Pratiquer et enseigner le karaté shôtôkan : une expérience

Ce billet est la deuxième interview publiée sur ce blog, après celle de Christophe, qui pratique le serak et l’aïkidô. Aujourd’hui, je propose celle d’un pratiquant et enseignant de karaté shôtôkan, Dan.
Ses propos reflètent son opinion et sa perception des choses (et c’est bien le but d’une entrevue).

[Paresse martiale] Bonjour Dan. Nous nous sommes connus via le défunt forum Kwoon.info, et sommes tous deux membres du forum Kwoon.org. Pour ceux qui ne lisent pas ce dernier forum (et même pour ceux qui le lisent), pourrais-tu te représenter aux lecteurs de ce blog ?

Bonjour, Je m’appelle Dan et effectivement je participe au forum kwoon.org sous ce nom, je suis 3e dan,  et je suis un des deux professeurs au club de karaté shotokan de Sophia Antipolis sous la direction de Michel Pierini, directeur technique 6e dan, élève direct de maître  Kase.

J’ai commencé les arts martiaux par le judo étant enfant puis j’ai découvert le karaté par le biais d’un copain camerounais en République Centrafricaine  et ça a été un coup de foudre immédiat. Curieusement mon initiation au karaté a été donc faite non par un japonais mais par un africain, il y a une trentaine d’année… Les voies du karaté dô sont impénétrables [me dit-il avec un sourire].

[P.M.] Le style shôtôkan est le style de karaté le plus répandu en France, et Taiji Kase une de ses figures les plus importantes au niveau mondial. Comment pourrais-tu décrire les spécificités de ta pratique, souvent considérée comme « dure » ?

Maitre Kase, invité en France par Henry Plée a marqué l’histoire et la pratique du karaté Français mais même  si beaucoup  de pratiquants ont été en contact avec lui, assez peu finalement perpétuent en profondeur l’enseignement de maître Kase.

Taiji Kase, garde en fudo dachi. Source inconnue.

Taiji Kase, garde en fudo dachi. Source inconnue.

Le shôtôkan Kase-ha (branche Kase) est effectivement très différent du shôtôkan « mainstream » représenté par la J.K.A. initié par maître Nakayama qui en était le président. Maître Kase a pour sa part suivi l’enseignement direct du fils Funakoshi dont la lignée remonte à Asato et Matsumura, maîtres de karaté d’Okinawa mais également maîtres de sabre. Descendant d’une famille de samouraïs, le karaté de maître Kase est donc doublement inspiré du sabre et notamment de la pratique de l’école des deux sabres du fameux Miyamoto Musashi.

Dans ce karaté, il y a de fait une utilisation très importante des sabres de main couplé à des kamae (gardes) de défense alors que souvent on associe plus le karaté à une pratique très offensive. Les membres évoluent indépendamment et le fameux hikite du karaté (poing arrière fermé à la hanche) est peu utilisé passé la ceinture noire au profit d’actions coordonnées de défense et d’attaques simultanées. La respiration et la structure de corps au travers de la position fudo dachi caractéristique du style génèrent la puissance sans qu’il y ait besoin de mouvements de très grande amplitude saccadés qu’on associe au shôtôkan habituellement. Le shôtôkan Kase-ha n’est donc pas une pratique « dure » et purement « externe «  mais au contraire la recherche de puissance (très présente) et d’efficacité se fait au travers de concepts plus internes : posture, enracinement, respiration, fluidité…

En résumé le karaté  de maitre Kasé est un vrai bûdô au sens traditionnel du terme : c’est le pouvoir « d’arrêter la lance »  avec détermination (kime) mais  empathie.

[P.M.] La pratique, si je ne m’abuse, s’articule autour du triptyque kihon-kata-kumite (bases-formes-combat), les deux derniers pouvant déboucher sur de la compétition. Quel exercice t’intéresse le plus, et pourquoi ?

Ah oui, les fameux 3 k du shôtôkan ! Kihon – kata – kumité… Ce sont effectivement trois piliers mais là aussi  la pratique a évoluée par rapport à une certaine image du shôtôkan des années 70 ou par exemple kihon était souvent synonyme d’arpenter en groupe de long en large le dôjô pendant des heures avec des mouvements assez robotisés. Désormais si l’étude des bases reste fondamentale, on insiste plus sur la justesse des mouvements que sur la répétition à outrance, de même la circularité : les pivots sont partie intégrante des bases  du shotokan qui n’est plus un style exclusivement linéaire.

Le kumite littéralement « rencontre des mains » donc travail à deux (et pas uniquement combat) permet de confronter ses bases acquises dans le vide à la réalité d’un partenaire plus ou moins coopératif, qui se déplace dans l’espace. La compétition pour sa part et quelle qu’en soit la forme permet de se situer, c’est donc  un passage très formateur dans la « carrière » d’un karatéka, mais qui ne dure qu’un temps. Le kumite (parfois aussi engagé que lors d’une compétition), lui peut durer toute la vie et d’ailleurs il fait l’objet d’une épreuve  que l’on continue de présenter aux passages de hauts grades (5e dan et plus).

Mais c’est dans les kata que les évolutions sont les plus marquantes ces dernières années avec l’apparition ou plutôt la réintroduction des bunkai, c’est à dire les applications de self-défense contenues dans les katas. Ces bunkai (cette dénomination pour signifier application des katas est un abus de langage mais elle est désormais utilisée partout) remettent à l’honneur les techniques contenues dans le karaté ancien qui n’a pas été du tout conçu pour le sport ou la compétition, mais pour la self-défense individuelle.

Shôtôkan karate : application du kata jion.

Shôtôkan karate : application du kata jion.

Expliqués par un bon instructeur, des passages de katas qui semblaient un peu ésotériques ou obscurs exécutés  dans le vide prennent une signification très concrète appliqués à deux dans un contexte de self défense  moderne, et montrent également que le karaté originel est un art très complet qui englobe également des clés des projections et qui se pratique à une distance beaucoup plus rapprochée que celle à laquelle le karaté-sport nous a habitué.

Il est amusant de noter que ce travail de recherche et de réinterprétation des katas  « quels sont les secrets de combats que les maîtres de karaté du temps passé ont voulu nous transmettre par le biais de ces formes ?» est plus l’objet d’instructeurs occidentaux que d’experts japonais. Les compétitions de kata comportent désormais systématiquement un volet bunkai qui, même si certains regrettent leur coté show, a le mérite de clamer  haut et fort : « attention le kata n’est pas une gymnastique c’est avant tout un répertoire de techniques et de mises en situation ».

[P.M.] Comment vois-tu ta pratique par rapport à d’autres styles de karaté que tu as l’occasion de fréquenter ? Et quelle(s) influence(s) en retires-tu ?

Pour ce qui est des styles, il y a parfois à mon avis plus de ressemblances entre des pratiquants de même  niveau et de styles supposés très différents qu’entre des pratiquants de niveaux très hétérogènes appartenant au même style. Les débutants feront les mêmes erreurs de placement, de mauvaise distance, de crispation et les pratiquants de bon niveau se rejoindront sur la puissance, la stabilité, l’économie de mouvements… Les méthodes d’apprentissage, elles peuvent différer sensiblement, et personnellement je suis assez fan des méthodes du karaté d’Okinawa qui comprennent les kakie (mains collantes) pour développer la sensibilité, le kote kitae (renforcement naturel des avants bras),  l’utilisation de formes de poing antiques comme le « poing phénix » ou seule la phalange de l’index replié frappe pour une efficacité dévastatrice (à condition bien sur d’avoir préparé cette surface)…

Donc je dirais que je suis avant tout un karatéka fidèle à l’enseignement de maître Kase via mon sensei mais avec une influence marquée du karaté d’Okinawa que j’essaye de pratiquer lors de stages.

[P.M.] As-tu pu ou voulu tester d’autres disciplines, comme le systema par exemple ?

Le  systema est en effet un concept que j’aimerais tester et je ferai probablement une initiation quand l’occasion se présentera, non pour changer de discipline mais pour avoir de nouvelles pistes pour ma propre pratique. Mon sensei est aussi  yogi confirmé et nous faisons de fait du yoga à l’échauffement comme Monsieur Jourdain faisait de la prose, sans le savoir… Sinon j’ai fait du jûdô plus jeune, et c’est une grande aide pour la compréhension des projections du karaté même si les modalités d’application sont très différentes. Je m’intéresse  aussi au wing chun et au jeet kune do, notamment pour l’aspect « trapping » et je possède à titre personnel un wooden dummy (mannequin de bois) qui est un fantastique partenaire  toujours prêt à en découdre avec moi…

[P.M.] Comme tu l’as indiqué, tu es enseignant. Qu’est ce qui t’as amené à devenir professeur dans ta discipline ?

En fait je recherchais simplement comment m’entrainer une ou deux fois par semaine entre midi et deux près de mon travail à Sophia Antipolis, en complément des séances du soir au dôjô, et comme ce que je trouvais ne m’emballait pas et que nous disposions du dojo municipal le midi, j’ai proposé à mon sensei d’ouvrir les créneaux du midi et d’enseigner. J’étais à l’époque deuxième dan confirmé et un peu à la croisée des chemins, avec l’envie de travailler des choses plus personnelles. Mes premiers élèves ont été ceux du club qui comme moi en fait cherchaient un créneau pour un entrainement du midi puis peu à peu le groupe a grossi drainant à l’inverse des pratiquants du midi rejoignant le club le soir.

Je me suis rapidement pris au jeu de l’enseignement du karaté  (j’avais  déjà été formateur dans ma vie professionnelle avec une communication aisée) et j’ai développé une pédagogie individualisée, tout en passant les diplômes fédéraux ainsi que le CQP (certificat de qualification professionnelle) récemment.

[P.M.] Et qu’est ce que devenir enseignant t’as amené, en terme de pratique ?

Dan, en démonstration lors d'une fête des sports. Aimablement communiquée par Dan.

Dan, en démonstration lors d’une fête des sports. Aimablement communiquée par Dan.

Cela amène énormément !!! Je dois dire que mes progrès des dernières années sont en grande partie dus à l’enseignement. Effectivement si on veut  proposer un programme de qualité et faire évoluer ses élèves, il convient de réfléchir en profondeur à sa propre  pratique (ce que dans les sciences de l’éducation on appelle la réflexivité) pour d’une part en analyser toutes les composantes (techniques, physiologiques, mentales…) et d’autre part construire un processus de transfert de compétences vers les élèves en respectant leurs possibilités, leurs acquis et en leur ouvrant de réelles perspectives de progression.

Clairement cette démarche fait gagner énormément  en maturité à son propre karaté car on ne progresse plus uniquement par imitation de son sensei mais par création de son propre savoir. De façon plus terre à terre et physique cela oblige également à parfaire sa technique non pour épater la galerie mais simplement pour montrer des gestes justes qui de fait seront imités. Personne ne demande à un professeur de coller la jambe au plafond ou de faire le grand écart à froid, par contre des fautes d’équilibre ou un buste cassé sont pour ma part rédhibitoire si l’on veut  enseigner.

[P.M.] Comment vois-tu, pour le moment, ta future évolution d’enseignant ? Qu’aimerais-tu particulièrement transmettre ?

En fait notre sensei se déplaçant de plus en plus, le second professeur et moi même sommes de plus en plus sollicités et donc en plus de mon groupe propre du midi je fais des stages pour ceux du soir où j’aborde des thèmes peu présents dans le cursus shôtôkan traditionnel, ou des entrainements spécifiques : self défense, méthodes du karaté d’Okinawa, préparation spécifique aux passages de grades, organisations de démonstrations… Ayant un job à plein temps je ne peux pas envisager de donner plus en quantité, par contre j’essaie d’aller dans un maximum de stages d’experts afin d’enrichir mon expérience et de la retransmettre.  Je prépare aussi mon quatrième dan dans cette optique.

Je souhaite que les élèves ne soient pas enfermés dans un style  ou une pratique mais aient une ouverture d’esprit martiale qui dans l’idéal comprend aussi un minimum de connaissances historiques et culturelles.

Mon rêve serait de disposer du temps nécessaire pour aller à Okinawa non pour faire du tourisme martial en papillonnant d’un dôjô à l’autre mais par pour travailler un thème précis en profondeur au sein d’une école : un kata à l’origine d’une forme shôtôkan par exemple.

[P.M.] Nous arrivons à la fin de cet entretien. J’aime finir ces échanges en posant deux questions. La première est : quel est ton meilleur souvenir de pratique ?

Je vais en donner plus  et te raconter  mon pire et mon meilleur souvenir.

Mon pire c’est au passage de la ceinture noire ou j’ai eu le genou cassé, ce n’est pas le problème en soi (quoique) mais surtout le fait que j’ai été jusqu’au bout des épreuves y compris le combat donc sur quasiment une jambe pour m’entendre dire à la fin par le jury : « on vous la donne pas, on n’a pas bien pu se rendre compte de la qualité de vos coups de pieds » !!! Véridique.

Mon meilleur c’est tous les mercredis midi quand mon fils ado et ma femme viennent à mon cours…

[P.M.] La seconde est de savoir ce que tu aimerais transmettre au lecteur ?

Peut être trois choses qui me paraissent fondamentales. La première, c’est que les maîtres-mots sont amour, passion et plaisir donc prenez du plaisir à votre pratique c’est  essentiel, le reste suivra.

La deuxième, c’est que la pratique d’un  art martial s’inscrit dans le temps : il n’y a pas de raccourci, donc soyez réguliers et patients.

La troisième c’est qu’un art martial se base  sur l’engagement et  l’esprit de décision alors pour paraphraser Yoda s’adressant dans l’Empire contre-attaque à Luke Skywalker qui veut  « essayer »  le pouvoir de  la Force :  « Fais le ou ne le fais pas, mais il n’y a pas d’essai  …»

[P.M.] Je te remercie pour le temps que tu as consacré à me répondre. A très  bientôt !

C’est un réel plaisir et j’avoue une petite fierté d’avoir eu la chance de m’exprimer sur ton blog,  je te remercie vivement bien sur mais surtout les lecteurs qui auront eu le courage de  me lire jusqu’ici…

Merci et à bientôt !

Je souhaite encore remercier Dan pour le temps qu’il a consacré à répondre à mes questions. Si vous voulez pratiquer le karaté shôtôkan du côté de Sophia Antipolis, n’hésitez pas à aller vous renseigner du côté du club où exerce Dan, le Shotokan karate Club Sophia Antipolis.

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A propos G.

Pratiquant lambda.
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