Un coup d’oeil sur le paysage de l’aïkidô en France (première partie)

Ce billet (en plusieurs parties) se veut comme un inventaire de l’offre « aïkidô » en France, et non comme un historique de la discipline (même si cela a une importance réelle dans cette offre). Il prétend, sans certitude, à une description exhaustive et pertinente. Si des erreurs existent, n’hésitez pas à le signaler.

Contrairement aux idées reçues sur les pratiques martiales et leur organisation en France, il n’existe quasiment pas, pour des disciplines « établies » telle que le jûdô, d’unité de pratique ou même de groupes de pratique. La situation est encore plus complexe quand la désignation d’une discipline couvre une multitude de styles bien distincts, tant dans la technique que dans les objectifs (l’exemple typique est « le » karaté). Et, bien entendu, l’aïkidô ne déroge pas à la règle générale, tout en proposant quelques situations assez particulières.

Des pionniers japonais…

Bien qu’il ne soit pas question de produire ici une histoire détaillée de l’aïkidô en France (des ouvrages y ont été consacrés), quelques rappels autour des personnalités l’ayant marqué peuvent s’avérer utiles, puisque l’on en retrouve les effets dans la situation de l’aïkidô en France (en France plus que « français »).

L’aïkidô (ou plutôt une vision de l’aïkidô) a été présenté et enseigné pour la première fois en France par Minoru Mochizuki, un des grands noms des arts martiaux japonais du XXe siècle et élève de la « première période » de Morihei Ueshiba, pendant une courte période de deux ans (1951-1953). Cependant, l’influence du maître sur l’aïkidô en France en particulier et sur le paysage martial français en général survivra à son retour au Japon, plusieurs disciplines et écoles se réclamant de son apport technique. Il sera d’ailleurs, indirectement, à l’origine d’un des premiers groupements « officiels » de pratiquants, la F.F.A.T.K. (Fédération française d’aïkido, de taïjitsu et de kendo) fondée par son disciple Jim Alcheik en 1958. En 1952, arrive en France Tadashi Abe, délégué par l’Aïkikaï pour la diffusion de la discipline en Europe. Il fut le deuxième « point de départ » de l’aîkidô en France, diffuseur d’une pratique « dure » correspondant ce que proposait maître Ueshiba à cette période. Bien que son influence puisse sembler mineure par rapport à ses successeurs japonais et français, il fut pourtant à l’origine d’une première structuration de l’enseignement de la discipline (sous l’influence de maître Kawaishi, pionnier du jûdô français) et professeur de nombreux précurseurs français de l’aïkidô, dont un certain André Nocquet.

Préfigurant déjà un morcellement de l’aïkidô en France, c’est par refus de la prééminence d’André Nocquet, pourtant désigné par Tadashi Abe comme son successeur, que certains pratiquants, à l’origine de l’A.C.F.A. (Association culturelle française d’aïkido, qui fut créée en 1962) firent venir en France avec l’accord de l’Aïkikaï Mutsuro Nakazono en 1961, qui y restera jusqu’en 1970. Maître Nakazono, contrairement à ses successeurs mandatés par le Hombu Dojo, ne semble pas avoir de descendance « organisationnelle » qui aurait été organisée par l’un de ses élèves. Il compta parmi ses élèves Christian Tissier, le menant au 2e dan avant qu’il parte au Japon. La même année, et sur mandat de Morihei Ueshiba, Masamichi Noro arrive également en France, et y restera jusqu’à la fin de sa vie. Maître Noro entreprit une œuvre de diffusion majeure (fondation de plus de 200 dôjôs en Europe) de la discipline, qui cependant, aboutit en raison de plusieurs facteurs (dont l’accident de la route durant lequel il fut grièvement blessé) à la création du ki no michi au sein de l’Institut Noro et à sa diffusion. Enfin, en 1964, c’est au tour de Nobuyoshi Tamura, qui sera le dernier élève japonais de Morihei Ueshiba à entreprendre une œuvre de diffusion de l’aïkidô à partir du territoire français d’arriver. Il s’agit, sans doute, de la figure japonaise ayant le plus directement marqué l’aïkidô en France de son empreinte, que l’on retrouve très forte à l’heure actuelle au sein de la F.F.A.B. (Fédération française d’aïkidô et de budô), l’une des deux fédérations délégataires pour la discipline, mais également dans d’autres groupes indépendants.

Un expert singulier dans le paysage des arts martiaux français ne doit pas être oublié. Hiroo Mochizuki, fils de Minoru Mochizuki, revient en France en 1963 (il était déjà venu en 1957) sur la demande de son père afin d’aider à la survie de la branche Yoseikan et de  son aïkidô-jûjutsu avec l’assistance d’Alain Floquet, Jim Alcheik ayant été tué en 1962. Pratiquant de nombreuses disciplines, il contribuera également à partir de cette date à la diffusion des styles shôtôkan et wadô ryû de karaté, avant d’élaborer sa propre discipline, le yoseikan budô. Il sera impliqué dans l’organisation fédérale de l’aïkidô, mais également du karaté.

Des références françaises…

Les experts japonais résidents se sont, depuis le début chacun appuyés sur des structures associatives ou fédérales, se créant, fusionnant, se séparant ou disparaissant selon les orientations choisies par ces experts ou par leurs élèves. Cependant, bien que référents techniques plus ou moins indiscutables, des techniciens français émergèrent assez rapidement à leurs côtés. Ainsi, la lignée Yoseikan de Minoru Mochizuki, vit, après la disparition de Jim Alcheik et aux côtés d’Hiroo Mochizuki, la montée en importance de son élève et successeur Alain Floquet, qui deviendra par la suite directeur technique de l’aïkidô Yoseikan en France puis créateur de l’aïkibudô, co-discipline de l’aïkdô au sein de la F.F.A.A.A. (Fédération française d’aïkidô, aïkibudô et affinitaires).

Deux autres noms vont, à deux époques différentes mais non distinctes, émerger et jouer un rôle majeur dans la construction et la propagation de l’aïkidô en France, ceux d’André Nocquet et de Christian Tissier. Issu du jûdô qu’il apprit chez maître Kawaishi, André Nocquet devint élève de Tadashi Abe, puis devint uchi deshi de Morihei Ueshiba lors d’un séjour de plus de deux ans au Japon (1955-1957), séjour durant lequel il amena Itsuo Tsuda, son traducteur, à l’aïkidô. A partir de son retour en France en 1958, il devint l’un des éléments centraux de l’organisation de l’aïkidô français et européen, le groupe qu’il animait constituant un des trois acteurs majeurs de l’aïkidô français avec le « groupe Tamura » et le « groupe Mochizuki » au moins jusqu’au tout début des années 1980 et la fin de l’intégration de l’aïkidô français au sein de la F.F.J.D.A. (actuelle Fédération française de jûdô et discipline associées).

Christian Tissier, plus jeune qu’Alain Floquet et qu’André Nocquet, est devenu peu à peu une personnalité majeure de l’aïkidô français à son retour du Japon en 1975 où il avait passé sept années à étudier à l’Aïkikaï. Élève de maître Nakazono en France, c’est essentiellement auprès de Kisshomaru Ueshiba, deuxième Doshu, et de Seigo Yamaguchi, élève de Morihei Ueshiba et professeur à l’Aïkikaï, qu’il se forma au Japon. Il sera le professeur de nombreux pratiquants à leur tours enseignants et futurs hauts-gradés qui formèrent par la suite une grande partie des cadres de la F.F.A.A.A, fédération dont la création fut à l’initiative d’un groupe de pratiquants dont il faisait partie, et il reste, à l’heure actuelle, la référence technique principale (mais non la seule) au sein de celle-ci.

De gauche à droite, Hiroo Mochizuki, André Nocquet et Nobuyoshi Tamura.

De gauche à droite, Hiroo Mochizuki, André Nocquet et Nobuyoshi Tamura. Photo issue du blog de Léo Tamaki, qu’il indique prise sur le site du GHAAN (non disponible sur ce site au jour du téléchargement).

Neuf personnalités aux influences diverses mais majeures, revendiquées ou non et jamais sous la forme d’un monopole technique ou associatif/fédéral, comme on peut assez facilement s’en rendre compte si l’on considère l’histoire de l’aïkidô en France (on pourra se référer aux livres de M. Hamon ou de L. Clériot et G. Bonnefond, par exemple). Au début des années 1980, Minoru Mochizuki, Tadashi Abe, et Mutsuro Nakazono ne sont plus en France depuis longtemps ; Hiroo Mochizuki et Masamichi Noro ont suscités leurs propres disciplines, le yoseikan budô et le ki no michi. Alain Floquet fera de même en 1982, avec l’aïkibudô. L’organisation de l’aïkidô proprement dit va se cristalliser essentiellement en deux pôles fédéraux, la F.F.A.B. (alors F.F.L.A.B. le L. étant pour « libre ») autour de Nobuyoshi Tamura, et la F.F.A.A.A. autour de Christian Tissier et d’André Nocquet. Mais à cette période, l’époque des pionniers est révolue, le nombre de pratiquants atteint au moins 26000 personnes (si l’on considère les chiffres de deux seules fédérations agréées) et d’autres référents techniques sont également suivis par des pratiquants.

Des fédérations agréées…

aikido-jonageAujourd’hui, l’État reconnait pour interlocuteurs (voir l’arrêté du 3 décembre 2004) pour l’aïkido deux fédérations, la F.F.A.A.A. (qui comprend aussi l’aïkibudô d’Alain Floquet et le ki no michi de Masamichi Noro) et la F.F.A.B. (qui comprend aussi du kyûdô). La structuration interne des deux fédérations diffère, en ce que la F.F.A.A.A. ne reconnaît pas officiellement de courants techniques en son sein, contrairement à la F.F.A.B. Toutes deux se placent également comme organisations reconnues par l’Aïkikaï au niveau mondial. Selon les chiffres du ministère chargé des sports pour 2013, la F.F.A.A.A. regroupait 28529 licenciés, la F.F.A.B. 27588 (toutes disciplines comprises). Au niveau français, elles organisent conjointement des passages de grades dan dans le cadre de l’Union des fédérations d’aïkidô. Les courants reconnus par la F.F.A.B. sont l’Aïkikaï de France (« ligne Tamura ») et le G.H.A.A.N. (Groupe historique aïkidô André Nocquet). Elle reconnait également un (?) courant « Iwama » (« ligne Saitô »), et héberge également un unique représentant de l’aïkidô shodokan de Kenji Tomiki. Des influences autres comme celle de Shoji Nishio sont présentes dans les deux fédérations, de manière très minoritaire.

Cependant, des interrogations sont soulevées par l’organisation même que portent ces deux fédérations. On pourra citer les deux plus « importantes » : d’une part, l’organisation même des passages de grades chapeautés par la Commission Spécialisée des Dans et Grades Équivalents de l’U.F.A. (on pourra se référer au règlement intérieur pour un aperçu), et d’autre part la représentation des différentes sensibilités, question qui a particulièrement été visible pour la F.F.A.B. depuis le décès de Nobuyoshi Tamura. Il est à noter, pour cette dernière, qu’il s’agit d’une question centrale pour l’aïkidô en France, qui fut déjà à l’origine de plusieurs échecs de tentatives d’unification de la représentation (par exemple en mai 1975, suite à une polémique sur les passages de grades), pour ne signaler que la partie émergée de l’iceberg.

Suite de ce billet dans Un coup d’oeil sur le paysage de l’aïkidô en France (deuxième partie).

Publicités

A propos G.

Pratiquant lambda.
Cet article, publié dans Aïkidô, est tagué , , , , , , , , , , , , . Ajoutez ce permalien à vos favoris.

12 commentaires pour Un coup d’oeil sur le paysage de l’aïkidô en France (première partie)

  1. fabien dit :

    Bonjour,
    Merci pour votre article. Je me permets de vous signaler que parmi les pionniers japonais qui on œuvré pour l’aïkido en France, vous ne citez pas Itsuo Tsuda. Certes, il n’a pas été mandaté par Morihei Ueshiba ou l’Aikikai pour propager l’aïkido en France, mais de par sa fonction d’interprète, il a grandement facilité le dialogue entre maître Ueshiba et certains pratiquants français (notamment André Nocquet, Jean Gabriel et Jacqueline Greslé).
    Itsuo Tsuda a pratiqué 10 ans dans le dojo de Morihei Ueshiba. Après sa mort, il s’est installé en France où il a enseigné jusqu’à sa mort en 1984.
    Cette année, 2014, correspond au centenaire de sa naissance. A cette occasion, un hommage avec ses anciens élèves aura lieu à Paris à la mi-novembre. Il y aura en particulier une exposition de certaines de ses calligraphies.

    • G. dit :

      Bonjour !
      En fait, je fais bien une (courte) mention d’Itsuo Tsuda, dans le billet qui va venir. J’ai fait le choix, dans ce diptyque, de ne pas développer sur chaque influence, mon but étant juste d’indiquer les existences (vous citez Jean-Gabriel et Jacqueline Greslé, qui ont aussi un petit groupe). Je ne nierai pas le rôle de facilitateur (et de traducteur) d’Itsuo Tsuda (bien au contraire), mais sa « trace » martiale est extrêmement réduite en France, à part l’école Itsuo Tsuda de Régis Soavi, que vous connaissez certainement infiniment mieux que moi.
      Si d’aventure vous souhaitiez développer quelque chose sur cette école, présentant ses particularités, son histoire, etc., il serait tout à fait possible d’envisager de publier quelque chose ici. Surtout en cette année anniversaire.

      • fabien dit :

        bonjour,
        je connais effectivement bien Régis Soavi, je suis son élève depuis quelques années.
        je vous remercie pour votre proposition de présenter certaines particularités
        de l’école Itsuo Tsuda. Je vais prendre le temps de préparer un texte et vous le soumettrez quand il sera prêt. Je vous demande juste un peu d’indulgence au niveau des délais car entre les différents événements de la rentrée et la préparation du centenaire, le temps file plus vite qu’il ne faudrait.
        fabien

  2. Niko dit :

    Excellent article, bravo ! J’attend la suite avec impatience.
    Lors de mes précédentes recherches (qui commencent à dater, certe) j’avais en effet relevé au moins 2 « groupes » se réclament de Maitre Saito : Celui de Daniel Toutain et celui de Patricia Guerri.
    Il y a également le « courant Kobayashi » représenté (je crois) par André Cognard (Académie Autonome d’Aikido). Enfin, j’ai un livre de Alain Peyrache (Ecole Promotion Aikido) mais je ne sais pas combien d’enseignants/clubs/élèves s’y rattachent ?

    • G. dit :

      Merci beaucoup ! La suite pour très bientôt. Et j’y aborde également les groupes se réclamant des maîtres Saitô et Kobayashi.
      Concernant les estimations, elles sont très difficiles (de l’extérieur, sans prise de contact) dès que l’on aborde des groupes « intermédiaires » en taille (les petits pointent quelques dôjôs, les fédérations agréées ont des données publiques). Et hélas, je ne peux consacrer de temps à joindre tous ces acteurs.

  3. Hatton dit :

    connaissez vous le groupe Birankai France qui tente pérenniserla pratique de Chiba Sensei ?qui a eut aussi une influence sur le developpement de l’aikido en france

    • G. dit :

      Ce groupe est bien listé (et c’est absolument normal), dans la deuxième partie du billet. Ceci étant, ce groupe reste « mineur » par rapport à d’autres groupes, en termes d’influence.

  4. Un troisième groupe se réclame de Maître Saito: Iwama Takemusu Aikido Renmei France dirigé par Jean-Marc SERIO. Site Web: itaaf.free.fr
    Cordialement

    • G. dit :

      Bonjour, j’ai bien cité ce groupe dans le deuxième volet du billet, auquel je vous renvoie. Cordialement.

      • Bonjour,
        Un complément d’informations pour votre très bon article.
        Le groupe Iwama Takemusu Renmei France fait parti du groupe Européen Takemusu Aikido Association dirigé par Paolo Corallini (Italie) et Ulf Evenas (Suède) qui sont les deux seuls 7e Dan Iwama Ryu nommés par Saito Sensei.
        Nous avons de cordiales relations avec l’Aikikai de Tokyo.
        Paolo et Ulf ont été promus par l’actuel Doshu Moriteru UESHIBA 7e Dan Aikikai en janvier 2011 et je viens d’ être élevé au rang de 6e Dan Aikikai (janvier 2016).
        Le groupe Takemusu Aikido Association comprend actuellement environ 28000 aïkidokas répartis dans toute l’Europe.
        J’ai été pour ma part Elève de Morihiro Saito et Uchi Deshi à Iwama.
        J’ai suivi l’enseignement de Maître Saitode de 19891 à 2002.
        Je suis Président et Directeur Technique de T.A.R.F et directeur technique pour la France du groupe Takemusu Aikido Association.
        Cordialement

        • G. dit :

          Re-Bonjour Monsieur Serio, merci pour ces précisions, et pour le compliment. Je suis pour ma part assez « friand » de généalogies martiales précises, afin de préciser au mieux (dans le cadre de l’article) les relations « techniques » entre tel ou tel groupe, qui peuvent éclairer sur la riche et complexe histoire de notre discipline.
          Cordialement,

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s