Gouren, petra eo ?

Gouren : projection lors d’un tournoi en plein air. Auteur : Eric Legret, tous droits réservés.

… ou le gouren, qu’est-ce que c’est ?

S’il est relativement facile de « visualiser » les offres en arts martiaux et sports de combat par le biais des grandes fédérations agréées (tout du moins en France), il existe cependant plus d’une discipline dont l’intérêt technique et culturel n’a pas grand chose à envier aux « classiques ». Le gouren, ou lutte bretonne, en fait partie, et se fait connaître par les tournois et exhibitions lors de différentes manifestations culturelles bretonnes, ou plus largement, celtiques. La lutte bretonne s’ancre en effet résolument dans cette culture, que cela soit par son implantation, par sa langue de pratique ou par ses objectifs de diffusion, tout en maintenant des échanges réguliers avec d’autres luttes proches (comme la lutte cornique, de la Cornouailles britannique) ou plus lointaines (lutte sénégalaise, par exemple).

Le gouren est une lutte debout, dont l’objectif est la mise à terre de son opposant, sans qu’il y ait continuation au sol (c’est aussi le cas du sumô, par exemple, ou du back-hold anglo-écossais). Les règles du combat sont relativement simples : obtenir un lamm, c’est-à-dire faire toucher des deux omoplates le sol à son opposant, en utilisant des techniques de projection (par saisie du roched, la chemise sans manche règlementaire, au dessus de la ceinture, que complète une culotte s’arrêtant aux genoux, le bragou) et de jambes (fauchages, balayages, barrages, enroulés (kliked)). Les clés articulaires ou les frappes sont interdites. Accompagner un adversaire lors d’une projection est permis, voire recherché à la fois pour assurer la marque mais surtout d’assurer sa sécurité. En effet, à l’instar d’autres systèmes de combat sportif à vocation éducative, le gouren proscrit toute violence physique ou verbale, et matérialise cette volonté par la prestation de serment en français et en breton ayant lieu avant chaque rencontre, qui est suivi d’une accolade entre lutteurs.

La lutte bretonne se pratique dans des skolioù (écoles) qui forment les lutteurs des deux sexes (environ 1500 licenciés en 2014 dont 25 % de femmes) et de tout âge, qui pourront par la suite se rencontrer lors de tournois se déroulant sous plusieurs formules, lors des deux parties de l’année (saison d’hiver, de novembre à mai, et saison d’été, de juin à octobre). La saison d’hiver voit plutôt se produire des tournois et championnats (individuels, par équipe) très semblables en termes d’organisation à ce que l’on peut trouver dans d’autres disciplines de combat, et les rencontres se font sur palenn (tapis). La saison d’été permet la tenue de rencontres en extérieur, sur sciure de bois. C’est ce type de rencontres évoquées plus haut, qui sont souvent l’occasion d’un « affrontement » en mod kozh (mode ancienne), un système de défis successifs pour les lutteurs, qui lorsque plusieurs écoles s’affrontent peut faire intervenir de la stratégie de gestion des effectifs, et pour les vainqueurs, parfois se voir récompenser du trophée traditionnel, le maout, c’est-à-dire d’un bélier … bien vivant. La discipline est également présente dans des rencontres « mixtes » (souvent avec d’autres luttes celtiques).

Lutteurs celtiques (croix de Kells, IXe siècle ap. J.C., Irlande).

Une copie à la sauce bretonne du jûdô japonais ? Pas vraiment, mais des inspirations similaires : le gouren moderne, dont les règles ont été mises en place en 1930 par le Dr. Charles Cotonnec et sa F.A.L.S.A.B. (fédération des amis des luttes et sports athlétiques bretons) s’inscrit plutôt dans une volonté de préservation et de popularisation des traditions pugilistiques de Bretagne et de « réinvention de la tradition bretonne », fortement mises à mal durant la Première guerre mondiale, dans la droite ligne du mouvement olympique originel de Pierre de Coubertin. Fortement mises à mal en raison des lourdes pertes humaines du conflit et par les traditions de transmissions « discrètes » (sinon secrètes) des techniques de lutte, qui pouvaient donner la primauté à tel ou tel lutteurs dans les tournois locaux, de vieille tradition (avérée et documentée, celle-là). Une différence majeure supplémentaire toutefois existe entre le gouren et le jûdô : bien que les deux systèmes partagent de nombreux objectifs, les racines du gouren sont ludiques et non structurées en lignées alors que celles du jûdô sont martiales  et structurées (écoles anciennes japonaises de jûjutsu).

Proposant un système que se voulant éducatif, le gouren est actuellement reconnu comme tel par l’État français : intégré comme discipline associée à la fédération française de lutte, la fédération de gouren (bodadeg ar gouren), il est une des matières optionnelles du baccalauréat (académie de Rennes) depuis 1998, et est l’une des disciplines dont l’enseignement professionnel peut être sanctionné par l’obtention d’un diplôme d’état « jeunesse et sports » (DESJEPS ou BPJEPS en ce moment).

Ce billet se base sur plusieurs sources dont certaines sont liées dans le corps du texte. J’en rappelle les principales ci-après :
Fédération de gouren.
Pratique le gouren.
Histoire du gouren (XIXe-XXIe siècles) : l’invention de la lutte bretonne, thèse de doctorat d’Aurélie Epron (Université Rennes 2, 2008). Je la remercie également pour ses précisions (cf. commentaires) a posteriori.
On pourra également consulter « Au Gouren, on ne repousse pas les assauts de l’autre » (blog Au tapis ! de Florent Bouteillier) ou visionner « le Gouren, lutte bretonne mais pas que », courte vidéo promotionnelle.

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A propos G.

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4 commentaires pour Gouren, petra eo ?

  1. erwancloarec dit :

    Salut! Merci pour ce chouette article sur le Gouren! 🙂 Je me permets juste une petite correction sur le sous-titre en breton : Il faudrait dire : Le Gouren : Petra eo? (le gouren, qu’est ce que c’est) ou bien « Petra eo ar gouren? » (Qu’est ce que le Gouren?). « Petra ‘zo » signifierait plutôt : « Qu’est ce qu’il y a? » … Bec’h dei! (Gambatte!)
    Erwan

  2. Épron Aurélie dit :

    Bonjour
    quelques petites remarques quant à quelques imprécisions ou interprétations hâtives.
    – « droite ligne de l’Olympisme version Coubertin » pas vraiment, l’approche de Charles Cotonnec est plutôt sous l’influence de l’hébertisme (cf. Georges Hébert) et de la conception de GAA (gaelic athletic association).
    – Il faut aussi écrire « la Cornouailles britannique » avec un « s » à Cornouailles, cela permet en plus de la différencier de la Cornouaille sans le « s »(qui est en Bretagne armoricaine donc).
    – enfin expliquer par la Première guerre mondiale la moindre aura de la lutte, est caricatural même si effectivement une explication par la rupture générationnelle accélérée qu’est une guerre mondiale s’entend. le processus a commencé avant : la concurrence des gyms patriotiques, du sport et la transformation plus largement de la société, des modes de vie et des loisirs ont commencé dès la fin du 19e a avoir un impact ; la guerre n’aurait donc que potentiellement accéléré un processus déjà en marche, cela étant tous les érudits, passionnés ou scientifiques n’ont pas apporté d’éléments quantitatifs permettant de le justifier, le travail reste à faire.
    amitiés
    AE

    • G. dit :

      Bonjour, et merci de ces précisions (et corrections utiles), qui permettent d’éclairer un peu plus cette discipline et sa construction « fédérale ».
      Amitiés également !

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