Arts martiaux et petits arrangements avec la réalité (troisième partie)

Ce billet est la suite de Arts martiaux et petits arrangements avec la réalité (deuxième partie).

Construire sa « légende »

Charles de Batz-Castelmore d’Artagnan. Domaine public.

Quelle que soit la provenance de la pratique, aucune ne fait historiquement l’économie de figures de premier plan, de prétention à l’invincibilité. On pourra citer ainsi, pour en rajouter aux mythes évoquer précédemment, les figures semi-littéraires Milon de Crotone (pour la lutte), Bayard (pour la chevalerie), Charles d’Artagnan et les Mousquetaires (pour l’escrime européenne historique), Miyamoto Musashi (le sabre japonais), etc. Il s’agit de communication… Un fait on ne peut plus intégré par les écoles martiales, sérieuses ou non.

Tous le points évoqués dans ce billet s’inscrivent dans la problématique de la survie à long terme du groupe. Pour les pratiques non sérieuses, se pose le problème de la vente à court terme, afin de flatter un égo (ou plusieurs) et, trop souvent, faire rentrer de l’argent. Et la question est : comment ? En prenant en compte quelques uns des éléments si possible, et en y rajoutant quelques autres, plus « marketing », et parfois peu traditionnels. On peut ainsi citer, pêle-mêle :

  • la publicité proprement dite, tout particulièrement dans les revues spécialisées génériques. Le principe générique étant dans ce cas (pour le média hébergeur) de vendre des encarts payants, le contenu et le produit importent peu. De fait, de nombreuses revues tombent dans le publi-reportage, allant jusqu’à mêler pratiquants (sportifs ou non) de bon voire de haut niveau, des escrocs et des mythomanes. Même si concernant le fond historique, le pratiquant de haut niveau n’est pas forcément une référence. Au passage, la publicité exige souvent un nom d’école ou de discipline « pertinent » et des mots-clés qui ne le sont pas moins…
  • le matériel de diffusion de méthode (vidéo, DVD, livres). Si les émetteurs de matériel sont divers (éditeurs spécialisés ou non, écoles, etc.), il ne faut pas oublier que ces médias sont de qualité extrêmement diverses, allant d’une somme encyclopédique (travaux de S. Pranin, R. Habersetzer, D.F. Draeger, H. Plée, et j’en passe) aux informations à contextualiser en passant par les ouvrages techniques aux qualités variables « cautionnés » (ou produits) ou non par des éditeurs, jusqu’aux fameux (et fumeux) apprentissages par DVD ou internets (examens de grades inclus) de certains groupes, faciles à trouver outre-Atlantique. On peut également citer les salons et autres soirées spéciales…
  • la reconnaisse mutuelle (et mutualisée en quelque sorte) par la création ou l’adhésion à des sociétés ou associations martiales forcément internationales et représentatives de maîtres, avec une préférence pour les « conseils de GrandMasters », et participations croisées.
  • des experts de haut vol au sein de l’école (sans qu’on le précise trop, bien entendu).
  • des preuves documentaires « consultables » parfois retouchées ou présentées comme ce qu’elles ne sont pas : diplômes faux ou truqués, photographies avec des maîtres à l’issue d’un stage totalement ouvert, palmarès sportifs (y compris pour des disciplines « de défense »), etc. et ce sans parler des affirmations non étayées.

Pour résumer et conclure.

Certificat de ceinture blanche en Ameri-do-te, l’école de la série Enter the dojo. Tous droits réservés.

On retrouve régulièrement le leitmotiv : « je suis respectable et un génie martial, mon groupe est respectable, reconnaissez-moi ». Quitte à travailler sur le produit en permanence, ou plutôt sur son enrobage commercial : des corrections « historiques » suite à des remarques, en passant par les tentatives de faire des parallèles avec des pratiques sérieuses, jusqu’aux tentatives d’intimidation des interrogateurs. On peut réellement voir de tout.

Les arts martiaux n’échappent pas plus que d’autres domaines aux mystifications de petite ou grande envergure, favorisées par l’image de ces pratiques et le peu de ressources documentaires (techniques ou historiques) basées sur des recherches solides disponibles lors de la diffusion et de la massification des pratiques à partir de la deuxième moitié du XXe siècle. Ce phénomène n’a pas échappé à ceux qui s’intéressent à ce monde, au travers de fora ou autres sites dédiés. L’avantage, c’est que le matériel de démystification est souvent fourni par ceux-là même qui espèrent vendre leurs méthodes comme par exemple les vidéos qui ne laissent aucun doute sur le niveau technique des « maîtres ». Ce qui fait le bonheur de nombreux amateurs, et a conduit à la production de web-séries parodiques, dont le célèbre Enter the Dojo de Matt Page (plus connu dans le rôle de Master Ken Poe).

En conclusion, on ne peut que conseiller au pratiquant de réellement s’intéresser à son environnement, en ne se cantonnant pas au rôle de consommateur non averti. Chaque pratique pouvant être remise en cause et étudiée à la fois techniquement (ce qui n’est pas forcément évident) et historiquement (ce qui l’est plus), il n’est pas totalement inutile de se renseigner avant de s’engager…

Quelques conseils de lectures liées au sujet : sur Shinryû : jujitsu butokukai et 糞流空手柔術 – Kusoryû Karate Jûjutsu, sur Budô no nayami : Ogawa ryû, imposture et incohérence martiale, sur le blog de Ashura les habits neufs de l’empereur, sur Inner Dharma (en anglais) : the Kaze Arashi ryû, history and anthropology.

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A propos G.

Pratiquant lambda.
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