Aïkidô et partenariat : quelques réflexions sur le rôle d’uke

Morihei Ueshiba (extrait de Budô).

Morihei Ueshiba (extrait de Budô).

L’aïkidô est un art martial (du moins, c’est comme ça que je le perçois). Comme tel, il se caractérise par un objectif martial, à savoir être capable de1 surmonter une confrontation (au corps-à-corps). Entre autres choses, bien entendu, chaque art martial disposant d’objectifs complémentaires2, stratégies et moyens différents de mise en œuvre. Cependant, comme tout art martial ou sport de combat, il recèle une apparente contradiction : comment apprendre à « vaincre »3 sans pouvoir réellement le faire ?

Les réponses données par la plupart des disciplines concernées sont : les exercices sans opposition (par exemple, sous forme de kata), le substitut plus ou moins inerte (sac de frappe, mannequin de bois, etc.) et le partenaire. Les combinaisons de plusieurs d’entre elles, que cela soit au même moment ou non, peuvent également être utilisées. Cependant, c’est bien la présence d’un partenaire qui s’avère quasi-indispensable, surtout dans les disciplines axées sur la pratique à mains nues. Ce qui est le cas de l’aïkidô (buki-waza4 compris), voie de l’union des énergies, qu’il soit appelé uke (« celui qui reçoit ») ou aïte (« la main mutuelle »). Pratiquer l’aïkidô (entre autres disciplines), c’est déjà devoir prendre conscience de ce simple fait, avant même de parler de rôle d’uke.

L’autre, élément essentiel…

Christian Tissier (tori) et Bruno Gonzalez (uke). Source inconnue.

Comme le rappelle Guillaume Erard dans son article sur le katageiko (que je vous engage à consulter), plusieurs koryû proposent dans leur pratique à deux (sous forme de kata) un rôle d’enseignant à uke et d’apprenant à tori (les dénominations peuvent également changer). Cette répartition des rôles au sein d’un ou plusieurs formes n’existe pas en aïkidô, ou plutôt, n’a jamais été formalisée par Morihei Ueshiba, même si certains de ses élèves ont par la suite formalisés ou créés des katas5, ou effectué des emprunts à d’autres écoles. J’ai pu également lire à quelques reprises, sans pouvoir le vérifier par ailleurs que cette modification dans l’apprentissage remontait plus haut, à Sokaku Takeda, lequel n’aurait pas voulu démontrer une technique en Daïtô ryû en se trouvant en position de faiblesse sur la fin. Cependant, ces considérations « historiques » ne donnent que peu d’indication sur cette place d’uke dans la pratique de l’aïkidô.

En fait, la perception d’uke en aïkidô est peut être, rétrospectivement, ce qui m’a le plus marqué quand j’y suis venu. La notion de coopération pour ne citer qu’elle, tranchait assez radicalement avec ce que j’avais pu rencontrer dans ma pratique du jûdô, fortement influencée par la dimension compétitive : uke devient un élément sur lequel s’appuie une progression et non plus un élément à surpasser (et donc à écarter). Changement d’habitude(s) en perspective. Par contre, viennent immédiatement plusieurs interrogations, parmi lesquelles celles de la différence entre complaisance et coopération, puisqu’à l’évidence uke ne peut servir de simple sac d’entraînement (et que mes antécédents avaient plutôt tendance à voir un uke actif, et non passif).

… sous conditions

Nobuyoshi Tamura (tori) et Léo Tamaki (uke). Photo de Marc Le Tissier.

Qu’est ce que la coopération ? Dans mon idée de « très » débutant, sans doute essayer de subir sans bloquer. Pas simple : l’appréhension de la douleur ou du coup pour les uns, de l’ukemi même pour les autres suffisent à raidir le corps. Oubliée la « détente » dès que notre attaque est traitée (mal ou bien), dans bien des cas. Question de confiance sûrement : confiance en soi (pour encaisser, dans un premier temps), confiance dans l’autre (pour ne pas blesser). Et oubliée toute notion sempaï-kohaï. On est (très) loin de la fluidité observée dans certaines démonstrations. Le tout sous les regards goguenards, mais (presque) toujours bienveillants des plus avancés6.

Courbe type « contrainte-déformation » d’un solide. La zone de confort est loin de celle de rupture.

Pourquoi le professeur et les anciens insistent-ils sur cet aspect de l’aïkidô ? Et surtout, pourquoi le font-ils alors qu’ils n’en ont apparemment pas besoin pour réaliser tel ou tel exercice ? Si certains textes, comme celui de Bernard Palmier sur la relation entre tori et uke, auraient peut-être pu me faire gagner quelques temps de réflexion, je crois avoir commencé à entrevoir ces aspects quand j’ai essayé de ne pas opposer la force brute à la technique d’en face (et croyez-moi, ce n’est pas évident). Autrement dit, de laisser définitivement la compétition de côté et « de vider sa tasse ». Et d’abord pour se protéger, comme l’illustre la figure ci-contre, très classique en mécanique des solides7. Rester dans une zone « élastique », c’est-à-dire accepter la contrainte pour préserver son intégrité, puis revenir à son état initial. En quelque sorte. Fin de la parenthèse sciences, qui a son importance quand même.

Accepter, c’est (faire) progresser…

Revenir à son état initial est impossible, tel que je le comprends, si uke reste un acteur passif de l’entraînement : une attaque, puis plus rien. Plus rien, cela veut dire aussi que sortir de l’attaque suffit. Inutile de se lancer, pour tori, dans une « suite ». Si uke renonce à la passivité, et reste sincère dans son intention (dans un cadre défini, large ou restreint) il reste un danger potentiel pour tori et lui permet de travailler et de progresser en aïkidô. B. Palmier ajoute à ce propos qu’« en retour Uke, doit être le « miroir » du comportement de Tori ».

Ce qui est à mon avis une des choses les plus difficiles à admettre, c’est justement, au cours d’un entraînement, de ne pas sortir du cadre défini : intégrer assez de variables au sein de ce cadre pour que tori continue à progresser sans que cela dénature l’exercice, et accepter la « victoire » en fin. Par exemple, tel que je le perçois, mettre « du poids » dans un shomen et empêcher de ce fait le développement d’une technique n’a de pertinence que si tori est capable de comprendre comment contourner cette difficulté. Et qu’uke a bien conscience de la portée de sa modification. On rejoint alors le rôle de l’attaquant-enseignant. Mais si uke n’est pas capable de proposer cet ajustement à tori8, c’est déjà le travail de tori qui devient l’élément de progression… s’il fournit les éléments de base sur lesquels appuyer sa technique (par exemple, l’attaque indiquée portant effectivement).

Si ma compréhension du rôle d’uke n’est certainement pas aussi fine et complète que celle atteinte par d’autres pratiquants (heureusement, ça me laisse aussi le plaisir de la découverte), ma conviction est qu’effectivement, sans un uke sincère ou contre uke, on ne peut progresser en aïkidô.

Notes

1. « Être capable de » ou la question de fond (clin d’œil à la pédagogie par objectif).
2. L’objectif complémentaire peut être, par exemple, une neutralisation de l’opposant en lui causant un maximum ou, a contrario, un minimum de dégâts.
3. Quel que soit ce que l’on met dessous ce vocable.
4. Travail aux armes.
5. Les plus notoires étant probablement ceux de Morihiro Saito.
6. J’en profite pour remercier mes « grands » sempaï de l’époque, Martine (plutôt bienveillante) et Jean-Michel (plutôt goguenard).
7. Bien que d’un intérêt culturel indiscutable, c’est à ce moment que j’ai perdu la moitié de mes lecteurs, pour paraphraser Stephen Hawking (autre division par deux).
8. C’est une des raisons pour aller vers le débutant.

On pourra en plus des références indiquées dans le texte, consulter quelques articles sur internet (liste non exhaustive) : sur le blog du Sakura dojo, le site de l’Aïkikaï de Lyon ou encore le blog Aïki kohaï. Bien entendu, le numéro spécial du magazine Dragon sur le sujet constitue une lecture très intéressante. Le blog Sur les pas de Mars propose également un sujet récent, sur l’inconfort et la douleur, qui traite de la relation uke-tori .

Publicités

A propos G.

Pratiquant lambda.
Cet article, publié dans Aïkidô, est tagué , , . Ajoutez ce permalien à vos favoris.

7 commentaires pour Aïkidô et partenariat : quelques réflexions sur le rôle d’uke

  1. jerebon dit :

    Un article tres interessant.

  2. Article intéressant,
    pratiquant de koryu depuis 4 ans (ainsi qu’un court passage en yoseikan aikido avant), j’en suis venu à la conclusion que le role de uke est de fournir une résistance passive afin que tori puisse comprendre la mécanique du corps lié à la technique. Par résistance passive, j’entend résisté par une bonne posture sans usage de la musculature, bien appuyé sur ses jambes (et non pas comme on voit souvent, en posture presque droite…. sans réel appui.) Plus tard dans la pratique, rien n’empêche de planifié des scénario de résistance active de uke afin d’étudier les possibilités de réponse de tori (ce que vous appelez principe d’Aiki je crois…). Ce mode d’entrainement permet une pratique plus sécuritaire de l’art de combattre et permet aussi une assimilation lente et profonde des principes de mécanique du corps. Il est a noter qu’il n’est pas nécessaire d’allez vite lors de l’exécution de la technique. Plus vous chercher à aller vite, moins vous progresserai. Je comprend que la tentation de faire voler uke est tentante pour un débutant, mais cela ne fait qu’augmenter le risque de blessure tout comme la résistance de uke…
    Ralentir permet aussi de mieux sentir ce qui se passe chez uke lors de l’exécution de chaque mouvement d’un technique, ce qui permet l’assimilation de la technique dans notre inconscient.

    Gambatte!

    • G. dit :

      Bonjour, et merci pour votre retour. Ce que vous indiquez (moins les « principes aïki », qui ne sont pas tout à fait cela dans ma compréhension) représente effectivement une évolution progressive de la situation d’étude « pure » à une situation d’application. D’un cadre très rigide à une situation de plus en plus ouverte, dans laquelle uke est bien acteur de la progression, et non simplement un « prête-corps »… Après, selon la pédagogie développée et les capacités propres des uns et des autres, l’assimilation de la discipline est plus ou moins rapide. L’important, c’est effectivement de se « hâter lentement », comme le dit l’expression.

  3. Ce serais intéressant d’avoir un article qui explique le principe d’Aiki… Je n’ai étudier qu’un an ou deux l’Aikibudo du yoseikan et je constate que j’ai une mauvaise compréhension du principe. Malheureusement j’avais un professeur un peu trop « gourou » mystérieux qui n’aimait pas trop qu’on lui pose des questions, cela se reflétait à ses réponse… (c’est d’ailleurs une des raisons pourquoi je ne pratique plus l’aikido à ce jour)

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s