Allier plusieurs pratiques, budô et koryû

Pratiquer un art martial, c’est déjà beaucoup. En pratiquer deux est plus rare. Aujourd’hui, je vous propose l’entretien que j’ai pu avoir avec Bruno, rencontré via le forum Kwoon.org, qui pratique trois disciplines (jûdô, kyûdô et katori shintô ryû) et enseigne l’une d’elles.
Ses propos reflètent son opinion et sa perception des choses (et c’est bien le but d’une entrevue).

Kyûdô

Kyûdô

[Paresse martiale] Bonjour Bruno. Décidemment, Kwoon.org est un lieu virtuel qui permet de rencontrer des pratiquants de diverses disciplines. Et il y en a peu qui se promènent du côté du kyûdô ou de la katori shintô ryû. Pourrais-tu te présenter succinctement ?

Bonjour. En effet, je fréquente le forum Kwoon depuis sa période .info et ai continué sous la mouture .org. Au niveau des « arts martiaux », je pratique effectivement trois disciplines. Les lecteurs auront sans nul doute remarqué le premier point commun à toutes : une origine japonaise. Je me considère avant tout comme pratiquant de jûdô, que j’ai débuté en 1986. Je suis actuellement 3e dan et l’enseigne 3 à 4 fois par semaine. En 2011, j’ai débuté la pratique du kyudo, et en 2013, j’ai entamé l’étude de l’école Katori shintô ryû. Jusque très récemment, je pratiquais du lundi au samedi mais j’ai réduit à 4 jours par semaine.

[P.M.] Tu pratiques (et enseignes) le jûdô, comme tu l’as indiqué. Aller vers le kyûdô à partir de jûdô n’est pas, en tout cas en apparence, une démarche qui tombe sous le sens. Peux-tu nous en dire plus ?

Oui, bien sûr. Ceci dit, je voudrais relever le côté « amusant » de la question car ma réponse va se rapprocher de celle que j’avais dû fournir lors de la partie écrite de mon examen shodan en kyûdô. En effet, il était demandé de décrire « notre motivation à débuter le kyudô ».
Venons-en aux faits : je souhaitais aborder un autre budô, avec arme. Mon choix balançait entre kyûdô et kendô. J’ai donc fait une recherche sur le net afin de voir si une des ces disciplines était présente près de chez moi et ce avec des horaires pouvant me convenir. En effet, il était hors de question que j’abandonne le jûdô et j’avais des responsabilités d’enseignant. A l’époque, seul le mercredi était possible comme créneau. Or, non seulement le dojo de kyûdô proposait ses cours le mercredi, mais en plus, il organisait un stage d’initiation dans peu de temps. C’est ainsi que je me suis inscrit à ce stage et, ayant accroché, je suis revenu m’inscrire au kyûdôjô deux semaines plus tard (le temps de « digérer » cette expérience). Depuis, je ne regrette pas ce choix, autant pour le kyûdô lui-même que pour la bonne ambiance du dôjô.

[P.M.] Explorons un peu ce côté « kyûdô ». Comment présenterais-tu cette discipline, selon ta propre expérience, à un tiers (en terme de pratique, d’objectifs, d’apports) ? A qui la conseillerais-tu ?

Tout d’abord, je souhaite mettre le lecteur en garde par rapport à ce que je vais répondre sur ce point précis. En effet, je me considère comme débutant et mes avis ne seront que parcellaires et, je m’en excuse, incomplets par rapport à la richesse du kyûdô.

Le point le plus évident : il s’agit de tir à l’arc japonais. Mais l’adjectif « japonais » est à la fois applicable à l’arc et au tir. Je m’explique : il est applicable à l’arc car celui-ci est particulier de par sa forme (il est très long, plus de 2m20) et par sa matière (en bambou normalement, même si à mon niveau, il est en matière synthétique). Quant au tir, il est lui aussi japonais, d’une part parce que la configuration de l’arc rend la technique de tir particulière et d’autre part, parce que le cérémonial entourant l’envoi de la flèche est lui-même très codifié, rejoignant en cela le côté formel de nombreux arts nippons.

Un autre point qui me parait important, c’est que l’objectif n’est pas la cible. L’idée est que si tout a été bien effectué, la flèche ne peut qu’aller dans la cible. L’objectif devient donc de faire tous les mouvements requis du mieux possible afin que la conséquence soit : une flèche dans la cible. En kyûdô, on ne va pas ajuster visuellement notre flèche une fois qu’on est au bout des mouvements qui mettent l’arc en tension. On part du principe que si tout a été fait dans les règles de l’art, notre flèche sera dirigée vers la cible et que si le lâcher est correct, celle-ci ira droit devant et se fichera au bon endroit.

Si je dois conseiller cela à quelqu’un, je dirais qu’il faut savoir être patient, et être capable de se laisser guider avec confiance, même si de prime abord on ne comprend pas tout.

[P.M.] Quelle a été ou quelles ont été tes expériences les plus marquantes dans cette discipline ?

J’ai d’excellents souvenirs des stages internationaux auxquels j’ai participé, en particulier les séminaires européens, où j’ai par ailleurs obtenu mes deux dans. La rencontre avec les sensei japonais, tous hanshi 8e dan, est une source immense de motivation quand je vois comment ils tirent, mais c’est aussi très gratifiant et intéressant d’être conseillé trois jours durant par ces experts, qui allient rigueur et bienveillance dans leur façon de nous enseigner.

[P.M.] As-tu entendu parler de l’ouvrage d’Eugen Herrigel « Le Zen dans l’art chevaleresque du tir à l’arc » ? Si oui, qu’en penses-tu par rapport à ta pratique du kyûdô ?

J’en ai entendu parler mais ne l’ai jamais lu (à part de courts extraits). Disons que cet ouvrage ne me parle pas, je lui préfère l’ouvrage Kyudo, de Onuma Hideharu1, De Prospero Dan et De Prospero Jackie2.

[P.M.] On vient de me souffler une question : est-ce que l’aspect cérémonial ne s’oppose pas au plaisir du tir (tel que peut le concevoir un archer « occidental » moderne) ? Cela rejoint d’ailleurs (en partie) les thèmes abordés par Herrigel…

Difficile à dire. Pour ma part, j’aime bien les kata en jûdô, dès lors, le côté cérémoniel des sharei3 de kyûdô ne me gêne pas du tout. Je n’irai pas jusqu’à dire que j’aime autant les gestes pré et post tir mais je n’en suis pas loin. En outre, certains tirs à plusieurs, aperçus et démontrés par des sensei et des archers expérimentés, sont de toute beauté et cela est dû, à mon sens, à l’harmonie qui se dégage non seulement du tir mais aussi de tout ce qui entoure celui-ci (saluts, postures, manières de se mouvoir, …).

[P.M.] Est-ce que tu perçois des liens entre jûdô et kyûdô, ou plutôt, entre ta pratique du jûdô et celle du kyûdô ?

J’ai, autrefois, participé à des rencontres kwoon.info en Alsace. Lors de celles-ci j’ai pu pratiquer différents arts martiaux et il se trouve que j’ai toujours trouvé des nombreux points communs entre ceux-ci et mon jûdô. Je fonctionne plutôt en ressemblance qu’en différence, dès lors, le lecteur ne s’étonnera pas que pour moi, jûdô et kyûdô, c’est la même chose, en tout cas au niveau conceptuel.
Par contre, mon corps n’est pas encore tout à fait d’accord avec ce postulat. Un exemple, en jûdô, j’aime bien démontrer certaines projections en saisissant uniquement avec le pouce et l’index (de chaque main) le jûdôgi de mon uke et le faire choir. Ceci pour démonter que la force peut être très réduite si la technique est bien effectuée. En kyûdô, je sais que je dois relâcher entièrement mes avant-bras. Mais eux ne le veulent pas. L’avantage que j’ai c’est que le jûdô m’a appris la sensation que je dois rechercher lors de mon tir de kyûdô.
Outre ce relâchement musculaire, le fait que la précision des gestes est capitale me semble aussi rapprocher jûdô et kyûdô.
Ceci dit, il est amusant de savoir que Saigo Shiro4, une des légendes du jûdô, devint très bon kyûdôka après qu’il ait arrêté le jûdô. Il est évident que je relève juste l’anecdote !

[P.M.] Et la katori shintô ryû dans tout ça ? Pourquoi avoir ajouté cette corde à ton arc (si je puis me permettre l’expression) ?

Yoshio Sugino.

En fait, je connaissais les professeurs du groupe avec lequel je pratique actuellement. Je les avais vu lors d’une manifestation où j’avais donné un cours de jûdô et avais un peu bavardé avec eux. Cela il y a 10 ans à peu près. Au moment où j’ai choisi le kyûdô, j’avais retrouvé leurs traces via le net, mais les horaires ne me convenant pas, j’avais opté pour le tir. Cependant, je jetais toujours un œil de temps à autre sur leur site. C’est ainsi que j’appris qu’un nouveau dôjô avait ouvert et comme l’horaire me convenait, je suis allé voir.
Cela m’a plu et j’ai donc continué. Il est ici aussi amusant de savoir que Sugino Yoshio fut un jûdôka émérite avant de devenir l’un des maîtres majeurs du katori shintô ryû (de plus, le groupe que je suis a suivi l’école Sugino et à présent le style Hatakeyama5).

[P.M.] Comment vois-tu ton évolution martiale future ? Envisagerais-tu, par exemple, d’autres voies ?

Ce qui est sûr, c’est que je continue. En jûdô, j’espère passer de grade mais aussi transmettre encore et toujours de la passion et de l’envie à mes élèves. En kyûdô et katori, je pense que j’axerai surtout sur la pratique durant un long moment. Par contre, je n’envisage pas d’ajouter d’autres voies, même si je reste ouvert à des échanges ponctuels avec d’autres disciplines ou pratiquants.

[P.M.] Nous arrivons à la fin de cet entretien. J’aime finir ces échanges en posant deux questions. La première est : quel est ton meilleur souvenir de pratique ?

C’est très difficile comme question. Je serai tenté de dire que j’en ai plusieurs mais ce que je préfère, ce sont les rencontres avec des « sensei », c’est-à-dire des gens dont la qualité est à la fois technique, pédagogique mais surtout humaine ! Si vraiment il ne faut en choisir qu’un, je dirai que le meilleur souvenir, c’est mon 2e dan kyûdô : travail, bonne humeur et collaboration pour réussir. Et puis le dernier souvenir est toujours le meilleur, donc vivement le prochain stage…

[P.M.] La seconde est de savoir ce que tu aimerais transmettre au lecteur ?

Cette deuxième question n’est pas plus simple que la première dira-t-on !
Déjà le lecteur a été courageux s’il a lu jusqu’ici ! Blague à part, j’espère que mes réponses auront donné l’envie de s’intéresser aux points communs qu’ont les art martiaux plutôt qu’à leurs différences. Je souhaite que chacun puisse comprendre que les différentes pratiques peuvent se nourrir mutuellement. Bien sûr, certains me rétorqueront que mon analyse est faussée car je suis resté dans une famille d’arts martiaux6. Soit, cela est tout à fait recevable et je ne prétends pas tout savoir, loin de là. Néanmoins, si les gens se posent déjà la question, j’en serai content.

[P.M.] Je te remercie pour le temps que tu as consacré à me répondre. A très bientôt !

Merci également pour m’avoir donné cette opportunité de partager ma vision des choses. Je souhaite à tous une longue et fructueuse route martiale.

Notes

1. Bruno utilise la convention japonaise dans cette interview (patronyme puis prénom).
2. Kyûdô, essence du tir à l’arc japonais, par Hideharu Onuma (Budo editions, 1993). ISBN 978-2846172806 .
3. Sharei désigne l’étiquette du tir, c’est-à-dire la manière de tirer retenue (en groupe) qui peut varier selon les circonstances.
4. Saigo Shiro est un des plus célèbres élèves du Kôdôkan, un des artisans (légendaires) de la popularité du jûdô. Il inspira un roman qui fut la source du film d’Akira Kurosawa, La légende du grand jûdô. Un très bon billet sur le personnage est disponible ici.
5. L’école (Tenshin shoden) Katori shintô ryû est une koryû reconnu comme patrimoine culturel immatériel par le Ministère de la Culture japonais. A l’heure actuelle, trois « branches » de l’école (je ne rentrerai pas dans des débats de légitimité) co-existent : la branche dite « Otake » (branche principale), la branche dite « Sugino » et la branche dite « Hatakeyama ». Il existe aussi une branche « Sugawara » (branche dissidente). A noter que la pratique d’armes de l’école Yoseikan est directement influencée par l’école Katori shintô ryû, dont Minoru Mochizuki fut élève.
6. Contrairement à d’autres pratiquants (comme Christophe, pratiquant d’aïkidô et de serak).

Je remercie Bruno pour cette entrevue et surtout pour sa disponibilité. Si vous voulez pratiquer avec lui, rendez-vous au Judo club Trois-Ponts ou au Judo Club Andrimont (en Belgique) où il enseigne. Pour le Katori shintô ryû (branche Hatekayama), Bruno pratique au sein du groupe Bushin. Toujours en Belgique, si vous souhaitez pratiquer le kyûdô, prenez contact avec la Zen Belgian Kyudo Federation.

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A propos G.

Pratiquant lambda.
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