Okinawa : découvrir les racines du karaté, partager sa passion

L’interview que je propose aujourd’hui est celle d’un pratiquant, que j’ai également rencontré (virtuellement parlant) via les forums consacrés aux pratiques martiales. Pratiquant de karaté et de kobudô, il s’est établi aux sources de sa pratique, à Okinawa. Il fait également œuvre de diffusion culturelle et historique par le biais de ses livres, et de son métier, tout simplement.
Ses propos reflètent son opinion et sa perception des choses (et c’est bien le but d’une entrevue).

[Paresse martiale] Bonjour Lionel. Pourrais-tu te présenter aux lecteurs de ce blog ?

Lionel Lebigot. Source : Lionel Lebigot.

Lionel Lebigot. Source : Lionel Lebigot.

Bonjour. Je m’appelle Lionel Lebigot, je pratique le karaté depuis 1987, le kobudô depuis 1989. Je suis 4e dan en karaté, 3e dan en kobudô. Je suis shidôin (instructeur) au dôjô Kôdôkan (Matayoshi karaté (tôde1)/kobudô2). J’organise des séjours martiaux à Okinawa (réservation d’hôtel, mise en contact avec des dôjô, visites « martialo-touristique ») afin de faire découvrir le contexte, martialement riche, et le pourquoi dans lequel les arts de combat d’Okinawa ont vu le jour.

[P.M.] Tu es un pratiquant qui a fait le choix d’aller « à la source », un très long voyage. J’ai cru comprendre que tu as commencé la pratique martiale par le karaté Shôtôkan, et que tu as entamé dans le même temps des études de langues et civilisations orientales. Est-ce la pratique martiale qui t’as amené vers le culturel ou le  culturel vers la pratique martiale ? Et quel fut le déclic ?

J’ai commencé le karaté avant d’étudier le japonais et l’histoire de l’Extrême-Orient, plus particulièrement du Japon. Le déclic, c’est une grave maladie. Je sentais que j’avais encore besoin de rééducation physique. Mon choix s’est arrêté sur le karaté, puis le kobudô.

[P.M.] Si j’en crois ta biographie, tu as rapidement complété avec la pratique du karaté des kôbudô okinawaïens. Le couplage avec le Shôtôkan que tu pratiquais n’est pas si courant que ça. Qu’est-ce-qui t’a fait aller vers cette pratique des armes d’Okinawa ?

Oui, j’ai commencé par le Shôtôkan, parce qu’il n’y avait que ce style près de chez moi. Mon professeur, Antoine Bagady, invita Adaniya Seisuke3 pour un stage d’initiation au kobudô. Je m’étais déjà renseigné sur cette discipline (j’ai toujours adoré faire des recherches), le stage fut une révélation. A la rentrée, j’ai rejoint le dôjô d’Adaniya. Pour ma part, la pratique mains nues ne saurait aller sans la pratique armée.

[P.M.] Est-ce que tu considères la pratique du style Gôjû ryû de karaté sous la direction d’Ôshiro sensei, que tu as abordé environ 3 ans après avoir commencé le Shôtôkan, comme une rupture (style « japonais »/style « okinawaïen ») ou comme un autre pas vers Okinawa ?

Rupture, au sens physique, placement, structure, etc… oui, sans conteste ! Le Shôtôkan m’a énormément apporté quand j’ai commencé, je ne peux pas le nier, mais sa pratique ne me satisfaisait plus. Je ne dirais que j’en avais fait le tour (au bout de trois ans, ce serait vraiment ridicule) mais, et encore grâce à Antoine, qui m’avait conseillé d’aller voir une démonstration de karaté okinawaïen, j’ai découvert le Gôjû-ryû. Cette découverte du Gôjû-ryû m’a ouvert d’autres horizons. Le style me convenait plus, postures plus haute, clefs, projections… C’était radicalement autre chose. Un pas vers Okinawa, sans doute. J’avais particulièrement aimé le film « Karaté Kid II »4 et j’étais déjà tombé amoureux de cette île. Les combats de ce film sont ce qu’ils sont… mais, l’ambiance qui s’en dégageait, surtout grâce aux dialogues avait fini de me charmer.

[P.M.] 1993, premier séjour au berceau des karaté, Okinawa. Quelles furent tes impressions, sur la pratique, sur la vie locale à cette occasion ?

Grand moment que ce premier séjour. En fait, soyons juste, la découverte de l’ambiance japonaise, dès Tôkyô fut une « grande claque » culturelle.

Matayoshi Shinpo, 10e dan de karaté et de kobudô, dans le kata hakkaku. Source inconnue.

Matayoshi Shinpô, 10e dan de karaté et de kobudô, dans le kata hakkaku. Source inconnue.

Je n’ai jamais pratiqué le karaté au Japon, je ne pourrais donc pas faire de parallèle crédible. Pourtant, en me basant sur mon expérience du Shôtôkan (Japon, bien qu’avec un professeur français) comparée à celle du Gôjû-ryû (Okinawa, professeur okinawaïen), et uniquement au niveau ambiance, ce sont deux mondes différents. L’ambiance d’Okinawa est particulière. Plus relax, plus décontractée, plus simple, y compris au dôjô.

Ce séjour fut l’occasion de deux rencontres marquantes : Higa Seikichi5 du Gôjû-ryû et surtout Matayoshi Shinpô6 du kobudô. Ces deux grands personnages m’ont ébloui par leur simplicité. Dès le premier contact, je me suis senti bien, leurs dôjô étaient l’expression première du « foyer », chaleureux.

[P.M.] Au cours des années suivantes, les séjours dans l’archipel s’enchaînent, la fréquentation de différentes écoles aussi. Est-ce que cela a induit une évolution (d’un style à un autre) au sein du karaté pour toi, ou, à l’inverse, est-ce que ton évolution a motivé tes séjours ?

Lors des premiers séjours, jusqu’en 2005, je suis resté dans « mon chez moi » : Gôjû-ryû et Matayoshi-kobudô, même si en 1995, je m’entrainais les samedis au dôjô Enbukan de Nakamura Yoshio du Shôrin-ryû. Cette même année, je suis resté 3 mois et, souvent, les matins où je ne faisais pas d’entrainements aux instruments au dôjô Shôdôkan de Higa Seikichi, j’allais dans le marché où je savais rencontrer Matayoshi. Chaque fois, il m’emmenait boire un café, puis il disait « Maintenant, dôjô », on partait donc au dôjô. Approfondissement des bases au travers des kata, il me montrait des mouvements, des postures, des déplacements avec explications ou pas. Toujours en 95, Matayoshi m’a emmené faire une démonstration, en partant, les deux autres élèves présents, Yamashiro Ken’ichi et Ishiki Hidetada parlaient d’un entrainement « sanchin » le lendemain. J’ai demandé de quel sanchin il s’agissait, réponse de Matayoshi « Viens, tu verras.» C’était le sanchin du Kingai-ryû7.. Les jours suivants, j’ai eu droit à l’enseignement du kata Hakkaku-ichi. Ce style, enfin pour l’instant, de kata me fascinait, la mobilité, la structure corporelle m’explicitait les mouvements, postures, déplacements vus le matin avec Matayoshi. Le Kingai-ryû devenait mon objectif.

En 1998, j’ai fait une autre rencontre marquante : Hokama Tetsuhiro sensei. Professeur de Gôjû-ryû et Kobudô. Sa pratique est d’une fluidité déconcertante, mais l’impact des ses frappes est phénoménal. Ses applications des points nerveux sont d’une précision et d’une fulgurance inouïe. Sa rencontre fut très marquante et encore aujourd’hui, j’ai beaucoup de plaisir à aller m’entrainer dans son dôjô et visiter son musée du karate/kobudô. Sa gentillesse est sans limite, quand je vais le voir, il n’hésite pas à me faire part de ses recherches et collabore sans rechigner.

En 2005, en France, j’ai suivi un stage dirigé par Maeshiro Shusei et Shimabukuro Tsuneo du Kônan-ryû et Matayoshi-kobudô, j’avais beaucoup aimé. L’été suivant, avec ma femme, nous étions chez ses parents et le dôjô de Shimabukuro était dans le village voisin. N’ayant pas de dôjô Gôjû-ryû proche, j’ai décidé d’y aller. Ce que j’y ai fait, en karaté, dès le premier soir m’a plu. Dans la gestion du corps, j’y retrouvais beaucoup du peu du Kingai-ryû que j’avais effleuré.

Dans les années suivantes, nouveaux séjours, toujours chez mes beaux-parents, je suivais toujours les cours de Shimabukuro.

En 2010, installation à Okinawa à Gushikawa. En 2011, je déménage à Naha. Gushikawa est loin de Naha, je ne peux plus aller chez Shimabukuro et surtout l’orientation et l’affiliation du dôjô changent du tout au tout. Je reste fidèle à la famille Matayoshi et je finis par rejoindre le dôjô Kôdôkan, supervisé depuis le décès de Shinpô sensei par son fils Shinsei. Je suis instructeur au Kôdôkan. En ce sens, je suis gâté, Matayoshi Shinsei, fils de Shinpô et actuel Sôke (chef de Famille) du Matayoshi tôde/kobudô me laisse accès aux archives de sa famille.

[P.M.] Tu avais un cœur de pratique gôjû-ryû. Ton installation, il y a 5 ans, à Okinawa t’a fait basculer vers le kingai-ryû. Pourquoi avoir bifurqué vers ce style particulier ?

Une gestion du corps plus flexible, un travail postural, des techniques, un esprit que je trouve plus proche de ce qu’a pu être la raison initiale du « Naha-te », à savoir la protection des biens. Je ne dis pas que seul le Kingai-ryû a ce travail, mais il n’y a que là que je l’ai trouvé.

[P.M.] Restons encore sur la pratique proprement dite : tu sembles t’être centré de plus en plus vers une pratique « okinawaïenne » (pour ne pas dire plus proche des origines), du Shôtôkan au Kingai-ryû, au point d’être devenu enseignant dans ce dernier style. Quel regard portes-tu sur ce parcours, aujourd’hui ? Et en particulier sur le rôle d’enseignant ?

C’est une évolution, on m’a donné, je transmets ce que je peux.

Karaté d'Okinawa - Les sources du Fujian. Première de couverture. Tous droits réservés.

Karaté d’Okinawa – Les sources du Fujian. Première de couverture. Tous droits réservés.

[P.M.] Selon moi, il est difficile de dissocier une pratique martiale d’une transmission historique et culturelle. Tu es l’auteur de deux livres, justement historiques et culturels, « Karate d’Okinawa: les sources du Fujian »8 et « Karaté d’Okinawa, entre les griffes du dragon, du Tigre et de la Grue »9. Comment considères-tu ces aspects ?

Pour moi le karaté n’est qu’une infime partie de l’histoire de Ryûkyû, mais c’est celle que j’aime. Comprendre pourquoi les arts de combat ont été développés dans ce royaume, prétendument pacifique. En fait, on nous a fait croire que Ryûkyû n’était qu’un sous-Japon, mais il n’en est rien ! La conquête des îles Ryûkyû, à partir d’Okinawa, dans les années 1420, bien avant l’invasion japonaise de 1609, sans parler de son unification, s’est faite dans le sang et par les armes. La structure du royaume, son avancement technologique venu de Chine et par biens des points en avance sur le Japon sont extrêmement intéressant.

[P.M.] Comment considères-tu les autres ouvrages sur l’histoire du karaté ?

Comme beaucoup de gens, à mes débuts, les livres de Roland Haberstzer étaient incontournables et en plus on les trouvait facilement, puis sont rapidement venus les livres en anglais et à mon entrée en fac de japonais, bien entendu, les livres en japonais m’ont beaucoup aidé dans l’apprentissage de cette langue. Depuis que j’habite à Okinawa, je suis dans un club de recherche sur les arts de combat d’Okinawa et j’ai accès à des sources chinoises.

Tous les livres sur l’Histoire des arts de combat d’Okinawa, voire les livres sur l’Histoire de Ryûkyû, m’ont apporté quelque chose.

[P.M.] Et comment toi, te places-tu dans cette perspective ?

Par mes livres et les rencontres que je fais avec des Francophones qui viennent à Okinawa, au travers du tourisme (je suis aussi « guide de tourisme martial ») ou lors des très rares fois où je peux venir en France, j’essaye de faire connaitre ces aspects.

[P.M.] Tu es très impliqué dans cette voie, puisque Bien que tu te sois éloigné de la France et de la pratique du karaté qui s’y produit, quelle est ta perception de son évolution ? Et concernant Okinawa ?

En ce qui concerne l’évolution du karaté en dehors d’Okinawa, je ne sais rien. Pour ce qui est d’Okinawa, ça s’uniformise… en surface, mais c’est ce qui se voit le plus. Pour celui qui prendra le temps de chercher, se donnera les moyens de trouver, il trouvera. Au sein d’un même dôjô, on peut trouver du bon et du moins bon.

[P.M.] Quelques mots sur les pratiques hors-karaté que tu as pu aborder, même succinctement ?

J’ai donc fait du rugby qui m’a enseigné la vigilance et la gestion de plusieurs adversaires. De la lutte, pour la fluidité du corps. Du taiji-quan pour la structure et l’équilibre. Du kendô, pour la combativité.

[P.M.] Nous arrivons à la fin de cet entretien. Comme je l’ai déjà écrit dans une entrevue précédente, j’aime finir ces échanges en posant deux questions. La première est : quel est ton meilleur souvenir de pratique ?

Un de ces cafés avec Shinpô sensei « regarde, écoute, on a tous un fond commun, mais des formes différentes »

[P.M.] La seconde est de savoir ce que tu aimerais transmettre au lecteur ?

Pour parodier Karate Kid II : bien appliquer la règle ci-dessus.

Notes

1. Tôde (唐手) ou tô-te, terme okinawaien qui signifie littéralement Main des Tang (autrement dit, main de Chine). Il s’agit d’une dénomination ancienne, à laquelle fut largement substituée Karaté (lecture homophone japonaise des idéogrammes) désignant les pratiques à main nue d’Okinawa liées à la Chine.
2. Kobudô (古武道), nom générique regroupant la pratique des armes associées aux arts martiaux japonais. On peut distinguer les kobudô de Honshû (pratiqués au sein des koryû, par exemple) de ceux d’Okinawa (souvent associés au karaté), que Lionel pratique.
3. Lionel utilise la convention japonaise plaçant le patronyme avant le prénom, pour les noms japonais et okinawaïens.
4. Karate Kid, le moment de vérité II, film de 1986 avec Pat Morita et Ralph Maccio.
5. Higa Seikichi (1927-1999), 10e dan de karaté Gojû-ryû. Fils du maître Higa Seikô, il prit sa succession et œuvra activement dans la préservation et la diffusion du style Gojû-ryû.
6. Matayoshi Shinpô (1927-1997), 10e dan de karaté et de kobudô, trésor impérial vivant, connu comme diffuseur des kobudô d’Okinawa, et une de leurs références techniques.
7. Kingai ryû. Style de karaté enseigné par Matayoshi Shinko puis par son fils, Matayoshi Shinpô. Un article (en anglais) sur l’école est disponible en suivant ce lien. On pourra aussi en voir une vidéo sur le blog de Lionel.
8. Karaté d’Okinawa – les sources du Fujian, par Lionel Lebigot (2010). ISBN : 978-2952875806 .
9. Karate d’Okinawa, entre les griffes du Dragon, du Tigre et de la Grue, par Lionel Lebigot (2012). ISBN : 978-1471064050 .

Je remercie beaucoup Lionel pour le temps qu’il a passé à répondre à cette interview. N’hésitez pas à aller faire un tour sur son blog, Okibukan, blog culturel et martial sur Okinawa. N’hésitez pas, également, à faire l’acquisition de ses ouvrages sur le karaté et ses origines.

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Pratiquant lambda.
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