De la confrontation à la confortation : le « body martial art »

Body karaté (d'après diverses photos).

Body karaté (d’après diverses photos).

Si beaucoup de questions se posent chez les pratiquants ou pratiquants potentiels concernant leur pratique, il en est plusieurs qui reviennent souvent : la longévité dans la pratique, sa « martialité », son efficacité dans le cadre d’une confrontation réelle… Questions qui se voient, en plus apporter des réponses diverses (bonnes ou mauvaises, le débat n’est pas forcément là). Deux d’entre elles sont à double détente, « marketing » et sportive : les pratiques visant le public « enfants » et « remise/maintien en forme ». Ainsi, en France, selon les chiffres 2013 du ministère chargé des sports portant sur les fédérations agréées de sports de combat et arts martiaux (FFE, FFB, FFL, FFJDA, FFTDA, FFAAA, FFAB, FFBFSDA, FFFCDA, FFKDA, FFMDA, FFWAEMC, FFSCDA), on compte 1169540 licences émises, dont 358840 de moins de 10 ans. Le créneau de remise et maintien en forme est moins identifiable d’après ces chiffres, puisqu’il recouvre les mêmes plages d’âge que les pratiquants « pour l’art » (disons-le comme ça).

Un modèle simple

La remise ou le maintien en forme sont des préoccupations qui au premier abord, ne font pas partie d’une pratique martiale, au sens où elles n’en constituent pas un objectif (historiquement parlant). L’ouverture et la diffusion de masse de certaines pratiques les ont pourtant conduit vers une évacuation progressive vers la prédominance de cette dimension. On pourra citer pour illustration « le » taï chi chuan (太極拳), dont la diffusion ne semble souvent destinée qu’aux séniors, ce qui reste étonnant pour un art martial, et qui veut le rester, au moins pour une partie de ses enseignants et pratiquants. D’autres disciplines ont été créées ou ont évolué vers certaines directions (sportives, éducatives, santé, spirituelles), renonçant ou non à un aspect martial.

Mais il existe un ensemble de disciplines très récentes dont l’objectif ne m’apparaît pas vraiment (malgré ce qui peut être revendiqué) s’inscrire dans le même objectif : un maintien en forme ludique à destination d’adultes jeunes ou un peu moins (en fait essentiellement les femmes), dans un « moule » martial. Du « body martial art », en somme. Actuellement, un certain nombre de fédérations d’arts martiaux et sports de combats proposent ce type de pratiques. En France, on trouvera au sein des fédérations agréées :

  • à la FFJDA : le taïsô (préparation du corps), pratique directement issue de la préparation physique en jûdô. On commence également à voir apparaître un « body judo », sans que la fédération semble promouvoir ce surgeon pour le moment.
  • à la FFKDA : le body karaté, une pratique développée sur des mouvements de karaté  (probablement de style shôtôkan), redéfinis pour l’occasion et renommés (en anglais !) effectués en musique. Une forme de compétition a été mise en place. Est parfois appelé karaté fitness. La fédération héberge une pratique similaire, le yoseikan training, basé sur le yoseikan budô.
  • à la FFTDA : le body taekwondo. Cf. body karaté, mais sur une base de taekwondo. Est parfois appelé taekwondo fitness, apparemment. Et débouche sur une forme de compétition également.
  • à la FFB : l’aéroboxe. Voir précédemment, mais avec une base de boxe anglaise.
  • à la FFE : l’escrime fitness. Voir ci-dessus, mais avec une base d’escrime.
  • à la FFSBFDA : la savate forme. Voir ci-dessus, mais avec une base de boxe française.

Mais la liste ne s’arrête pas là, et presque personne n’est épargné par ce foisonnement, y compris des secteurs plus « autodéfense » (body krav, body défense, etc.), ou sport de combat de haute volée (MMA fitness). Les disciplines « traditionnelles » ? Idem, je vous laisse chercher cette fois-ci : même en se limitant à la France, c’est assez facile.

Billy Blanks (au premier plan), créateur du Tae Bo, donnant un cours à des militaires américains et à leurs familles. Domaine public.

L’occupation d’un secteur de marché

D’un point de vue personnel, j’ai du mal à souscrire à l’idée qu’une discipline « fitness » construite (souvent très rapidement) sur le modèle discipline simplifiée modifiée/arrangée + musique + objectif simple de maintien de forme puisse réellement amener des pratiquants vers des disciplines plus austères (l’argument porte d’entrée, si l’on veut). Et encore plus les préparer aux spécificités des disciplines en question. Si l’apport physique est sans doute positif (elles sont faites pour, après tout), l’apport martial est plus douteux (bien que le travail du rythme puisse être intéressant) : pour reprendre l’exemple du body karaté, passer d’une pratique fitness au shôtôkan exige déjà un grand pas, mais passer au gojû ryû exige un changement radical de façon de procéder. Le cas de la « préparation physique » sortie d’une pratique de laquelle elle fait originellement partie est plus ambigüe, mais également critiquable pour des raisons similaires.

Vincenzo Mazzarella, fondateur de la méthode IBFF (italian boxing and fitness federation). Photo sous licence Creative Commons Attribution-Share Alike 3.0 Unported.

L’apparition rapide de ces nouvelles activités correspond à mon avis à plusieurs préoccupations. La première est la captation de clientèle à la fois des fédérations et des structures sportives. Les fédérations d’arts martiaux et sports de combat rencontrent des problèmes de recrutement au-delà de 20 ans, comme l’indiquent assez clairement les chiffres fournis par le ministère des sports. Il s’agit donc de proposer une offre convenant à des adultes qui, visiblement, n’ont pas été « accrochés » par la discipline centrale proposée : par exemple, sur plus de 600000 licenciés, la FFJDA concentre plus de 445000 licenciés sur la tranche -20 ans (environ les trois-quart des effectifs). De l’autre côté, les structures sportives (comprendre à la fois les sections sportives et les « salles de sports »), afin de pérenniser ou d’assurer une rentabilité, ont intérêt à proposer des activités attractives pour certaines populations. C’est le cas en particulier pour les « salles de sports », dont la clientèle « enfants » n’est clairement pas le cœur de cible, et qui visent des adultes plutôt « urbains » et « actifs » (et essentiellement des femmes), pour lesquels les activités « remise en forme ludique » sont construites. Dans cette optique, les groupes sportifs et associations d’une part, et les professionnels de la forme d’autre part sont concurrents. Cependant, si on raisonne en terme de diversification d’offres pour les salles de remises en forme (trouver de nouveaux adhérents) et de débouchés pour les formations d’état (en particulier pour les onéreux DEJEPS), les deux ensembles vont coopérer dans une certaine mesure.

Quel avenir pour le « body martial art » ?

La transformation « fitness » d’une pratique martiale se situe au-delà de la séparation d’une partie de la discipline à des fins d’entretien. Elle constitue une véritable évolution vers une activité non martiale, en éloignant la notion même de combat, pour la rapprocher d’une gymnastique. Comme je l’indiquais en début d’article, certaines méthodes ont été construites par « démartialisation » plus ou moins poussée (le jûdô en fait partie), sans que cela soit au fond préjudiciable, à condition d’en être conscient et averti. Cependant, les « body martial art » sont trompeurs, en raison même de leur dénomination : pour reprendre un document en lien, pour vendre ce type de produit, on trouve que : « elles peuvent […] connaître quelques techniques de self-défense »…

Quoi qu’il en soit, la popularité actuelle des pratiques fitness (globalement) et l’essor des salles de remises en forme laissent penser que le phénomène « body martial art » a encore de beaux jours devant lui, sans provoquer un apport de pratiquants notable à la discipline-mère.

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A propos G.

Pratiquant lambda.
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