Je connais le judo (et autres secrets)

Je connais le judo et les techniques de la

Je connais le judo et les techniques de la « self-défense ».

Parmi les ouvrages consacrés aux pratiques martiales, on trouve des livres techniques, philosophiques ou historiques. Et de tous niveaux. « Je connais le judo et les techniques de la self-defense » fait partie d’une collection belge, Marabout flash (éditions Gérard et Co, devenues Marabout), qui abordait une gamme étendue de thèmes, couvrant la vie quotidienne (au sens large). Le jûdô, référence martiale de l’époque, ne pouvait bien sûr pas être ignoré par cette collection à visée vulgarisatrice et didactique.

Devenez un tueur en 135 pages

La quatrième de couverture est éloquente : « Il est ceinture noire. On le regarde avec respect. On le craint. Elle est ceinture verte et capable d’assommer un gorille (avec le sourire). » Déjà tout un programme, bien dans la perception des arts martiaux japonais de l’époque : le livre fut en effet rédigé en 1963, par une ceinture noire (« graduée du Kodokan »), Luis Robert. L’ouvrage semble mettre en exergue la perspective, non pas du combat sportif ou de l’éducation, mais bien de l’auto-défense. Les questions qui sont mises en avant dans ce livre étant (p. 5) : « voulez-vous être prêt à toute éventualité ? » et « si votre agresseur devient trop dangereux », une distinction étant faite cependant dans le chapitre de présentation (Ce mystérieux judo, dès la page 12) entre sport de combat (« rituel ») et self-défense (« toute convention rituelle abolie »). Ce type d’introduction à la discipline peut faire certes faire sourire, mais moins que la question de la pratique… à domicile, et avec pour seul guide l’ouvrage en question1. L’important semble de pouvoir disposer de 16 m2 de tatami au minimum2. La présentation continue avec la question de l’étiquette, de l’accessibilité de la discipline où l’ambition éducative du jûdô apparaît en filigrane puis des grades, dans lesquels un nouveau distinguo entre le jûdô et la défense personnelle est fait.

La pratique, la technique, ce qui est important

Ukemi (jûdô). Tiré du Guide marabout du judo (1963), p. 27.

Ukemi (jûdô). Tiré de Je connais le judo et la self-défense (coll. Marabout flash), p. 27.

Le livre se poursuit, comme on pouvait s’y attendre, par la description didactique des ukemis (p. 23). Le « judo [étant] une méthode de self-défense basée sur l’art du déséquilibre », l’auteur considère qu’on ne peut aborder la discipline sans organiser sa chute3. Ce qui apparaissait également comme central pour le fondateur de la discipline, Jigorô Kanô. Ce court chapitre est intéressant car c’est l’un des passages que l’on pourrait presque reprendre tel quel dans un ouvrage moderne de présentation du jûdô. Cependant, bien qu’il soit bien précisé que la répétition de l’exercice apporte de l’assurance, le fait de subir la chute (être projeté) n’est pas abordé.

Le chapitre suivant, les techniques de combat (p. 30), aborde, pour reprendre la terminologie employée, les mouvements destinés à vaincre l’adversaire. Après une présentation générique, divisant le jûdô en partie debout et partie au sol, puis en précisant qu’une quarantaine de mouvements de base (variantes non comprises), dont le champion n’en maîtrisera qu’un ou deux (« généralement, après l’avoir exécuté plus de 100000 fois » est-il précisé p.  31). Par la suite, la présentation des techniques se fait selon un programme par ceinture, de la ceinture jaune à la ceinture noire, d’où sont extraits quelques mouvements. Cela semble paradoxal, quand l’ambition affichée quelques pages plus tôt est que l’ouvrage soit suffisant pour assimiler l’« A.B.C. du judo » (p. 13). Par contre, s’il semble également paradoxal au lecteur de se voir proposer des techniques potentiellement mortelles (p. 51, les strangulations), il semble concevable à l’auteur de voir que ces techniques peuvent être abordées avec un ami (sous-entendu, à la maison). Après un bref descriptif d’étranglements (pp. 53-55) et de luxations (p. 55) et une introduction succincte aux atémis (p. 56), les pages 56 à 61 sont consacrées aux méthodes/exercices d’entraînement du jûdô. Avec un ferme conseil aux dames de ne pas participer aux compétitions, mais de se concentrer sur les yakusoku-geiko (約束稽古, formes d’entraînement souples) et les katas…

Ça ne marche pas en vrai : apprenons la self-défense

Frappes au sac. Tiré de Je connais le judo et la self-défense (coll. Marabout flash), p. 80.

Frappes au sac (p. 80).

Après être passé rapidement sur les « mythes » liés au jûdô (dans l’ordre : kuatsu, kiaï et philosophie orientale), le livre aborde la partie consacrée à l’auto-défense, toujours à apprendre chez soi. Et en un mois, qui plus est (p. 68). Que faire en cas d’attaque sans règle ? La meilleure réponse est, selon l’auteur, de pouvoir placer soit une projection de jûdô, soit un atémi (p. 69), dans le cadre d’une action déterminée entraînant une parade déterminée. En visant les points vitaux, de préférence (pp. 69-72). Cependant, comme déjà relevé auparavant, les atémis ne sont pas la spécialité du jûdô. C’est pourquoi un entraînement au sac de frappe est proposé dès la page 72. Avec quelques morceaux de bravoure, comme le travail du coup de tête. Au sac de frappe. Et au niveau du ventre (voir illustration). Le tout, qui peut être travaillé avec un ami à domicile (à condition de ne pas le toucher).

Le chapitre suivant, intitulé « la pratique » (p. 83), traite de ce qui est esquissé avant, à savoir des réponses précises à des attaques précises, à main nue ou armées. Comme on pouvait raisonnablement s’y attendre, les situations a priori sans règles sont contextualisée. En effet, l’agresseur est toujours seul (et est parfois une femme4), et toujours sans réaction lors de la défense. De plus, il est considéré comme absolument et irrémédiablement néophyte dans les pratiques de combat (sauf s’il est boxeur, contre lequel le judôka sera invincible au sol comme indiqué p. 103). Le lecteur sera amené par la suite à mettre en pratique d’autres conseils sur des attaques : au bâton long, au couteau et à l’arme à feu, ce qui rappelle les séquences d’armes du goshin jutsu no kata (講道館護身術) créé quelques années auparavant, sans que cela soit mentionné. Enfin, une partie est consacrée aux techniques dites d’ « intervention », à savoir comment défendre un tiers agressé…

Pour bien finir

Après avoir abordé la self-défense, l’auteur propose quelques exercices sobrement intitulés « le secret de l’invulnérabilité » (p. 124) qui concernent l’acquisition du calme et de la concentration sous stress, d’acuité à la menace et, enfin de riposte. Enfin, dans le chapitre final, les spécificités de la pratique pour les femmes et les enfants sont abordés (pp. 129-144), chapitre qui finira par essayer de définir les différences entre jûdô et jûjutsu. Le contenu de cette dernière partie est tout à fait conforme à ce que l’on peut attendre d’une dimension éducative dans les années 1960, surtout en ce qui concerne les jeunes femmes. On peut ainsi lire, p. 139 : « les jeunes filles insisteront davantage sur la correction et la beauté des mouvements et le rythme des exercices. La sangle abdominale sera très entraînée. C’est le moment où jamais de parer notre future femme d’un tour de taille impeccable. »

Si l’ouvrage se place de plein pied dans la vulgarisation et une accessibilité très large (il fut publié entre un volume consacré aux sandwiches et un volume sur la mémoire), il pèche cependant sur deux points majeurs. D’une part, en laissant supposer un apprentissage autodidacte du jûdô (jusqu’à un niveau de ceinture noire) et d’une méthode de self-défense et d’autre part, en proposant pour cet apprentissage des considérations et outils semblant peu adaptés à celui-ci. Des ouvrages plus avancés, plus techniques, sont déjà disponibles (comme Canon of judo, de Kyuzo Mifune, en 1958, ou en français, Ma méthode de judo, de Mikinosuke Kawaishi, en 1951, pour ne citer qu’eux) et plus structurés, plus utiles aux personnes désireuses de se documenter sur la discipline. Et ce malgré l’avertissement liminaire du livre… Bien que dispensable si l’on se concentre sur l’aspect qualitatif, ce guide peut cependant figurer comme témoignage d’une vision tout public « années 1960 » des arts martiaux japonais.

Notes

1. Argument commercial, qui peut paraître suranné, voire délicieusement désuet, mais qui reste hélas tout à faire contemporain.
2. C’est à ce genre de détail que l’on peut se rendre compte que l’immobilier belge des années 1960 était extrêmement accessible.
3. Voir à ce propos ici.
4. Il s’agit d’une « entorse » à la représentation féminine générale du livre et de l’époque.

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A propos G.

Pratiquant lambda.
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