La très riche postérité du Daïtô ryû

Sokaku Takeda (photographie retouchée, prise vers 1880 – dans le domaine public).

Lorsque l’on commence à s’intéresser un peu plus que superficiellement aux arts martiaux originaires du Japon, un nom revient assez fréquemment : celui du Daïtô ryû (école du Grand Orient, 大東流, rien à voir avec la Franc-maçonnerie), et bien sûr, celui lié de Sôkaku Takeda (1859-1943). Deux noms que l’on retrouve dans la généalogie ou dans les influences réelles ou revendiquées de très nombreuses pratiques actuelles, de manière directe ou indirecte, dont la plus connue est sans nul doute l’aïkidô, dans ses nombreuses déclinaisons.

L’histoire de l’école sous ce nom, si l’on se débarrasse du flou de ses origines (on pourra se référer, par exemple, au texte proposé par le groupe « Kondo »), semble réellement débuter avec Sôkaku Takeda, qui en assurera une diffusion massive (environ 30000 étudiants inscrits dans ses registres), mais essentiellement parcellaire (une technique à la fois). Si l’on se réfère à quelques témoignages (et au bon sens), peu d’étudiants pouvaient se permettre de recevoir in extenso l’enseignement de Sôkaku Takeda, à la fois en raison des déplacements de celui-ci au travers du Japon et du coût des leçons dispensées. Dans la « masse » des étudiants, se détachent plusieurs grands noms des arts martiaux japonais : Morihei Ueshiba, Ryuho Okuyama, Yukiyoshi Sagawa, Takuma Hisa… ainsi que, pour les arts coréens, Choe Yong-Sul.

L’héritier le plus visible : l’aïkidô

Certificat "Kyoju Dairi" de l'école Daïtô ryû décerné à Morihei Ueshiba par Sôkaku Takeda. Pris sur le site de l'école Daïtô ryû (courant Kondo).

Certificat « Kyoju Dairi » de l’école Daïtô ryû décerné à Morihei Ueshiba par Sôkaku Takeda. Pris sur le site de l’école Daïtô ryû (courant Kondo).

Morihei Ueshiba, fondateur de l’aïkidô, fut l’un des élèves remarquables de Sokaku Takeda, et, selon certains historiens des arts martiaux comme Stanley Pranin, un de ceux qui permirent, de manière directe ou indirecte, la survie de l’école Daïtô, en créant son propre système. L’évolution personnelle de Morihei Ueshiba, ainsi que des différentes pratiques de ses élèves qui étudièrent pour certains l’école, fait que le Daïtô ryû voit son influence directe ou indirecte présente dans plus d’une dizaine de styles d’aïkidô ou de disciplines très apparentées, et aussi différentes que le Ki no michi, aux préoccupations très éloignées de celle du bujutsu original, ou des écoles plus anciennement séparée de la ligne Ueshiba comme le Shin’ei Taidô (ou Shinwa Taidô, de Noriaki Inoue). Sans oublier des disciplines comme l’aïkibudô d’Alain Floquet qui puise ses racines à la fois dans la pratique de Minoru Mochizuki, qui fut élève de Morihei Ueshiba et diplômé en Daïtô ryû, et sans doute dans le Daïtô ryû lui-même via l’enseignement de Tokimune Takeda, fils de Sôkaku Takeda. Ainsi, par sa filiation, toutes les sensibilités de l’aïkidô, ainsi que ses descendants, portent une partie de  cet héritage de Sôkaku Takeda, transformé de manière plus ou moins importante…

Les autres héritiers japonais… et coréens

La deuxième école, lorsque l’on cite les courants issus du Daïtô ryû, est indubitablement le Hakkô ryû de Ryuho Okuyama, qui fut très brièvement élève direct de Sokaku Takeda. Même si l’école reste peu répandue en et hors Japon – différents facteurs peuvent l’expliquer – elle compte de très nombreux descendants, plus ou moins sérieux. Même si la question semble ouverte pour certains interlocuteurs, le Shorinji Kempô de So Doshin aurait parmi ses influences (partie ju hô), le Hakkô ryû, que son fondateur a étudié (brièvement ?), et donc le Daïtô ryû. Cette discipline revendique plus d’un million de pratiquants dans le monde… Moins connu du grand public sans doute, le Daïtô ryû est à l’origine d’une branche martiale coréenne à la postérité certaine, la famille des Hapgido initiée par Choe Yong-Sul, dans laquelle (grossièrement) l’apport de pratiques coréennes comme le Taekkyon est plus ou moins important.

Il est bien sûr important, à ce point, de ne pas oublier le Daïtô ryû lui-même, toujours bien vivant au Japon (et parfois ailleurs), par le biais de plusieurs lignées (donc organisations), dont voici les majeures : Daïtô ryû aïkijûjutsu (Katsuyuki Kondo, qui indique représenter la « lignée principale » via Tokimune Takeda et son Daïtôkan), Daïtokaï (Shigemetsu Kato), Daïbukan (Kenkichi Ohgami), Roppokaï (Seïgô Okamoto) et bien entendu, Takumakaï. Cette dernière est remarquable historiquement car initiée par Takuma Hisa élève de Morihei Ueshiba puis de Sôkaku Takeda. D’autres groupements japonais ou non se réclament également d’une deuxième ou troisième génération du Daïtô ryû (à partir de Sokaku Takeda).

Les autres

Comme relevé dans un précédant billet, il existe de très nombreuses synthèses martiales se réclamant du jûjutsu, proposant de fait une synthèse incorporant des éléments d’aïkidô ou de hakkô ryû jûjutsu, c’est-à-dire de descendants du Daïtô ryû de première génération. Et « bonnes » ou « mauvaises », elles se comptent par centaines, éphémères ou pérennes. La question que l’on peut toujours se poser est bien sûr quelle est l’influence réelle de cet ancêtre. Au-delà de ses synthèses, l’influence de l’école sur d’autres pratiques – j’ai pu lire que c’était le cas des méthodes goshin jutsu du Kyokushinkaï de Mas Oyama, qui avait étudié l’école (de manière avérée).

Sôkaku Takeda en démonstration dans les locaux du journal Asahi à Osaka en 1939. Document publié sur le site Aikido journal.

Sôkaku Takeda en démonstration dans les locaux du journal Asahi à Osaka en 1939. Document publié sur le site Aikido journal.

L’école, outre ses apports effectifs plus ou moins importants, est très utilisée d’un point de vue publicitaire. Il est ainsi valorisant  de présenter sa pratique comme ayant intégré l’héritage du Daïtô ou parfois, pour faire original, de venir d’une lignée parallèle, ou oubliée ou autre encore. Des pratiquants de Daïtô de courants au-dessus de soupçons que j’ai pu lire ont tous évoqués quelques grades très élevés avancés par des experts auto-proclamés, parfois fondateurs de leur propre école. Et l’on ne parlera pas des groupements martiaux avec une section « Daïtô ryû » trop bien remplie.

Le Daïtô ryû est et restera pour un certain temps une des écoles martiales japonaises majeures en raison de l’immense influence qu’elle continue à exercer sur le paysage des arts martiaux et sports de combats modernes dans le monde entier. Elle bénéficie d’une aura se confondant avec celle de Sôkaku Takeda, qui en fait sans doute l’égale d’écoles comme la Tenshin Shoden Katori shintô ryû ou la Yagyû Shingan ryû dans la perception des amateurs de pratiques japonaises, et qui continue d’attirer (entre autres) les pratiquants d’aïkidô, à la recherche de leurs racines martiales.

Je souhaiterai remercier pour leur collaboration passive et involontaire des blogueurs et intervenants dans des fora que j’ai eu souvent l’occasion de lire, en particulier pour les sujets se rapportant à cette école, qui m’ont aidé à me faire une image (que j’espère assez exacte sur ce le point évoqué)  : Eric Grousillat (blog Budoshugyosha), Guillaume Erard (blog Vie au Japon…) et Ashura (blog d’Ashura), ce dernier étant celui qui m’a donné envie d’écrire ce billet. Je ne revendique donc que la compilation d’informations que ces trois blogueurs, entre autres, diffusent et les éventuelles erreurs par rapport à leur propos. N’hésitez surtout pas à leur rendre une visite (ou plus), leur travail vaut le coup d’œil.

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A propos G.

Pratiquant lambda.
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4 commentaires pour La très riche postérité du Daïtô ryû

  1. Fred dit :

    En parlant de « groupements martiaux avec une section « Daïtô ryû » trop bien remplie » :))
    http://www.ajjif.org/ajjif_ju-jitsu/daito_ryu

  2. Ashura dit :

    Bonjour,

    Le Daito-ryu est effectivement relativement en « bonne forme » et commence a être connu et reconnu en Occident. On ne peut que regretter de constater que des disputes intestines aient pu conduire à la formation de nouveaux groupes ce qui contribue au morcellement du savoir et donc, inévitablement, à sa paupérisation. La mort de Takeda Tokimune a été très dommageable pour l´école d´autant plus qu´il était vraiment devenu sénile quelques années avant sa mort survenue en 1993. On peut constater que dès 1985, il montrait des signes inquiétants d´affaiblissement physique et mental.

    Il est possible, pour qui le souhaite réellement de s´initier dans cet art formidable. L´initiation, cependant, est à double tranchant. Si l´on se prend de passion pour le Daito-ryu, il est très difficile de revenir en arrière et de revenir à une pratique moins « authentique ».

    Amicalement

    Raphael

    • G. dit :

      Bonjour, et merci pour cet éclairage supplémentaire sur cette pratique. Je laisse les lecteurs chercher les possibilités de pratiquer l’école, même si elles me semblent assez restreintes en France métropolitaine (s’entend, avec une quasi-certitude de bien pratiquer du Daïtô-ryû, et pas autre chose). Peut-être pourront-ils bénéficier aussi de ton regard en te contactant…

      Amicalement,

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