La tenue d’un dôjô

Aïkidô au dôjô Tenshin. Photo de Yan Allegret.

Suite à un échange dans les commentaires d’un article de ce blog, G. m’avait proposé de présenter certaines particularités de l’école Itsuo Tsuda. L’invitation fut réitérée en novembre 2014 quand nous nous sommes rencontrés. Je le remercie donc d’ouvrir son blog et d’en faire un lieu d’échange sur nos pratiques.

Lorsque j’ai participé à mon tout premier stage avec Régis Soavi, je ne savais rien de l’aïkidô ou du katsugen undô1. J’ai été intéressé par ces deux pratiques, bien sûr, mais ce qui m’a tout de suite interpellé et impressionné c’était la façon dont les pratiquants habitaient et faisaient vivre leur dôjô. Comme je connaissais les travaux de Wilhelm Reich2, et en particulier ses idées sur « la démocratie du travail » ma première impression fut que ce que j’avais devant les yeux y ressemblait, l’idéologie politique en moins.

L’impulsion Itsuo Tsuda et sa continuité

Le katsugen undô a été introduit par Itsuo Tsuda en Europe en 1970. Ayant pratiqué plus de dix ans chez maître Ueshiba3, il conduisait aussi une séance d’aïkido tous les matins. Ces deux activités faisaient partie, avec la récitation du nô ( – théâtre traditionnel japonais), de ses recherches sur le ki (気 – énergie). C’est assez naturellement qu’au fil des années soixante-dix, les groupes qu’avaient créés ses élèves en vinrent à l’inviter et à pratiquer dans des lieux exclusivement destinés à ces activités du Non-Faire4.

Régis Soavi fut l’élève d’Itsuo Tsuda durant dix ans à peu près. C’est à la suite de son expérience dans les dôjô où enseignait Tsuda sensei qu’une fois devenu professionnel, il a souhaité travailler avec des dôjô indépendants, c’est-à-dire autogérés par les pratiquants sans intervention d’une instance supérieure. Il est très difficile de résumer en quelques lignes le travail et la continuité nécessaires à cette réalisation fragile, mais profonde, néanmoins le résultat m’avait laissé à l’époque de ce premier stage assez pantois, enthousiasme tempéré par la suite lorsque j’ai commencé à comprendre l’énergie qu’il fallait déployer pour faire vivre un tel endroit.

Déjà, du vivant de Tsuda sensei, ces lieux de pratique, les dôjô, étaient des espaces loués à l’année par les différents groupes et n’étaient pas sous-loués à des moments libres pour d’autres activités. Je souligne ceci assurément pas pour dénigrer les autres activités quelles qu’elles soient, mais plutôt pour insister sur deux points : d’abord le fait que cela ôte le poids de chercher des créneaux horaires disponibles dans des salles multi-activités (qui n’a pas connu des changements d’horaire ou de salle à la dernière minute me jette la première pierre…) et son corollaire : le vide qui occupe l’espace du dôjô en dehors des séances. Ce vide que l’on retrouve neuf et frais au premier salut face à la calligraphie.

Le dôjô de l’école Tsuda, le troisième pôle

Après cette présentation, je vais donc essayer de développer ce que nous appelons, un peu par boutade, la troisième activité, à savoir la tenue d’un dôjô, qui sous-tend les deux autres : la pratique respiratoire de Morihei Ueshiba (aïkidô) et le mouvement régénérateur (katsugen undô).

Hors du dôjô, dans le dôjô. Photo de F.R.

Hors du dôjô, dans le dôjô. Photo de F.R.

Pour les dôjô de notre école, le cadre administratif retenu est l’association à but non lucratif5. Le minimum pour un membre permanent est le paiement de la cotisation qui, bon an mal an, permet de couvrir le loyer et les frais de fonctionnement de l’association (chauffage, électricité, assurance, bibliothèque, produits ménagers…). Mais il s’agit bien du minimum, car l’essentiel reste à faire. En premier lieu, organiser et gérer les différents espaces du local : le dôjô en lui-même, la zone café, l’espace bibliothèque, le coin bureau, les sanitaires… Il faut bien comprendre que tout, absolument tout, a été mis en place et est géré bénévolement par les membres de l’association : la conduite des séances, le ménage, les courses, la comptabilité, l’accueil des nouveaux, la gestion des ouvertures le matin, l’organisation des stages, les travaux d’aménagement, la communication, et ainsi de suite. Car le dôjô est ouvert tous les matins durant toute l’année (avec une relâche pendant le stage d’été) et aussi certains soirs. Par exemple, au dôjô Tenshin à Paris, 7 à 9 séances d’aïkidô et 3 séances de katsugen undô par semaine.

Tenshin a pour les membres de notre école une particularité car c’est là que Régis Soavi conduit quotidiennement la séance d’aïkido du matin. Il sait mettre des mots sur des choses qui nous échappent, appuyer aussi là où il faut appuyer même si ça peut être parfois désagréable. Ses séances sont vraiment radicales, une ambiance à la fois concentrée et joyeuse y règne.

S’organiser, participer

Bien sûr personne (ou presque…) n’est là à toutes les séances. Donc pour les personnes les plus impliquées, le conseil d’administration et certains pratiquants, cela signifie aussi se tenir informé et informer les autres. Un moment important d’échange est le petit café qui a lieu avant la séance d’aïkidô du matin. Nous sommes souvent quatre ou cinq à venir une demi-heure avant la séance, à nous retrouver pour parler des travaux en cours, des personnes qui nous ont contactés, du suivi des comptes et aussi de choses plus triviales parfois. C’est un moment particulier, car six heures à peine passées, encore un peu endormis, le silence a aussi sa place, sans que cela soit gênant.

En séance au dôjô Tenshin... Photo : Yan Allégret.

En séance au dôjô Tenshin… Photo : Yan Allegret.

L’échange se fait également avec les autres dôjô de l’école Itsuo Tsuda. Cela permet d’innover sur certains aspects ou de résoudre des problématiques communes, en adaptant, chaque dôjô comme chaque ville ou chaque individu ayant sa personnalité. On peut aller pratiquer entre autres à Toulouse, Milan, Rome, Amsterdam, les activités sont les mêmes et en même temps différentes en fonction des lieux, des personnes. Cette école n’est pas une fédération (agréée par l’État), elle vise à réunir les individus intéressés par une philosophie pratique, une certaine recherche.

Les chantiers ou l’organisation d’événement comme ça été le cas en 2014 avec le centenaire de la naissance d’Itsuo Tsuda permettent à qui le souhaite de voir et d’expérimenter l’énergie nécessaire à créer un lieu, des conditions favorables à nos pratiques. Sur le temps, cela a permis à des personnes d’apprendre à bricoler, à utiliser leurs mains et leurs têtes, voire à trouver un métier.

Ces choix dans la façon de conduire un dôjô ne sont pas des choix a priori mais ils sont à la convergence de nos pratiques et de notre culture européenne. Ils sont guidés par ce qu’Itsuo Tsuda nomme la découverte de la liberté intérieure et par le désir consécutif d’exercer son autonomie dans tous les aspects de la vie du dôjô. Comme Régis Soavi nous le dit parfois : « Ici rien n’est caché, tout est à découvrir ».

Fabien, du dôjô Tenshin, membre de l’école Itsuo Tsuda

Notes

1. Katsugen undô (活元運動) signifie littéralement mouvement qui permet le retour à la source. Itsuo Tsuda l’a traduit par mouvement régénérateur, et il le définit comme étant une gymnastique du système moteur involontaire.
2. Wilhelm Reich (1897-1957) était un médecin, psychiatre, psychanalyste et critique d’origine autrichienne. La « démocratie au travail » tel qu’il l’entend est une forme d’autogestion.
3. Itsuo Tsuda (1914-1984) fut l’un des disciples de Morihei Ueshiba, qu’il rencontra en 1955 en qualité de traducteur d’André Nocquet. Écrivain, philosophe, il diffusa avec l’accord de  Haruchika Noguchi le katsugen undô, l’une des pratiques du Seitaï.
4. Le Non-Faire, qui est une des traductions possibles de la notion taoïste Wuwei (無爲), est aussi le titre du premier livre d’Itsuo Tsuda.
5. Autrement dit, le cadre défini par la loi du 1er juillet 1901 relative au contrat d’association.

Je voulais remercier Fabien pour son témoignage de l’intérieur sur le fonctionnement d’un dôjô de l’école Itsuo Tsuda, que j’avais pu entrapercevoir à l’occasion de la manifestation organisée au dôjô Tenshin pour le centenaire de la naissance d’Itsuo Tsuda. Si vous souhaitez prendre contact avec l’école, passez par son site. Je voulais également signaler qu’il est le premier, et j’espère pas le dernier, à confier à ce blog un billet de première main sur un sujet qui lui semble particulièrement pertinent dans ce vaste monde qu’est celui des arts martiaux. L’expérience fut intéressante pour moi, et j’espère qu’elle le fut également pour lui.
Merci encore pour ce partage.
G.

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A propos G.

Pratiquant lambda.
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5 commentaires pour La tenue d’un dôjô

  1. Andréine Bel dit :

    Bonjour, Merci pour cet article éclairant et agréable à lire. Serait-il possible de connaître le nom entier de l’auteur, avec si possible une courte présentation ? Savoir qui est l’auteur permet de situer ce qu’il écrit et donc éventuellement de cheminer avec lui. Andréine Bel

    • G. dit :

      Bonjour,
      merci de votre retour sur l’article de Fabien. Je le laisse répondre, bien entendu, s’il le souhaite.

    • fabien dit :

      Bonjour,
      Je suis un des élèves de Régis et un pratiquant au dojo Tenshin à Paris, c’est à ce titre que le texte a été écrit. J’ai tenté de décrire un fonctionnement du quotidien dans nos dojos. Je pense que c’est ça qui est le plus important. Merci pour votre retour.

      • Manon Soavi dit :

        Bonjour Andréine,
        j’ai également participé à cet article, essentiellement à travers une relecture critique, et puis quelques propositions pour affiner ce que voulait partager Fabien.

      • Andréine Bel dit :

        Merci pour votre réponse, et celle de Manon. Situer d’où parle l’auteur permet à la lectrice que je suis de ciconstancier les observations/descriptions et situer les réflexions de l’auteur. Ce que je lis en devient d’autant plus riche ! Merci en tous cas, Andréine

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