Pensées en vrac sur les problèmes de succession

Ce billet est une traduction, avec son aimable autorisation, de Random Thoughts on Succession Issues, un texte de Rennis Buchner, pratiquant de iaï (écoles Hoki et Katayama) et auteur du blog Acme bugei (en anglais) que je vous engage à consulter.
Les noms japonais de personnes sont indiqués par nom puis prénom, conformément à l’usage nippon, dans ce texte.
Les illustrations ne font pas partie du texte original et sont des ajouts du traducteur.

(Ce billet est celui que je garde sous le coude depuis un certain temps maintenant et est plus un « flux de pensées » que d’autres des écrits que j’ai pu publier. Cela étant dit, il est suffisamment resté dans mes tiroirs sans modifications, donc le voici.)

Parmi les nombreux aspects des arts martiaux japonais qui déroutent et abusent le pratiquant occidental, le problème de la succession au sein d’un art est probablement l’un des plus importants de la liste. C’est sans doute en partie parce qu’il n’y a pas de méthode claire et avérée de succession pour l’ensemble des arts japonais. L’image que la plupart des gens ont, même au Japon, est que c’est soit un membre de la famille ou un étudiant très doué qui reprendra la direction lors de la retraite ou du décès des dirigeants précédents. Bien que cela soit vrai dans certains cas, il existe de nombreuses variations sur le thème de la succession.

Il y a de nombreuses choses pouvant se produire qui peuvent nuire à l’obtention d’une succession « propre ». Elles peuvent ainsi brouiller les pistes de manière importante. Ce qui rend le problème encore plus difficile est cette tendance aggravante continuelle de certains cercles en ligne à diffuser de l’information « privilégiée » sur des problèmes d’héritage dans de nombreux arts martiaux (traditionnels ou modernes) dans une surenchère sur d’autres membres, ou à tentant de donner une préséance technique ou successorale à un groupe finalement pas plus mais pas moins légitime qu’un autre. Ce qui est aussi dérangeant est d’avoir personnellement pu observer des gens agir politiquement afin de prendre un dôjô à des membres aussi ou plus légitimes dans des cas où aucun legs clair n’apparaissait.

Pour des disciplines modernes comme le kendô ou le jûdô, la succession n’est pas réellement un problème : ces disciplines étant plus conduites comme des entreprises, avec des dirigeants régulièrement nommés et remplacés. Pour faire simple, elles sont contrôlées par un directoire et il n’y a pas de personnalité ayant primauté à vie. Un dôjô ancien peut parfois avoir affaire à quelque chose de similaire lorsqu’un professeur ayant longtemps exercé s’en va, mais pour la discipline, la « succession » globale est une question qui ne se pose plus.

Morihei et Kisshomaru (en costume occidental) Ueshiba, respectivement fondateur et deuxième dôshu de l'aïkidô, pratiquant au jô. Image en provenance du site d'Aikido journal.

Ueshiba Morihei et Kisshomaru (en costume occidental), respectivement fondateur et deuxième dôshu de l’aïkidô, pratiquant au jô. Image en provenance du site d’Aikido journal.

D’autres pratiques modernes présentent parfois un système hybride. Ainsi, l’aïkidô est actuellement dirigé par le petit-fils de son fondateur, Morihei Ueshiba. Cependant, bien qu’étant sous direction « familiale », les comités jouent un rôle important dans le fonctionnement de l’Aïkikaï. Sous ce chapeau, on peut aussi trouver un large éventail d’interprétations de la discipline enseignées par différents shihans. De plus, la discipline compte plusieurs organisations respectées créées par des étudiants de premier plan du fondateur.

Le karaté peut probablement être considéré comme l’une des disciplines les plus problématiques à observer si l’on veut comprendre les mécanismes de transmission et de succession au sein des arts martiaux japonais. La raison est qu’alors que le karaté a été « adopté » par les Japonais comme art japonais, ses racines okinawaïennes et chinoises lui procurent une structure radicalement différente de celle du modèle japonais traditionnel. Certaines écoles ont adopté une approche organisationnelle comparable à celle du kendô, mais d’autres, pour la plupart à Okinawa, ont conservé une approche plus proche du modèle chinois originel. Bien que les généralisations complètes soient difficiles, on peut largement dire que le karaté en tant qu’ensemble est plus tolérant sur les groupes séparatistes et la création d’un style personnel basé en réalité uniquement sur les aptitudes du pratiquant, la discipline se focalisant plus sur les capacités individuelles que sur la « tradition » et sur les modes de transmission et de changement de primauté traditionnels japonais. Ces pratiques ont leurs propres et riches histoires et traditions, ce qui fait qu’il n’y a rien de problématique dans le fond, mais cela a causé quelques soucis de compréhension particulièrement en Occident, où ces schémas de transmission sont présents dans ce qui en est venu à représenter par erreur l’ensemble des arts martiaux traditionnels japonais. Cela peut être particulièrement embêtant lorsque l’on essaie de comprendre la transmission et la succession dans ce que l’on peut appeler arts martiaux japonais classiques, ou koryû, déjà suffisamment complexe sans que l’on essaie de les couler dans un modèle de transmission de type karaté.

Dans une première approche, la transmission dans les disciplines des koryû devrait être simple. Le dirigeant précédant nomme son héritier qui lui succèdera à sa retraite ou à sa disparition. Le dit héritier dans de nombreuses traditions, spécialement celles centrées sur un lieu précis, sera le fils du maître (son aîné normalement), alors que dans d’autres traditions l’héritier sera choisi parmi les disciples les plus aguerris de l’école. Notez que pour le moment j’évite le problème global des instructeurs licenciés qui peuvent emprunter et parfois suivent leurs propres chemins et créent légitimement leurs propres lignes divergentes de transmission. Dans d’autres pratiques japonaises, ce principe est connu comme transmission iemoto, bien que dans le cas des ryûha de bugei, ce terme et en fait les attributs du système iemoto n’aient jamais été totalement adoptés. Je pense à un certain nombre de cas de successions s’étant déroulées de cette manière ces dernières années, avec des héritiers nommés et parfois publiquement désignés à la connaissance de tous. Évidemment, il y moins de soucis quand un héritier désigné prend sa place. Dans les ryûha de bugei, ce type de transmission directe linéaire tendait à se produire plus fréquemment dans les écoles ancrées en un lieu stable, alors que les autres écoles favorisaient plutôt l’octroi de licences de transmission pleine à des personnes qui, par la suite, prennent leur indépendance par rapport à leur enseignant et commence une nouvelle lignée indépendante autre part. C’était particulièrement commun dans des situations dans lesquelles quelqu’un voyageait afin d’apprendre un ryû, ou diriger une ryû elle-même non liée à un site particulier.

La réalité, cependant, est que tout au long de quelques centaines d’années, les choses se sont rarement déroulées sans heurts. Certains dirigeants n’eurent pas d’enfants, d’autres avaient une santé précaire. D’autres ont aussi pu mourir de manière inattendue. Un autre problème très concret dans de nombreuses lignées martiales familiales de la période Edo était que le statut d’instructeur en arts martiaux était la plupart du temps considérée comme d’un bas statut social et n’était pas considérée comme enviable pour la plupart, n’en déplaise à notre vision romancée d’aujourd’hui. Cela était en partie dû au fait qu’en de nombreux domaines, si l’on manque de talent, on peut facilement perdre sa position, ce qui la rendait dangereuse dans l’optique d’occuper une charge héréditaire familiale de manière stable. Si un hériter supposé manquait de talent ou d’intérêt pour l’art, c’était comme s’il devait essayer et faire un choix de carrière différent et plus stable. Les héritiers pouvaient aussi se fâcher avec le dirigeant en place sur la direction de l’école, pouvant conduire à de nombreux problèmes.

Katayama Hisayasu, fondateur du Katayama ryû. Domaine public.

Bien que cas d’école d’une ryûha maintenue dans une succession familiale, la Katayama ryû a fait face à plusieurs de ces problèmes durant les neuf générations passées sous la direction familiale. La discipline fut successivement transmis du fondateur, Katayama Hisayasu, à son fils Hisataka, qui avait réussi selon tous les compte-rendus de l’époque à atteindre un certain degré de notoriété. A cette époque, l’école enseignait deux approches très légèrement différentes de l’escrime, l’une étant la préférée du fondateur, avec un angle philosophique important, et l’autre plus axée sur une escrime agressive standard. Le fondateur n’appréciait pas cette dernière, mais pensait qu’en cette paix toujours fragile imposée par le gouvernement Tokugawa récemment formé, de nombreux guerriers auraient du mal à comprendre ses idéaux d’arts de combat utilisés pour le maintien de la paix, et continuait donc à enseigner une forme d’escrime plus agressive pour ceux dont l’intérêt y résidait. Le deuxième maître, Hisataka, réussit à s’entraîner et à enseigner dans les deux aspects de l’art, mais son fils, Katayama Hisakatsu (aussi connu avec le prénom d’Hisanari), créa des problèmes. Hisakatsu, qui devait être le troisième maître de l’école, était décrit comme grand et physiquement puissant avec un goût pour le combat et la violence en général. Alors que son père était parti à Edo, Hisakatsu provoqua une rébellion dans le domaine familiale d’Iwakuni. Étant donné son tempérament, il n’est pas surprenant qu’il préférait l’approche agressive de l’escrime, se moquant de l’escrime philosophique enseignée par son père et son grand-père. Ses opinions avaient un grand succès dans la jeunesse du domaine, et les problèmes furent seulement résolus lorsque son père y renvoya l’un des shihan les plus âgés du ryû, shihan qui défit le jeune Hisakatsu. Cette épisode fit qu’Hisakatsu essaya d’adopter l’approche favorite de la famille et fit paraît-il des progrès, mais mourut malheureusement de maladie dans sa trentaine, n’ayant en fait jamais pris la tête de la famille.

Hisakatsu avait cependant un jeune fils, qui fut désigné héritier par son grand-père, Hisataka. Cependant, Hisataka était trop âgé pour superviser l’intégralité de l’entraînement de son petit-fils Hisayuki. Un groupe choisi de proches et d’étudiants avancés fut désigné afin de poursuivre cette tâche et la bonne marche de l’école jusqu’à ce que Hisayuki fut capable d’en prendre la direction, ce qu’il fit avec succès. Ce ne fut pas la première fois qu’une telle disposition fut prise afin d’assurer le futur de l’école.

Le propre aîné de Hisayuki mourut jeune et la succession de l’école familiale incomba au fils suivant, Risuke (connu aussi sous le nom de Hisayoshi). Risuke fut un bon dirigeant pour l’école, mais étant souvent malade, il n’eut pas d’héritier et adopta donc son plus jeune frère Honzo pour lui succéder. Malheureusement, Honzo mourut quelques mois après Risuke, son fils Tomoi devenant maître de l’école alors qu’il était encore enfant. Derechef, un groupe restreint d’oncles et d’étudiants avancés supervisa l’art jusqu’à ce que Tomoi soit capable de prendre le contrôle effectif seul. Tomoi fut aussi sans héritier, ayant seulement des filles, et fut forcé d’adopter un fils de la famille Yamagata qui fut par la suite connu sous le nom de Kinsuke Hisatoshi. A son tour, Hisatoshi se trouva sans héritier mâle et se tourna vers sa famille de naissance pour adopter son propre hériter, Katayama Busuke, dernier membre de la famille Katayama à diriger le Katayama ryû.

En résumé, sur les neuf générations successives de la famille Katayama décrites, le système iemoto de transmission de père à fils ne s’est produit que trois fois, dont l’une à un enfant. Il y a preuve qu’il y a eu même un intermédiaire entre le fondateur Hisayasu et son propre fils Hisataka, mais il y un certain nombre de détails peu clairs qui nécessitent éclaircissement avant de tirer toute conclusion. Quoiqu’il en soit, une transmission de l’art claire d’un dirigeant à un fils mature s’est produite au mieux deux fois en neuf générations sous contrôle de la famille Katayama. La lignée familiale Hoshino d’instructeurs basée à Kumamoto a eu également recourt à l’adoption et sans doute à des dirigeants par intérim. Le Katayama ryû est loin d’être une exception dans les ryûha de bugei et de tels problèmes de succession sont courants. Et sont toujours d’actualité.

Tsuki no hatsumei (Tsukioka Yoshitoshi). L’invention légendaire de la Hôzôin ryû. Domaine public.

On pourrait penser que dans une société stable comme celle d’aujourd’hui, une succession directe serait plus facile, mais en réalité, peu de choses ont changé ces derniers siècles, hormis bien sûr la possibilité maintenant réduite d’être tué au cours d’un duel. Les gens peuvent toujours mourir de maladie ou d’accidents. Ils peuvent toujours se trouver sans enfant. Et peut-être d’avantage que durant la période Edo, un manque d’intérêt et l’absence de possibilité d’en faire un revenu formel rebute de nombreux pratiquants et successeurs potentiels.

Aujourd’hui, ce manque général d’intérêt combiné au manque de visibilité est probablement la plus grande menace sur une bonne transmission continue de ces disciplines, mais de nombreux autres obstacles à une succession ininterrompue persistent. Ainsi, bien que l’adoption fut une solution commune, elle n’est plus réellement applicable dans la société d’aujourd’hui, même si elle a été utilisée dans au moins l’une des ryûha majeures récemment. Souvent, s’il n’y a pas de membre de la famille qui convient, la succession échoira par défaut à l’étudiant le plus avancé disponible, essentiellement par nécessité, mais dans certains cas, l’école mourra simplement si personne ne convient et puisse être choisi parmi ceux-ci.

Dans certains cas, des étudiants essaient de préserver ce qu’ils ont appris, même si la transmission totale n’a pas été faite. Une ryûha que je connais a subit la mort de son maître, puis son fils peu après et en tout état de cause, l’école est morte avec lui, bien qu’un étudiant du maître original ait pris sur lui d’essayer de préserver ce qu’il connaissait de l’art, bien tranquillement et sans prétention à devenir maître de l’école. Un autre enseignant d’une autre ryûha dont je suis proche a fait face à un autre problème. D’âge avancé, il prit des mesures claires pour nommer un successeur parmi ses étudiants. Il est cependant trop âgé pour savoir qu’il ne sera pas capable de transmettre physiquement l’intégralité de l’école dans la lignée propre : il a donc réduit ce qu’il a appris aux éléments essentiels de la tradition et a fait en sorte que ses étudiants soient instruits de ce matériel autant que possible, tout en faisant des enregistrements privés du matériel restant pour que les étudiants puissent y revenir dans les années à venir, afin, s’ils le désirent, puisqu’ils disposent de toutes les pièces du puzzle.

Le manque d’intérêt est toujours sans aucune surprise un problème courant. Un enseignant que j’ai rencontré fut nommé successeur de son professeur dans l’une des disciplines qu’il étudiait. Quand son professeur décéda, il devint maître de l’école. Le seul problème était qu’il n’avait aucune envie de prendre une telle responsabilité et dans les jours qui suivirent il transmit cette charge comme une patate chaude à un autre étudiant de son maître plus désireux du titre. De fait, il y a des personnes qui se font une spécialité de rechercher les plus vieux enseignants un peu connu de ryû variées, d’étudier sous leur direction pendant une courte période et de se faire nommer par la suite soke ou menkyo kaiden dans la tradition avant de continuer vers un autre professeur âgé, collectionnant les titres et certificats comme d’autres collectionnent les cartes de baseball. Dans d’autres cas, des personnes avec un réel entraînement ou des relations personnelles avec des enseignants légitimes prennent avantage de la mort du dit enseignant, particulièrement lorsque aucun héritier incontestable n’est connu, et exagèrent leur entraînement, leurs certificats ou leurs relations pour leur gain personnel (et l’observer dans un dôjô récemment fut source d’inspiration pour ce billet). Aucun de ces faits n’est spécifiquement moderne.

Le fond est que la succession, idéalement un processus simple et clair, peut être compliquée à l’infini par la vie et ce qui est une bonne décision dans une école peut ne pas marcher pour une autre, sans parler du fait que nous, en tant qu’observateurs extérieurs, ne possédons pas tout l’information sur ce qui a fait décision. Avoir une légion de ce qui pourrait être appelés des « fans de koryû » sans lien direct avec ces pratiques, discutant sans fin sur la légitimité de tel groupe par rapport à une autre, ne sert pas à grand chose, et, en fait, rend parfois les choses plus compliquées. Ce fut par exemple le cas pour un certain dôjô d’une école bien connue de kenjutsu qualifié publiquement d’illégitime sur internet pendant des années. Le dit dôjô fut, de manière assez comique, reconnu très publiquement par le soke de l’école comme un dôjô de branche légitime. Alors que connaître en privé le « linge sale » d’une ryûha a un attrait pour certains, le déballer en place publique en ligne, parfois pour impressionner les autres avec une connaissance « de l’intérieur » n’a pas sa place dans les arts martiaux traditionnels. D’où les impératifs dans les règles des vieilles ryûha de ne pas dire du mal des autres écoles.

Publié initialement en anglais sur Acme bugei par Rennis Buchner le 18 octobre 2014.
En relation avec le sujet, on pourra lire ou relire : sur ce blog Arts martiaux et petits arrangements avec la réalité (parties 1, 2, 3) ou La très riche postérité du Daïtô ryû ; sur Sur les pas de mars, la traduction de l’interview de Toby Threadgill sur la Takamura ha Shindô Yoshin ryû (en particulier la première partie) ou sur le site Urasenke Konnichian un récit de cérémonie iemoto dans une école de chadô (cérémonie du thé). L’école Katayama, pratiquée par l’auteur du billet, possède un site internet en anglais, que l’on peut consulter.

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Pratiquant lambda.
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