’autre organisation), soit en opposition (l’aïkidô véritable ne peut s’y trouver, par contre, chez moi si). Ces positions lient un ensemble pédagogique et technique à une organisation plus qu’à des faits historiques. Ainsi par exemple, les initiateurs (volontaires ou non) de certaines branches de la discipline affichant cette opposition n’ont eux-même jamais quitté l’Aïkikaï, ce qui est assez paradoxal. Ou encore, n’ont jamais reçu d’autre formation (et n’en revendique aucune autre) que de professeurs issus de l’Aïkikaï (du hombu dôjô) ou gradés de l’organisation, ce qui brouille d’autant plus leur message quand il se place sur l’aspect technique.

Pour conclure…

L’Aïkikaï est bien une école d’aïkidô, mais qui a proposé très tôt, et continue à proposer différentes expressions de la discipline, sans imposer une orthodoxie « étroite ». Ce trait peut paraître assez singulier par rapport à l’image de conservation d’un dogme technique et philosophique intangible que l’on peut se faire d’une école martiale « traditionnelle » (le mot est à manier avec précautions) japonaise. Cependant, comme l’ont relevé à plusieurs reprises de nombreux connaisseurs de l’aïkidô et de son histoire, ni le fondateur ni ses successeurs à la tête de l’Aïkikaï n’ont imposé une approche particulière de l’aïkidô, et la reconnaissance de la pluralité de la discipline continue à se faire, par exemple au travers des délivrances de grades.

Notes

1. Le dôjô d’Iwama fut « confié » à Morihiro Saito, disciple proche de Morihei Ueshiba et personnage de premier plan de l’aïkidô, jusqu’à sa mort.
2. Contrairement à ce que l’on pourrait supposer, cette fonction n’est pas systématiquement assumée par le Doshu. Des pratiquants comme Kôichi Tôhei ou Kisaburô Osawa l’ont assuré de facto.
3. En 1969, date de la mort de Morihei Ueshiba, la branche Yôshinkan est déjà bien distincte et la branche Shôdôkan commence à se séparer du tronc commun, pour ne citer qu’elles.
4. Un billet de Léo Tamaki (dont ce n’est pas le sujet principal) le résume assez bien.

Je ne saurai que trop conseiller la lecture du très bon billet de Guillaume Erard, « Biographie de Kisshomaru Ueshiba, second doshu de l’aîkidô », à fin d’illustration et d’approfondissement.

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A propos G.

Pratiquant lambda.
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Un commentaire pour Style Aïkikaï, vraiment ?

  1. A reblogué ceci sur Aikido Colmaret a ajouté:
    Bonjour amis du blog

    Je ne saurais vous conseiller de lire cet article très intéressant, il est relatif à notre art mais plus encore.

    L’aïkido s’est diversifié dans le temps au point que bien souvent des erreurs sont commises tant dans la pratique que dans son histoire.
    Pas plus tard que ce dimanche matin un pratiquant marocain se donnait un objectif particulier avant d’apprendre des techniques ou des esquives de faire des chutes plaquées. Etonné je lui demande pourquoi ? c’est une exigence de son senseï.

    L’on voit bien qu’il y a de la diversité dans la pratique et tout dépend des objectif de l’enseignant. Pour moi l’aikido est avant tout un art martial avant un activité de cascadeur.

    À bientôt sur les tatamis de l’aïkido Colmar chez les Diables Rouges

    Alain ( ze prof ou JR pour les intimes 🙂 🙂 )

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