La chute, l’aïkidô et le jûdô

Ukemi, par Wei Wei (panda géant de son état), au zoo de Wuhan en décembre 2012. Photo de Jin Siliu pour China Daily (droits réservés).

Lorsque l’on aborde les arts martiaux et sports de combat sans autre connaissance que des démonstrations grand public, donc essentiellement celles produites par les disciplines les plus répandues, deux se distinguent par la composante visible « chute », le jûdô et l’aïkidô. Et ce bien qu’elles n’en détiennent pas l’exclusivité… Cette « chute » porte un nom en japonais : ukemi, qui se traduit par recevoir par le corps (la technique), formé à partir des termes ukeru (recevoir) et mi (corps). On comprend dès lors que l’on ne se situe plus à la simple chute, mais à une composante intégrale de la pratique de ces budô, et plus largement des pratiques martiales japonaises.

La chute ou l’ukemi ?

La « philosophie » de laquelle relève l’ukemi, la distinction initiale entre une approche « occidentale » et une approche « extrême-orientale » (pour reprendre l’expression de Toshiro Suga, 7e dan d’aïkidô), une opposition entre la dimension sportive de l’un et martiale de l’autre en faisant partie, ne sera pas réellement abordée ici. Tout au plus, on pourra se centrer sur l’idée fort répandue que l’ukemi est le moyen d’évasion hors de la technique portée à son encontre. Évasion qui se concrétise soit par l’échappée si la technique portée n’est pas verrouillée, soit par l’atténuation des effets de la technique portée par une réaction ad-hoc. Cette perception de l’ukemi est partagée par les pratiquants d’aïkidô et ceux de jûdô… Même si on peut lire, ou entendre qu’en aïkidô, l’ukemi est voulu, alors qu’en jûdô il est subi. A mon avis, c’est une erreur par simplification, mais je vais y revenir.

Quoiqu’il en soit, la distinction initiale et profonde est que la chute « brute » ne relève pas d’un entraînement spécifique ayant pour but a minima d’atténuer la technique subie : « les ukemi sont une manière de tomber agréablement sans se blesser ni ressentir de souffrance » indique ainsi Jigorô Kanô (trad. Yves Cadot), fondateur du jûdô, dans un texte traitant du sujet. Cette vision très utilitaire est partagée par de nombreux techniciens et maîtres, comme par exemple Gôzô Shioda, fondateur de la branche Yoshinkan de l’aïkidô. Dans Dynamic aikido (1968, trad. de Geoffroy Hamilton du japonais en anglais, p.43), il est ainsi indiqué que le « principe de base est de réduire le choc de la chute au minimum », précisant dans Total aikido (p.49) que l’ukemi ouvre également la possibilité de riposte. Alors ? Chute ou ukemi en pratique martiale japonaise ? Chute dans un langage courant, ukemi dans la réalité.

Ukemi, perception dans la pratique

Projection par Kyûzô Mifune, 10e dan de jûdô.

Projection par Kyûzô Mifune, 10e dan de jûdô.

La pratique de l’ukemi est une constante pour un pratiquant d’aïkidô ou de jûdô (pour ne parler que d’eux). Ne serait-ce que parce qu’une part non négligeable du corpus technique est constitué de projections pour ces deux disciplines. Et que pour pratiquer, donc permettre de subir la technique (la projection) de son partenaire, il est nécessaire de « savoir chuter ». C’est une des problématiques soumises aux enseignants de ces deux arts martiaux, avec des considérations qui peuvent sembler ou même s’avérer distinctes (même historiquement). En effet, la conception de la progression technique au sein de leurs disciplines respectives de leurs fondateurs respectifs semblent différentes : les ukemi étaient centraux pour Jigorô Kanô, mais bien qu’importants, ne semblaient pas enseignés par Morihei Ueshiba. Ce fait indiqué par Nobuyoshi Tamura, élève direct de Morihei Ueshiba, par exemple, ce qui semble confirmé par une interview du fondateur et de son fils Kisshomaru. A tempérer avec le fait que de nombreux élèves étaient déjà formés à ces pratiques.

Revenons à l’ukemi, ou plutôt à son apprentissage. Il est assez souvent vérifiable que l’enseignement du jûdô passe par une phase systématique et répétée du travail de la « chute arrière » (ushiro ukemi) et de la « chute avant » (mae ukemi). Sans connaissance de l’ukemi, pas de progression. En aïkidô, et bien que l’ukemi soit présenté dans tous les ouvrages de « bases » que je connais (différents courants, différentes époques), l’apprentissage se fait plus souvent au « fil de l’eau ». Mais dans les deux cas, le premier pas pour son exécution à faire est de vaincre l’appréhension de la chute, assez naturelle, et qui augmente souvent avec l’âge. Le deuxième pas est de parvenir à « attacher » l’ukemi au mouvement qui le provoque. Le troisième est le relâchement, qui poussé à un niveau très élevé, devient un élément de prise d’avantage (comme le démontre la vidéo présentée dans ce billet). Parallèlement, il est aussi nécessaire de prendre conscience que l’ukemi permet au partenaire de travailler : comme on l’entend, on « prête son corps » (et on entend bien le récupérer en bon état).

Accompagner ou subir ?

Projection par Koichi Tohei, 10e dan d'aïkidô.

Projection par Koichi Tohei, 10e dan d’aïkidô.

Comme indiqué plus haut, les pratiques de l’ukemi en jûdô et en aïkidô sont parfois opposées : dans le premier elles seraient subies, dans le second voulues. A mon sens, cette distinction est fausse, car elle se base sur une préférence au sein d’une pratique. Dans la pratique du jûdô, le randori (exercice libre) est considéré dès l’origine comme central, par opposition au kata (formes codifiées), et ses différentes déclinaisons, dont relève souvent la pratique de l’aïkidô (du moins de la plupart des styles d’aïkidô). Dès lors, si l’on simplifie la description des choses, le randori (qui plus est associé à la compétition, shiai) induit l’opposition, alors qu‘ippan geiko (pratique ordinaire sous la direction du professeur, quelque soit sa déclinaison) distribue les rôles : uke et tori, uke acceptant la technique. La réalité n’est pas si binaire et simple : le jûdô ne se réduit pas au randori ou au shiai (compétition), l’aïkidô à un jeu technique alterné.

Opposer deux ukemi, un qui serait spécifique au jûdô, un à l’aïkidô, semble être souvent justifié par ces deux centres de pratiques distincts. Certains vont plus loin, en opposant la « chute arrière » frappée à deux mains, ou encore la « chute avant plaquée » du jûdô (que l’on retrouve dans le nage no kata, par exemple) à la « chute arrière roulée » (en pliant une jambe derrière l’autre) ou à la « chute avant relevée » que l’on trouve en aïkidô. Deux façons de faire qui caractériseraient une version « sportive » d’un budô. Sauf qu’il est assez simple de vérifier que tous ces ukemi sont présents dans les deux pratiques, la technique permettant ou non de profiter d’une impulsion (masse, vitesse) et d’une liberté (contrôle).

Pour conclure

Bien que les approches, les stratégies, des deux disciplines puissent diverger, les ukemi des deux pratiques ne sont, dans le fond, ni différents techniquement, ni philosophiquement. Les points de gêne de chaque pratiquant d’une discipline quand il se trouve dans le contexte de l’autre relèvent sans doute plus des habitudes de travail, et principalement des distances et contraintes « usuelles ». En effet, l’histoire même de l’aïkidô relève que de nombreux maîtres de la discipline sont « passés » par le jûdô (comme Kenji Tomiki ou Minoru Mochizuki, pour ne citer qu’eux), et comme d’un point de vue mécanique, les principes sous-jacents restant les mêmes (dispersion ou utilisation de l’énergie cinétique) et que l’anatomie ne changeant pas radicalement d’un individu à un autre, il serait extrêmement étonnant de voir des systèmes radicalement différents se développer dans ces deux disciplines.

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A propos G.

Pratiquant lambda.
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5 commentaires pour La chute, l’aïkidô et le jûdô

  1. Justin Ternet dit :

    Sympathique blog avec des articles intéressants et fouillés !
    Mais alors, si « ukemi » signifie « réception » ce mot désigne à priori la réception de tous les coups, que ce soit au sol ou des frappes de l’adversaire. Le terme fait-il la nuance entre les deux ?

    • G. dit :

      Merci beaucoup !
      Pour l’utilisation générale du terme ukemi, c’est une excellente question à laquelle on peut répondre que ce terme concerne essentiellement (voire exclusivement) les projections. A l’heure actuelle, je n’ai pas connaissance d’autres utilisations, y compris dans des disciplines plus orientées « percussions ».

      • Justin Ternet dit :

        Merci. A vrai dire, moi non-plus, je n’en ai pas connaissance. Mais vu le peu d’érudition que j’ai en arts martiaux, j’aurais pu amplement passer à côté si ça avait été le cas.

        • Bruno dit :

          Ne pourrait-on pas plutôt traduire par « recevoir le corps » et non par « recevoir par le corps ». Ce qui « élimine » une utilisation du terme pour la réception de frappe ?
          En d’autres termes, « mi » est-il un complément du verbe ou « mi » est-il le sujet (le corps qui reçoit) ?

          • G. dit :

            Bonne question également. Il faudrait demander à un connaisseur fin de la langue japonaise. Je n’ai pour ma part vu que des traductions allant dans le sens de recevoir par le corps.

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