Progression, imitation et clonage en aïkidô

Seiza-cloneClone. En langage courant, individu possédant le même patrimoine génétique qu’un autre. En langage scientifique, ensemble des individus pré-cités.

Dans les arts martiaux en général et en aïkidô en particulier, une question récurrente sur la pratique et sa transmission. Cette question est souvent une autre expression de la question de l’évolution du pratiquant, entre la tentation de copie (« le maître sait forcément ») et celle de l’innovation totale (« je sais forcément »). Question qui dérive souvent vers la comparaison (péjorative) de tel ou tel pratiquant à un clone de tel ou tel enseignant.

Progression – où l’on parle (un peu) de shu ha ri

Shu ha ri, en kanji.

Disons-le immédiatement : l’imitation est partie intégrante du processus d’apprentissage, et correspond au premier stade du shu ha ri, les trois étapes de la progression vers la maîtrise dans tradition japonaise, repris en aïkidô par exemple. Loin d’être un  concept alambiqué, shu ha ri signifie « simplement » que le pratiquant doit passer par une étape d’apprentissage des fondamentaux de la discipline, jusqu’à reproduire ce que propose l’enseignant (shu), puis expérimenter la modification (ha) avant de transcender ses acquis (ri). On pourra, avec profit, consulter les opinions de Tamura et Endo shihan sur le sujet, ou encore la mise en perspective historique d’Eric Grousillat. Quoi qu’il en soit, le shu ha ri est un processus linéaire, et aucun de ses deux premiers stades ne peut être ignoré. Y compris celui de l’imitation, qui en constitue la base. Mais toute la subtilité, finalement, est de savoir ce que peut recouvrir exactement « imitation », et ce qui la différencie du clonage.

Progression – où l’on parle (un peu) de technique et du reste

L’aïkidô, dans ses différentes déclinaisons, est une pratique qui ne met pas l’accent sur l’acquisition d’un répertoire technique complexe mais sur l’acquisition de principes généraux. Il existe au sein de chaque pratique des formes « canoniques » (kihon waza), à mains nues ou avec armes, dont la « primauté » s’articule avec la pédagogie prônée au sein de l’école ou du style. Ces techniques font intégralement partie de la panoplie d’outils nécessaires pour donner à l’élève les clés pour progresser, et par là acquérir l’autonomie. En gros, ces formes canoniques sont celles à savoir imiter : c’est sur ces bases, et l’évolution (à partir de l’origine Daïtô ryû) de leur démonstration par Morihei Ueshiba puis par ses élèves, que ce sont construits les lignées de première génération et des suivantes.

Parler d’autonomie comme un but est déjà en soi différencier l’imitation du « clonage » martial. Ainsi, selon les « théorèmes » de G. Ohsawa appliqués à l’aïkidô par W. Gleason (in The Spiritual Foundations of Aikido, p.174), « deux choses ne peuvent être identiques » : imiter ne veut pas dire produire une copie identique in fine. De nombreuses considérations font qu’on s’en écarte irrémédiablement, quel que soit l’effort que l’on peut fournir : histoire propre du pratiquant, du professeur, capacités d’intégration et de discernement du premier, pédagogique du deuxième, possibilité et envie de l’investissement, capacités physiques, maturité et évolution respectives, etc. L’histoire de l’aïkidô en est une bonne illustration, tout comme sa diversité dans le monde (et en France en particulier).

Paradoxe – où l’on aborde (très peu) la notion de fidélité dans la transmission

Le paradoxe apparent, quand on considère justement l’histoire de l’aïkidô, est une volonté fréquente de « figer » l’art et la transmission. De là de se revendiquer « plus traditionnel » que l’autre, ou de comprendre mieux telle ou telle partie de l’art mieux que d’autre. « On pratique l’aïkidô de O sensei, voyez-vous », entendra-t-on. Pourtant, il est peu probable que quelqu’un ait jamais pratiqué l’aïkidô de Morihei Ueshiba, sauf ce dernier. Ses élèves devenus à leur tour maîtres (donc réalisé le cheminement shu ha ri, a priori) ont donc imité, mais surtout interrogé puis insufflé leur personnalité dans l’art et sa transmission, certains initiant d’autres voies, la majorité se voulant fidèle à l’enseignement reçu. Ou perçu, ce qui n’enlève rien à leur travail, mais relativise fortement la possibilité du clonage martial, d’une génération à la suivante.

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A propos G.

Pratiquant lambda.
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2 commentaires pour Progression, imitation et clonage en aïkidô

  1. Xavier DUVAL dit :

    Merci pour cet article très intéressant. Il est vrai qu’aucun des « anciens » ne pratique comme O’Sensei, et c’est assez logique, voire certainement souhaitable. J’ai en revanche l’impression que le clonage est depuis devenu assez répandu, en tout cas dans certains courants.

    Sinon la signification chinoise des kanji shu ha ri peut t’intéresser (je ne sais pas si elle diffère beaucoup du japonais), je la trouve assez parlante
    守: garder, défendre, respecter la loi, observer des règles ou un rituel
    破: casser, détruire, mais aussi exposer la vérité de quelque chose
    離: quitter, s’éloigner

    A bientôt,
    Xavier

    • G. dit :

      Merci pour les significations des kanji. Il me semble que la signification japonaise diffère peu, et reste exactement dans le même esprit.
      Pour le « clonage », il y a surtout tentative de reproduction sans discernement.Y compris de certains biais dus à des infirmités physiques de l’enseignant…
      D’un point de vue technologique, la mise à disposition de films n’arrange pas la volonté de clonage, à mon avis…
      A très bientôt !
      G.

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